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Comédie à l’italienne ?

vendredi 23 août 2019, par René Merle

Ce que l’Italie nous révèle sur la politique


Les tenants de notre Constitution doivent se frotter les mains en considérant l’actuelle crise italienne.
Chez nous, avec 25 % des voix LaRem peut rafler une écrasante majorité à l’Assemblée, qui devient simple chambre d’enregistrement du pouvoir présidentiel.
En Italie, où parler de pouvoir présidentiel serait un euphémisme, les parlementaires sont élus par un scrutin grandement proportionnel, et, sauf à obtenir la majorité absolue des sièges, aucun parti ne peut constituer à lui tout seul le gouvernement. Il faut se trouver des alliés, et nos amis italiens entrent alors bien souvent dans le règne de ce que l’on appelle désormais l’inciucio, c’est à dire l’intrigue, la combine, à mille lieues de la solidité des convictions et de l’honnêteté des engagements.
Je ne sais si en ces derniers jours d’août un électeur italien peut encore croire à la politique, et j’imagine qu’il vit sa vie au quotidien, sans se traumatiser outre mesure de ce qui se joue dans les allées du pouvoir. Ou alors, s’il voulait s’y passionner, il serait probablement victime d’un sérieux torticoli tant les positions des uns et des autres ont été oscillantes, et parfois renversantes : ce qui en l’occurrence s’applique parfaitement au charismatique Salvini, qui vient de renverser le gouvernement dont il était le ministre de l’intérieur.

Revenons un peu en arrière et considérons l’incroyable succession de retournements politiques et d’improbables alliances à la clé que l’Italie a vécue depuis 2018.
Premier et stupéfiant retournement, celui de Salvini, jusqu’alors leader de la Lega Nord seulement implantée dans ses terres padanes, mouvement séparatiste, qui n’avait pas de mots assez durs pour dénoncer l’incurie romaine et le parasitisme des terroni (bouseux, ploucs) du Sud. Et voilà que subitement cette Lega Nord, oublieuse du Nord, se transforme en une Lega nationaliste italienne, qui fait l’apologie de la Nation et présente des candidats du Nord au Sud aux élections législatives de mars 2018. Il fallait le faire !
Ma foi, cela lui a plutôt profité, puisque, tout en consolidant ses bastions du Nord, elle commence à grignoter au Centre et au Sud, à partir essentiellement du refus de l’immigration africaine qui débarque sur les côtes italiennes et de l’affirmation des « Italiens d’abord » en ce qui concerne les prestations sociales, la santé, l’éducation, etc.
La Lega obtient 17,35 % des suffrages. Mais son score s’inscrit dans celui d’une coalition de droite, qui regroupait Forza Italia, le mouvement de Berlusconi, et diverses formations d’extrême droite, comme les très actifs Fratelli d’Italia [1].
La logique aurait donc voulu qu’elle participe à une majorité relative, qui, alliances aidant, aurait permis un retour au pouvoir de Berlusconi.
Il n’en a rien été. La Lega se jette dans les bras du Mouvement cinq étoiles (M5S) qui, avec son énorme et inattendu score de 32,68 %, est en quête d’alliés pour former le gouvernement. Le M5S, né de l’activisme du Coluche italien Grillo [2], avait répondu à l’espérance d’une nouvelle politique, en rupture avec l’alternance des inefficaces et tout aussi « libéraux » l’un que l’autre, partis de gouvernement, Forza italia berlusconienne et Parti démocrate (PD), conglomérat sans principes d’ex-communistes et d’ex démocrates chrétiens, dont le leader Renzi était adulé par Valls comme par Macron. Pas étonnant, il faisait, en pire, la même politique qu’eux. Beaucoup d’électeurs du PD, déçus de cette gauche de gouvernement, beaucoup d’abstentionnistes (et en particuliers les jeunes), et dans le Sud beaucoup de citoyens en rupture avec le clientélisme, beaucoup d’écologistes, beaucoup de féministes, s’étaient retrouvés dans ce mouvement structuré par les réseaux sociaux et sans véritable doctrine, sinon celle du changement.
Fort de son score, le M5S pouvait légitiment passer du statut d’éternel opposant (ni de droite, ni de gauche) à celui de parti de gouvernement. Mais il lui fallait une alliance. Il repoussa avec un mépris définitif les avances du PD, qui, au nom d’une « gauche » bien discréditée, lui offrait de se partager les fauteuils.
À la stupéfaction générale, c’est avec la Lega d’extrême droite que le M5S choisit de s’allier afin de trouver une majorité parlementaire, la majorité gialloverde (vert pour la Lega, jaune pour le M5S [3]. La Lega était évidemment mineure dans la combinaison, mais son charismatique leader Salvini obtenait le poste essentiel de ministre de l’Intérieur.
C’est à partir de ce poste, où il déploya toute son énergie anti-migrants, que se développa très rapidement la popularité de Salvini, et, partant, de la Lega.
Aux élections européennes de mai 2019, la situation des deux partis de gouvernement était renversée : le M5S chutait à 17,06 % et la Lega s’imposait haut la main avec 34,26 %.
De quoi donner à Salvini l’idée de gouverner seul, sans le boulet du M5S qui lui causait quelques soucis, notamment en matière environnementale.
Et c’est ainsi que Salvini joua son coup de poker. Démission, exigence de nouvelles élections où le seul juge, le peuple, lui donnerait les pleins pouvoirs (formule choc qui rappelait un peu trop celle de Mussolini en 1922, mais qui se soucie encore de Mussolini ?).
En fait la chute du gouvernement gialloverde n’implique pas automatiquement le recours à de nouvelles élections. La Président de la République a déjà pour mission de former un nouveau gouvernement avec les mêmes députés et sénateurs, c’est-à-dire de consolider les alliances à la dérive ou d’en susciter de nouvelles.
Et c’est bien ce qui est en train de se passer. Le PD, que le M5S avait sérieusement déglingué en 2018, a dorénavant pour l’ex-allié de Salvini les yeux de Chimène. Moyennant certaines conditions programmatiques, le voilà qui propose aujourd’hui au M5S la formation d’un gouvernement Rossogiallo : rouge (on peut en douter, pour le PD ; jaune pour le M5S).
Oh, que je n’aimerais pas être électeur de gauche en Italie… Le PD s’est souvent compromis dans des alliances plus ou moins contre nature, avec les résultats désastreux [4] que l’on sait, que l’on peut s’interroger sur cette nouvelle alliance, et sur ses suites, parce que, en cas d’un gouvernement rossogiallo, Salvini sur la touche aura beau jeu de pousser la critique jusqu’à d’inévitables élections générales…

