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Marx et le clinamen

jeudi 22 août 2019, par René Merle

La part de liberté qui nous reste dans l’engrenage déterministe

Cf. : Preve et le jeune Marx

La thèse de doctorat que Marx soutint à 23 ans, en 1841, porte sur la Différence entre la philosophie de la nature de Démocrite et celle d’Épicure.
On sait, ou on ne sait pas, comment le jeune philosophe de 23 ans, oppose au déterminisme mécaniste de Démocrite sur le mouvement des atomes dans le vide, le concept épicurien de déviation, clinamen, qui introduit l’aléatoire, le hasard dans ce mouvement rectiligne, et comment, partant, le jeune Marx déplace cet aléatoire, ce clinamen, de la nature à la société : l’atome épicurien devenant en quelque sorte la métaphore de la liberté humaine possible dans le contexte de la nécessité.
Ainsi, le jeune Marx écrit à propos de la critique de la philosophie d’Épicure par Plutarque : « il faut toujours rappeler que ce qui importe à Épicure, ce n’est ni la voluptas, le plaisir, ni la certitude sensible, ni quoi que ce soit excepté la liberté de l’esprit que rien ne détermine ».
Bref, on sait, ou on ne sait pas, comment dans cette œuvre de prime jeunesse, pointe le dépassement, et même la négation de ce « marxisme vulgaire » qui triompha après la mort de Marx, selon lequel les hommes ne peuvent penser et agir que dans et par les conditions déterminées par les « infrastructures » socio-économiques.
Tout au contraire, même si à l’évidence les hommes vivent dans des conditions déterminées, qu’ils ont reçues et non choisies, ne possèdent-ils pas la faculté de choisir librement leur mode d’action dans le cadre de ces conditions ?

Les deux citations de Marx qui suivent, plus que souvent mises à toutes les sauces, ont été en général interprétées de façon extrêmement déterministe.
« Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants ».
Karl Marx, Le 18 Brumaire de L. Bonaparte (1851)

« Pour éviter des malentendus possibles, encore un mot. Je n’ai pas peint en rose le capitaliste et le propriétaire foncier. Mais il ne s’agit ici des personnes, qu’autant qu’elles sont la personnification de catégories économiques, les supports d’intérêts et de rapports de classes déterminés. Mon point de vue, d’après lequel le développement de la formation économique de la société est assimilable à la marche de la nature et à son histoire [1]peut moins que tout autre rendre l’individu responsable de rapports dont il reste socialement la créature, quoi qu’il puisse faire pour s’en dégager ».
Karl Marx, Préface de la première édition du Capital, (1867)

Nous serions alors au plus loin de la fameuse liberté sartrienne de l’être en situation dans le monde.
Mais en fait, comme il est rappelé dans l’article cité en entame de ce billet, la vie même de Marx s’inscrit en faux contre ce déterminisme absolu qui aurait dû faire du petit fils de rabbins et fils d’avocat un jeune bourgeois conformiste (d’autant qu’il épousait la fille d’une très aristocratique famille, pauvre Jenny..).
D’ailleurs, quiconque a lu les études historiques de Marx a pu constater combien il est attentif à la qualité des intervenants, à leur faculté de décision ou à leur inertie, qui font que la vie politique et sociale, sans doute inscrite dans le déterminisme et l’évolution d’une structure sociale, est aussi actée au coup par coup par des initiatives individuelles. Voyez sur ce blog ce qu’il dit de Robespierre et de Napoléon, ou des leaders de la Seconde République, y compris le fantoche Louis Napoléon…

