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L’explosion de juin 1848 (7). Au lendemain de l’insurrection parisienne.

samedi 24 août 2019, par René Merle

Le point de vue des Conservateurs et celui de la Réforme

Suite de : L’explosion de Juin 1848 (6) – Le caveau des Tuileries.

Le héros de L’éduction sentimentale, de Flaubert, retrouve Paris au lendemain de la victoire de « l’Ordre » :

« Frédéric traversait le Carrousel quand une civière vint à passer. Le poste, tout de suite, présenta les armes, et l’officier dit en mettant la main à son shako : « Honneur au courage malheureux ! » Cette parole était devenue presque obligatoire ; celui qui la prononçait paraissait toujours solennellement ému. Un groupe de gens furieux escortait la civière, en criant :
« Nous vous vengerons ! nous vous vengerons ! »
Les voitures circulaient sur le boulevard, et des femmes devant les portes faisaient de la charpie. Cependant, l’émeute était vaincue, ou à peu près ; une proclamation de Cavaignac, affichée tout à l’heure, l’annonçait. Au haut de la rue Vivienne, un peloton de mobiles parut. Alors, les bourgeois poussèrent des cris d’enthousiasme ; ils levaient leurs chapeaux, applaudissaient, dansaient, voulaient les embrasser, leur offrir à boire ; et des fleurs jetées par des dames tombaient des balcons. »
Le garde mobile prolétarien, preneur de barricades, est en effet devenu le héros de la bourgeoisie parisienne.
Le très spirituel et théâtreux Le Charivari lui rend hommage le 1er Juillet dans sa page ordinairement imagée :


Au même moment, l’Assemblée nationale publie la déclaration suivante, où la haine et l’hypocrisie « républicaines » sont à la mesure de la peur ressentie devant la révolte [1] :
« République française.
Liberté, 1Egalité, Fraternité.
Assemblée nationale
Au peuple français.
Français,
L’anarchie est vaincue ; Paris est debout, et justice sera faite.
Honneur au courage et au patriotisme de la garde nationale de Paris et des départemens [2].
Honneur à notre brave et toujours glorieuse armée, à notre jeune et intrépide garde mobile, à nos écoles, à la garde républicaine et à tant de généreux volontaires qui sont venus se jeter sur la brèche, pour le défense de l’ordre et de la liberté.
Tous, au mépris de leur vie et avec un courage surhumain, ont refoulé de barricade en barricade et poursuivi jusque dans leurs derniers repaires ces forcenés qui, sans principes, sans drapeaux, semblaient ne s’être armés que pour le massacre et le pillage.
Famille, institution, liberté, patrie, tout était frappé au cœur ; et sous les coups de ces nouveaux barbares, la civilisation du 19e siècle était menacée de périr [3].
Mais non ! la civilisation ne peut pas périr ; non, la République, œuvre de Dieu, loi vivante de l’humanité, la République ne périra pas.
Nous le jurons par la France tout entière qui repousse avec horreur ces doctrines sauvages où la famille n’est qu’un nom et la propriété qu’un vol.
Nous le jurons par le sang de tant de victimes tombées sous les balles fratricides.
Tous les ennemis de la République s’étaient ligués contre elle dans un effort violent et désespéré ; ils sont vaincus et désormais aucun d’eux ne peut tenter de nous rejeter dans de sanglantes collisions.
Le sublime élan qui, de tous les points de la France, a précipité vers Paris des milliers de soldats citoyens, dont l’enthousiasme nous laisse encore tout émus, ne dit-il pas assez que, sous le régime du suffrage universel et direct, le plus grand des crimes est de s’insurger contre la souveraineté du peuple, et les décrets de l’assemblée nationale ne sont-ils pas là aussi pour confondre de misérables calomnies, pour proclamer que dans notre République il n’y a plus de classes [4], plus de privilèges possibles, que les ouvriers sont nos frères, que leur intérêt a toujours été pour nous l’intérêt le plus sacré, et qu’après avoir rétabli énergiquement l’ordre et assuré une sévère justice, nous ouvrons nos bras et nos cœurs à tout ce qui travaille et qui souffre parmi nous ?
Français ! unissons-nous dans le saint amour de la patrie, effaçons les dernières traces de nos discordes civiles, maintenons fermement toutes les conquêtes de la liberté et de la démocratie ; que rien ne nous fasse dévier des principes de notre révolution, mais n’oublions jamais que la société veut être dirigée ; que l’égalité et la fraternité ne se développent que dans la concorde et dans la paix, et que la liberté a besoin de l’ordre pour s’affermir et pour se défendre de ses propres excès [5]
C’est ainsi que nous consolideront notre jeune République et que nous la verrons s’avancer vers l’avenir, de jour en jour, plus grande, plus prospère, et puisant une nouvelle force et de nouvelles garanties de durée dans les épreuves même qu’elle vient de traverser. »

Tout autre est le ton des démocrates petits bourgeois de la Réforme, avec laquelle nous avons suivi le déroulement des événements.

