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À propos de Juin 1848, le point de vue de François Pardigon

samedi 31 août 2019, par René Merle

De la Révolution de Juin au réformisme du Second Empire

François Pardigon est un des rares étudiants qui se soient rangés du côté des insurgés parisiens de Juin 1848. Cf. son terrible témoignage sur son emprisonnement : L’explosion de Juin 1848 (6) – Le caveau des Tuileries.
On peut lire dans l’introduction de l’ouvrage de Pardigon, Épisodes des journées de Juin, publié en exil en 1852 [1].]] : 



« Grand procès que celui de juin 1848 et non encore jugé. Il s’instruit chaque jour. L’histoire enregistrera l’arrêt.
 Qu’est-ce que ces funèbres journées ? Une de ces calamités qui retombent sur la tête des partis et les vouent à l’exécration, ou bien, une de ces crises qui, dans la marche de l’humanité, suivent pas à pas le progrès, ou l’enfantent, pour mieux dire, dans la fièvre des révolutions ?
 Ceux qui, dans la révolution de février, s’obstinent à ne voir qu’un heureux coup de main, ne consentiront pas, sans doute, à voir autre chose dans l’insurrection de juin, qu’un coup de poignard manqué.

En février, ce concert unanime de la population, cet immense mépris dont furent couverts un roi honni et tout un monde officiel croulant, ne sont-ils qu’un pur accident du hasard ?

En juin, cette levée en masse du travail et de la misère, - deux mots qui hurlent d’être ensemble ! – ces groupes de combattants où figure la famille entière, homme, femme et enfants ; cette résistance désespérée, cette conduite sublime dans la bataille ; cette fermeté héroïque dans la défaite ; ce long martyre, sont-ce là des symptômes qui décèlent une horde de lâches brigands, avides de sang et de rapines, embusqués dans les grandes villes, au milieu des broussailles de la civilisation, pour la ruine des sociétés ?

Les idées ont pour leur avènement, leur jour et leur heure. Elles ont aussi leur enfantement. On en suit dans l’histoire les traces évidentes.

Ne cherchons pas loin. Dès 1830 la révolution sociale fermentait au sein du peuple lyonnais, mystérieuse et pensive légion de prolétaires qui, les premiers, sous la pression de la machine, dans l’exploitation sans merci de l’industrie manufacturière, couvaient les secrets de l’avenir.

Quelque chose survit dans les ruines du faubourg de Vaise et de la Croix-Rousse [2], quelque chose d’inattaquable aux boulets et à la mitraille, ce sont cinq ou six mots, un rien, une simple formule : - Vivre en travaillant ou mourir en combattant.

A partir de ce jour, la formule s’élabore, concrète dans tous les esprits. Cette opération préparatoire, analytique, la réduit à sa plus simple expression. Le travail, c’est la vie ; le non-travail, c’est le principe négatif, mortifère.
Désormais, il suffira de l’énoncer dans les rapports étroits de l’effet à la cause, et les ouvriers parisiens, simplifiant la protestation lyonnaise, vont laisser tomber de leur bouche, ce mot, le plus funèbre du langage humain : - du travail ou du plomb !! »

Qui étaient ces ouvriers parisiens, qui en juin 1848 préférèrent le fusil et la barricade à la duperie du suffrage universel (masculin) fraîchement accordé par la République ? Essentiellement les prolétaires de l’atelier, du bâtiment, de la petite entreprise. Ils étaient les héritiers de nombreux épisodes de luttes armées où ils avaient fourni amplement des combattants à la cause républicaine (1832, 1834, 1839…), mais progressivement ils avaient pris conscience que les républicains petits-bourgeois qu’ils côtoyaient dans les sociétés secrètes et sur les barricades ne luttaient que pour l’avènement de la République démocratique, alors qu’eux, avant tout fils du peuple, viscéralement républicains, luttaient pour la République démocratique et sociale.
D’où une séparation fondamentale désormais avec le mouvement républicain petit-bourgeois…
On peut en juger par deux textes fondamentaux, l’un relatif à l’organisation autonome de la classe ouvrière, l’autre relatif à son engagement.

Alphonse Grignon : conscientiser et organiser la classe ouvrière
Lyon 1841, « Pourquoi nous sommes communistes… »
On a pu lire sur ce site, il y a peu, le cri désespéré de Cœurderoy : À propos de Juin 1848, Cœurderoy
Pour Cœurderoy, la saignée de juin avait définitivement signé la défaite du prolétariat, à tout jamais castré de ses meilleurs combattants et de sa vertu révolutionnaire.
D’autant que, une France où l’on attend tout de l’État, bien des travailleurs écœurés par la République se jetteront dans les bras de l’aventurier Louis-Napoléon Bonaparte.
Cependant, pour bien des observateurs, la donne était autre : c’est la crise économique, et donc le chômage qui avaient exaspéré les travailleurs, et la décision du gouvernement de fermer les Ateliers nationaux qui employaient les chômeurs avait été l’élément déclencheur de la révolte.

Conclusion : que l’activité économique reprenne, que le chômage disparaisse, et ce sera la fin de la menace révolutionnaire, abandonnée à de maigres sectes par la masse ouvrière désormais au travail. Ce sera d’une certaine façon le constat de Marx et d’Engels, constatant la reprise économique de 1852 et renvoyant leurs compagnons « révolutionnaires » allemands exaltés de Londres à la dure réalité. La Révolution n’était plus à l’ordre du jour, et les temps étaient venus d’un lent et patient mouvement de conscientisation.

On sait qu’en France, sous le Second Empire, cette conscientisation ouvrière défensive se manifesta par le développement du mouvement mutuelliste, les balbutiements du mouvement syndical, et l’affirmation prudente de l’autonomie politique des travailleurs.
 Ces initiatives avaient pour but d’améliorer concrètement les conditions de travail et de salaire des ouvriers. Il n’était pas question de changer radicalement de société, mais d’améliorer cette société. La page de la Révolution était tournée. J’y reviendrai, avant d’aborder l’épisode de la Commune…

Pour autant, en parlant de la motivation des insurgés, Cœurderoy avait posé une question fondamentale :
« Leur devise était simple, mais plus savante dans sa simplicité que les systèmes menteurs : « Du travail ou du plomb ! » s’étaient-ils écriés. Toute la Révolution est là ; il n’est que le peuple pour résumer dans un cri les aspirations d’un siècle. – Du travail !... c’est-à—dire abolition de la propriété, de l’intérêt, de tout monopole mortel au travail. – Ou du plomb !... ou la guerre à tous ces abus par le plus expéditif des moyens, par la dernière raison des opprimés. »
Le droit au travail ne signifiait pas seulement trouver sa place dans la nouvelle société capitaliste. Il impliquait une tout autre organisation sociale, une organisation révolutionnaire, où dans l’apparent "libre jeu" entre le capitaliste et l’ouvrier, ce dernier serait toujours à la merci de son maître. La voie ouverte ici n’est pas celle de la Mutuelle, de la Coopération, de l’Association, qui vont fleurir sous le Second Empire. Elle est bel et bien celle de la Révolution.
Nous essaierons de voir dans des articles ultérieurs quelle sera la postérité presque immédiate de ce cri, à commencer par la prise de position de Karl Marx.

Notes

[1Épisodes des journées de juin 1848, par François Perdigon, Londres, Jeffs, Bruxelles, Labroue et Cie, 1852. Cf. : François Pardigon, Épisodes des journées de juin 1848, Paris, La Fabrique, Coll. Utopie et Liberté, 2008

[2Insurrection des Canuts lyonnais, 1834

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