Au fait, demain le G7 sera-t-il un G6 car on ne sait qui y représentera l’Italie, sinon Conte le démissionnaire président du Conseil... On imagine son poids...

Notes

[1Ce sont les premiers mots de l’hymne national

[2Par pitié, prononcez Gri – lo, et non « grilio », à la française

[3Les activistes de la Lega nord portaient la chemise verte, mais Salvini dorénavant aurait aimé lui substituer le bleu – Les cinq étoiles du blason du M5S sont évidemment jaunes

[4Pour info, je redonne ici un article que j’avais publié sur le site de La Sociale le 25 avril 2013 : « Le nouveau et jeune président du Conseil italien, le centre gauche (PD) Enrico Letta, avait été surnommé "emblema de l’inciucio"... Inciucio, ce mot venu du dialecte napolitain (onomatopée semblable à notre "chut chut, pour désigner les « pettegolezze », les cancans), et que vous pouvez toujours chercher dans les dictionnaires, est la désignation relativement récente (on le fait remonter à une rencontre discrète entre D’Alema (PD) et Berlusconi en 1995) du mal qui a rongé la politique italienne : l’entente occulte entre hommes politiques soi-disant opposés, le compromis sous la table, pour continuer à se partager le gâteau... Letta, passé de la démocratie chrétienne au PD, avait pu être surnommé le roi de l’inciucio, par ses contacts souterrains, et profitables, avec tous les courants de la politique italienne, avec le Vatican, avec Washington...
Le voici chef d’un gouvernement qui ne relève plus seulement de l’inciucio, mais de la révélation de l’inanité des affrontements politiques officiels. Les cartes sont sur la table. Gauche ou Droite ? Le Roi est nu. Centre gauche (PD) et Centre droit (PDL) se retrouvent dans la même gouvernance, comme la RFA en connut en son temps avec le gouvernement d’union socialiste - droite chrétienne. Et derrière tout cela, l’insubmersible Berlusconi prêt à faire passer la réforme constitutionnelle (à la française) qui lui permettrait de devenir le premier président élu par le Peuple italien...
Reste à savoir comment réagiront les Italiens qui ont encore une autre vision de la politique, et qui sont déterminés à ne pas subir la loi d’airain de l’austérité capitaliste européenne... »

2 Messages

  • Comédie à l’italienne ? Le 23 août à 14:33, par comte Lanza

    Bonjour Monsieur Merle,

    Avant que les événements se précipitent en Italie, j’avais entrepris d’écrire un article en deux parties sur la situation politique de ce pays, en réaction à la plupart des jugements qu’on trouve exprimés en France et qui me paraissaient inexacts sinon de mauvaise foi.
    J’ai complété le texte en fonction des derniers événements.

    http://comtelanza.canalblog.com/archives/2019/08/18/37574256.html
    http://comtelanza.canalblog.com/archives/2019/08/20/37579305.html

    Ma "grille interprétative", pour parler pompeusement, diffère sans doute de la votre.

    J’ai du mal à classer la Ligue, même salvinienne, dans les mouvements nationalistes, car si nationalisme il y a , c’est à peu près le même qu’on trouve en France dans tous les partis (sauf sans doute à l’extrême-gauche), sauf qu’on l’appelle patriotisme et non nationalisme.

    L’évolution de la Ligue est pour moi moins nationaliste que "nationale" (c-à-d ligne politique valable pour tout le pays).

    Pour le reste, que le mouvement soit populiste, souverainiste, conservateur sur les questions de société, oui, certainement (qui pourrait dire le contraire) et surtout anti-immigrationniste, quoique paradoxalement, pour certains auteurs, c’est l’anti-immigrationnisme qui fait le succès de la Ligue dans le sud, tandis que dans le nord, ce n’est pas la priorité :
    cf l’article suivant de l’édition du sud du Corriere, qui chronique un livre sur la Ligue - je ne suis justement pas d’accord sur le titre de l’article !
    https://corrieredelmezzogiorno.corriere.it/napoli/cronaca/18_ottobre_31/lega-salvini-nazionalista-non-nazionale-e2691846-dd01-11e8-94c1-c7c4960d8c09.shtml).

    Cordialement.

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