La Réforme, 27 juin 1848
« Cette cruelle guerre est finie ; mais que de sang versé ! que de douleurs dans les familles !
Certes, nous sommes profondément attachés à la foi républicaine, qui fut le culte de toute notre vie, le principe et la cause de toutes nos souffrances, de tous nos renoncemens [6] ; mais nous aurions mieux aimé rester sous la servitude du sens [7] et porter jusqu’au tombeau le deuil de nos espérances, que de voir le sang de la patrie couler ainsi par quatre veines.
Que ce terrible exemple nous serve à tous de leçon et d’enseignement ! Surveillons-nous avec une vigilance austère, et sans abandonner le droit, car il vaudrait mieux briser sa plume, inspirons-nous de plus en plus, journaux, pouvoirs et partis, de ce noble sentiment que février avait inscrit sur sa bannière : Fraternité !
Quant à nous, voici notre formule d’avenir, telle que nous l’avons posée dans notre numéro du 29 mai :
Avec la propagande libre et le vote universel [8], tous les problèmes ne sont qu’une question de temps ; toutes les solutions de droit et d’honneur sortiront, et quand on a pour soi les institutions, mieux vaut l’idée que l’épée…
Il faudrait que les ouvriers, maîtres de la politique par le suffrage universel, voulussent bien exercer leur souveraineté légalement au lieu de faire craindre les mesures extrêmes qui peuvent tout ruiner, révolution, liberté, patrie…
Ah ! quand serons-nous tous, ouvriers et maîtres, prolétaires et riches, quand serons-nous assez sérieux pour être citoyens et débattre nos intérêts, pacifiquement, comme des hommes libres ? »
C’est déjà, clairement, l’idéologie du réformisme légaliste que les démocrates de la Réforme vont développer pendant des mois, jusqu’à ce que le courant des Démocrates-Socialistes s’affirme dans les affrontements électoraux. Cruelle désillusion pour ces légalistes, quand le pouvoir prendra la mesure des progrès des « Rouges » dans l’opinion, il s’empressera de réduire le suffrage universel (masculin !) en privant du droit de vote des millions de petites gens, les prolétaires au premier chef.

Suite : L’explosion de Juin 1848 – (8) Marseille

Notes

[1J’insiste sur le fait qu’il s’agissait bien d’une révolte désespérée de travailleurs méprisés et floués, et non d’un mouvement révolutionnaire portant le projet d’un changement de société

[2Graphie de l’époque

[3Après les fusillades et les déportations de juin 1848, il fallait bien justifier ainsi la terrible répression…
Dans son venimeux ouvrage de dénonciation, paru avec le bénédiction du Parti de l’Odre, Les clubs et les clubistes : histoire complète et anecdotique des clubs et comités électoraux fondés à Paris depuis la révolution de 1848, Paris, Dentu, 1851, Alphonse Lucas présente ainsi le puissant Club des Antonins (les Antonins ; habitants de la rue du faubourg Saint-Antoine), très actif au cœur du populaire Faubourg :
« ANTONINS (Club des), rue Moreau, faubourg Saint-Antoine ; fondé en mai 1848. Président, Delacollonge ; secrétaire, Perlieu.
Ce club était le plus abominable de tous les clubs rouges de Paris. […] Le club des Antonins espérait enterrer tous les aristos sous les pavés de Juin. Nous avons plusieurs fois entendu dire près de nous, lors du désarmement du faubourg Saint-Antoine, que la bannière sur laquelle des insurgés avaient écrit ces mots : « Succès – viol, pillage ; Insuccès – meurtre et incendie, » sortait du club des Antonins. »
Inutile d’ajouter que la bannière n’a jamais existé, sinon dans les fantasmes des tenants de l’Ordre…

[4L’éternel refrain de l’inexistence de la lutte des classes

[5Voilà un passage que reprendrait volontiers notre Président. Cf. : Propos historiques de notre Président.

[6Graphie de l’époque

[7graphie pour le cens (suffrage censitaire)

[8Pour les hommes seulement !

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