En ce sens, Marx est « machiavélien » (et non « machiavélique » [2] dans l’attention portée à cette virtù (au sens machiavélien du terme) que le véritable stratège doit posséder, c’est à dire la capacité d’agir au bon moment, - moment fugace, moment de crise aigüe -, et de faire basculer la situation (pour le meilleur… ou pour le pire) [3], Lénine s’en souviendra.
On ne comprendrait pas sans cela la vertu du militantisme, qui pousse à l’initiative et ne se contente pas d’une béate attente de la fin du capitalisme croulant sous les contradictions.
On ne comprendrait pas non plus, par exemple, que, dans les conditions objectives du STO, nombre de jeunes aient accepté (contraints qu’ils étaient !) d’aller travailler en Allemagne, alors que d’autres prenaient le maquis. Qui dire ce qu’ont pesé les contacts, les caractères, les hasards même, dans ce qui fera d’un jeune Français un résistant ou un rouage de la production industrielle nazie ?

Dans ces conditions, la boussole du militantisme (même guidée par le matérialisme historique et dialectique) est souvent peu fiable. La liste serait longue des prévisions militantes de Marx qui ne se sont pas réalisées.
Mais, inversement, la liste serait aussi longue des initiatives d’un militantisme que Marx a condamnées au départ, tant elles lui semblaient en distorsion avec la réalité de la donne sociale.
Deux exemples majeurs.
En 1850-1851, Marx considère que l’entreprise révolutionnaire menée par les communistes allemands est vouée à l’échec, car la crise économique qui avait engendré la grande secousse de 1848 est surmontée, et les temps nouveaux ne sont pas propices à des actions aventureuses. Marx s’enfermera alors dans la British Library pour étudier le capitalisme, au grand dam de ses anciens amis qui le traiteront de déserteur. Mais quand la répression s’abattra durement sur les communistes allemands, Marx sera sur la brèche pour les défendre et les aider.
En 1871, Marx considère que la tentative blanquiste de transformer la Commune de Paris, née du siège prussien, en Commune insurrectionnelle, est une aventure préjudiciable, coupée de la réalité du pays. Mais quand la Commune sera attaquée, puis écrasée, Marx la soutiendra de toutes ses forces…
Au contraire de cette condamnation d’initiatives aventuristes et dommageables, Marx se trouvera aussi devant des initiatives positives (Virtù) qu’il n’avait absolument pas prévues. Ainsi, lui qui en 1850 considérait que la paysannerie française était incapable de se retrouver dans un sentiment de classe, et qu’elle était à tout jamais la réserve électorale de la réaction, se trouve en décembre 1851 devant une puissante insurrection républicaine paysanne dans une trentaine de départements français…

Bref, la notion de clinamen n’a pas manqué d’être opérante.
Si l’on veut pousser plus loin cette notion de clinamen appliquée à nos réalités présentes, il faut bien convenir que « nos » théoriciens de la gauche de la gauche, unis dans la condamnation d’un néo-capitalisme prédateur et en bout de course, sont incapables (tout comme je le suis), d’imaginer ce que demain sera. Ainsi, la crise des Gilets Jaunes n’a pas plus été anticipée par la France Insoumise que par le NPA ou par le PCF…
Les historiens ont cet avantage sur les politiques qu’ils expliquent a priori la logique des événements (qui avait pu échapper aux contemporains), alors que les politiques sont les yeux bandés devant le lendemain le plus immédiat…
Dans ces conditions, quid de notre rentrée 2019 ? Bien malin qui le dira, même armé du matérialisme historique et du matérialisme dialectique…

Notes

[1Mise en abîme bien dans l’esprit positiviste du temps, qui nourrira plus tard les errements du fameux matérialisme dialectique, appliquant sans discernement les mêmes « lois » à la réalité physique du monde et à la société humaine

[2« Machiavélique » renvoie bien sûr à la légende noire de Machiavel, et au panthéon des fourbes, prêts à toutes les hypocrisies pour parvenir à leurs fins. « Machiavélien » est une épithète noble pour désigner la vision politique du républicain florentin, amplement commentée depuis quatre siècles, et toujours porteuse de démystifications et de clarté.

[3Je reprends cette phrase de mon billet Du mouvement des Gilets jaunes et de la Virtù politique..

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