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Jeunesse populaire en marge et récupération politique, une mise en perspective historique

mardi 3 septembre 2019, par René Merle

De 1848 à aujourd’hui, de tristes fils du peuple au service du pouvoir ?

Les lignes qui suivent sont extraites de la « Note préliminaire » que donna Engels à la réédition (1870) de son étude, La guerre des paysans [1]

Engels y compare la situation des classes sociales du présent à celle qui engendra la Guerre des paysans, trois siècles auparavant.
Voici ce qu’il dit des alliances possibles du prolétariat allemand en 1870.

« La classe qui est exclusivement et toute sa vie réduite au salaire de son travail ne constitue pas encore, à beaucoup près, la majorité du peuple allemand. Elle est donc aussi amenée à chercher des alliés. Et ceux-ci ne peuvent être cherchés que parmi les petits-bourgeois, parmi la « canaille prolétarienne » (lumpenproletariat) [2] des villes, parmi les petits paysans et les journaliers agricoles.
Des petits bourgeois nous avons déjà parlé [3]. Ils sont tout ce qu’il y a de moins sûr, excepté quand on a la victoire : alors leurs braillements dans les brasseries sont sans mesure. Malgré tout, il y a parmi eux de très bons éléments qui se rattachent d’eux-mêmes aux ouvriers. [4]
La canaille prolétarienne, ce déchet des éléments perdus de toutes les classes, qui établit son quartier général dans les grandes villes, est, de tous les alliés possibles, le pire. C’est une tourbe absolument vénale et absolument importune. Quand les ouvriers français, à chaque révolution, écrivaient sur les maisons : « Mort aux voleurs ! » [5] et, de fait, en fusillaient beaucoup, ce n’était pas enthousiasme pour la propriété, mais exacte constatation de ce qu’il faut avant tout se débarrasser de cette bande-là. Tout dirigeant de travailleurs qui emploie ces canailles comme garde du corps ou s’appuie sur elles se montre par cela seul traître au mouvement. »

Quelle expérience historique Engels avait-il de la place et du rôle de ce lumpenproletariat ? Sans doute se souvenait-il des polémiques qui avaient suivi la publication des Mystères de Paris, d’Eugène Sue (1842-1843), polémiques dans lesquelles Marx et lui étaient intervenus [6]. A fortiori se souvenait-il des tragiques journées de Juin 1848, à Paris, où la Garde mobile, à peine créée, recrutée chez les jeunes ouvriers mais aussi dans ce « lumpen », avait été d’une violence et d’une cruauté terribles à l’égard des ouvriers insurgés [7]. Sans doute connaissait-il bien, et pas seulement comme beaucoup à travers la seule lecture de Dickens, mais par sa vie en Angleterre, la réalité de cette tourbe. Et sans doute se souvenait-il de ce que Marx écrivait dans Le manifeste du Parti communiste (1848) : « Quant au lumpenprolétariat, ce produit passif de la pourriture des couches inférieures de la vieille société, il peut se trouver, çà et là, entraîné dans le mouvement par une révolution prolétarienne ; cependant, ses conditions de vie le disposeront plutôt à se vendre à la réaction. » Ce n’est pas l’avenir qui le démentira : tueurs des pogroms russes d’antan, briseurs de grèves américains ou italiens dans les années 1920, troupes de choc S.A en Allemagne, etc., on sait quel rôle ont les pires réactionnaires ont pu faire jouer à de jeunes déclassés.

Cependant, Marx comme Engels ne sont jamais, et pour cause, tombés dans le piège de l’idéologie dominante qui assimilait l’ensemble de la jeune classe ouvrière d’alors aux fameuses "classes dangereuses" qui camperaient en marge de la (bonne) société. Les révolutionnaires "communistes" d’alors, allemands ou français que Marx et Engels avaient pu côtoyer à Paris, n’étaient pas ces "sages" travailleurs chapeautés en province par des patrons paternalistes, dans des cités ouvrières greffées sur l’usine, où toute le vie dépendait du patron et du prêtre. Les populaires camarades de Marx et d’Engels se recrutaient essentiellement dans le monde des travailleurs très spécialisés des métiers d’art, ou dans des catégories aux confins de l’artisanat pauvre (tailleurs, cordonniers), ou carrément dans le monde des petits artisans qualifiés : tous autodidactes, possédés d’une foi morale et quasi religieuse dans la nécessité du changement social.
En même temps grandissait un prolétariat vraiment industriel : il n’avait de commun avec celui d’aujourd’hui que de n’avoir que ses bras à louer pour subsister ; des travailleurs en rupture de leur monde rural, jetés sur le pavé de la grand ville, logés dans des taudis où régnait la promiscuité, connaissant une vie familiale cahotique, si tant est qu’il y ait vie familiale...
Pour autant, bien peu de ces travailleurs devenaient des délinquants... Or ce sont plutôt ces délinquants que le lectorat de l’époque a connus à travers les Mémoires de Vidocq et les Mystères de Paris d’Eugène Sue, (même si Eugène Sue a également popularisé l’image du travailleur plus que pauvre, et honnête, l’ouvrier lapidaire à domicile Morel). Et bientôt, comme Dickens en Grande Bretagne, Hugo remettra quelques montres à l’heure dans ses Misérables. Thénardier était un vrai salaud, mais Gavroche était fils de Thénardier...

