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Baudelaire, "le divin Marat"

jeudi 29 août 2019, par René Merle

Un des plus beaux textes de critique picturale de Baudelaire


" Le divin Marat [1], un bras pendant hors de la baignoire et retenant mollement sa dernière plume, la poitrine percée de la blessure sacrilège, vient de rendre le dernier soupir. Sur le pupitre vert placé devant lui sa main tient encore la lettre perfide : "Citoyen, il suffit que je sois bien malheureuse pour avoir droit à votre bienveillance". L’eau de la baignoire est rougie de sang, le papier est sanglant : à terre gît un grand couteau de cuisine trempé de sang : sur un misérable support de planches qui composait le mobilier de travail de l’infatigable journaliste, on lit : "A Marat, David". Tous ces détails sont historiques et réels, comme un roman de Balzac ; le drame est là, vivant dans sa toute lamentable horreur, et par un tour de force étrange qui fait de cette peinture le chef-d’œuvre de David et une des grandes curiosités de l’art moderne, elle n’a rien de trivial ni d’ignoble. Ce qu’il y a de plus étonnant dans ce poème inaccoutumé, c’est qu’il est peint avec une rapidité extrême, et quand on songe à la beauté du dessin, il y a là de quoi confondre l’esprit. Ceci est le pain des forts et le triomphe du spiritualisme ; cruel comme la nature, ce tableau a tout le parfum de l’idéal. Quelle était donc cette laideur que la sainte Mort a si vite effacée du bout de son aile ? Marat peut désormais défier l’Apollon, la Mort vient le baiser de ses lèvres amoureuses, et il repose dans le calme de sa métamorphose. Il y a dans cette œuvre quelque chose de tendre et de poignant à la fois ; dans l’air froid de cette chambre, sur ces murs froids, autour de cette froide et funèbre baignoire, une âme voltige. Nous permettrez-vous, politiques de tous les partis, et vous-mêmes, farouches libéraux de 1845, de nous attendrir devant le chef-d’œuvre de David ? Cette peinture était un don à la patrie éplorée, et nos larmes ne sont pas dangereuses."

Baudelaire, Le musée classique, 1846

Notes

[1David, ami de Marat, a peint ce tableau au lendemain de l’assassinat du publiciste révolutionnaire par Charlotte Corday, le 13 juillet 1793. En faire l’apologie sous la très bourgeoise Monarchie de Juillet témoignait d’une conscience qui dépassait l’esthétisme cher à Baudelaire

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