Lumpen ? depuis quelques années le mot a retrouvé une seconde jeunesse chez certains analystes, avec la focalisation médiatique sur les "banlieues", et de leurs nouvelles "classes dangereuses". Dois-je préciser aux adeptes de Monsieur Finkielkraut que tout collage du mot sur l’ensemble des jeunes en difficulté, voire en perdition sociale serait plutôt malhonnête. On connaît les caricatures que proposent trop souvent les médias et certains romans noirs sur les « djeunes » des cités. Sans tomber dans un angélisme coupable, on peut penser que la vision (facilement justifiable par nombre d’informations) d’une incivilité galopante, comme la mise en avant d’une minorité de délinquants irrécupérables, et parfaitement intégrés à l’idéologie capitaliste du « chacun pour soi et je marche sur les autres », (noyau qu’il faut isoler et punir), ont pour résultat (pour fonction ?) de cacher la réalité complexe de la vie populaire, avec ses souffrances et ses solidarités, et, en définitive, d’engendrer un pessimisme total sur la possibilité de changer le monde, à partir "d’en bas", à partir de ces solidarités.
Mais il serait sans doute bien imprudent aussi de ne pas voir quel rôle peuvent jouer aujourd’hui certains de ces déclassés, quand d’aucuns les manipulent. Il n’y eut pas besoin de CRS pour disperser la manifestation contre la loi Fillon le 8 mars 2005, où plusieurs centaines de ces « djeunes » chargèrent avec une violence inouïe le cortège lycéen « bourgeois » pour le dépouiller de ses iPhones... Il faudra toute la dialectique tirée du manuel du parfait ex-trotskyste ou du parfait ex-communiste (je devrais mettre ces mot au pluriel, à l’évidence, tant les tendances abondent), pour trouver là une illustration tonique et positive de la lutte des classes. Il est vrai que depuis les fameuses « émeutes des banlieues » de 2005, certains de nos révolutionnaires attendent comme le Messie la rencontre de la protestation des Cités et le mouvement social… Et même d’aucuns, estimant que le fameux prolétariat n’existe plus, voient dans cette jeunesse la seule force révolutionnaire… Les mots se laissent dire.
Mais quid aujourd’hui d’une utilisation de cette jeunesse en déshérence, à l’image des jeunes gardes mobiles de 1848 cassant de l’insurgé ?
Pour l’heure en tout cas, le pouvoir ne pense pas trouver dans la disponibilité de cette jeunesse un outil d’intimidation et de répression du mouvement social.
Il semble n’y avoir aucun problème de recrutement de « forces de l’Ordre » en milieu populaire des villes et des campagnes [8], et ces « forces de l’Ordre » ont montré quel rempart efficace elles pouvent être, sans états d’âme, contre la contestation de leurs pères et mères, frères et sœurs, gilets jaunes ou gilets rouges...
Quant à la face sombre de l’échiquier politique, l’on peut dire que le racisme congénital à une certaine extrême droite l’a empêché de recruter des troupes de choc dans certains de ces enfants désespérés de la « diversité », par ailleurs titillés par un autre extrémisme.
Affaire à suivre.

Notes

[1Le texte d’Engels a été publié initialement en 1850 dans la Neue Rheinische Zeitung, revue publiée à Hambourg, et dirigée par son ami Marx.
Je cite d’après Œuvres complètes de Fr. Engels. La campagne constitutionnelle en Allemagne. La guerre des paysans, Paris, Alfred Costes Éditeur, 1936.

[2Littéralement « prolétariat en haillons

[3Il s’agit des textes d’Engels sur la révolution badoise, en 1848-1849

[4Engels et Marx en font partie !

[5Allusion aux journées révolutionnaires parisiennes de 1830 et 1848

[6Cf. leur ouvrage La Sainte Famille, 1845

[7Je vous renvoie à l’article que j’ai publié sur le site de l’Association 1851, où sont présentés les divers points de vue sur le recrutement de cette garde mobile : Gardemobile.

[8Et ce n’est pas nouveau. Cf. :Des forces spéciales du maintien de l’Ordre..

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