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Littérature et érudition. Le cas de l’ancien français

vendredi 6 septembre 2019, par René Merle

Brunetière et la téléologie de la Langue

À propos du vieux français et du français élaboré

Cf. : Vieux français ou Jeune français ?

J’évoquais dans un article récent l’introduction que donna Brunetière à ses Études critiques sur l’histoire de la littérature française, première série, Hachette, 1880, et la façon dont le chantre du classicisme règlait ses comptes avec le texte médiéval, et avec l’érudition qui le promouvait.
Il n’est pas inintéressant de se rapporter à ce texte aussi riche et intéressant que discutable (chacun en jugera à sa façon) :

« Littérature française du moyen âge
Le moyen âge appartient aux érudits : ils en ont fait leur chose, leur domaine, leur fief, et depuis tantôt un siècle ils règnent – mais ils règnent souverainement – sur huit ou neuf cents ans de littérature et d’histoire. Nul ne contestera qu’ils aient exercé l’empire au plus grand profit de l’histoire. Inférieurs que nous sommes par beaucoup de côtés sans doute aux hommes du XVIIe siècle [1]et peut-être aux hommes du XVIIIe, nous avons cependant sur eux un avantage. Nous avons appris un art qu’ils ignoraient ou du moins qu’ils ne pratiquaient guère : l’art de vivre dans le lointain du temps, et, par la sympathie de l’imagination, de nous faire les contemporains des civilisations disparues ; art dangereux, qui mène promptement à l’indifférence critique, au scepticisme moral ; art mortel aux convictions fortes ; art d’ailleurs et heureusement difficile, légitimé toutefois dans une certaine mesure, puisqu’enfin nous lui devons quelques-unes des plus belles œuvres de ce siècle. Si cet art a vraiment renouvelé l’histoire, – et il l’a renouvelée, - ce serait une criante injustice que de disputer aux érudits leur part, et leur part considérable, dans ce travail de renouvellement et de transformation. Mais leurs découvertes, leurs méthodes, leur influence ont-elles rendu le même service à la littérature ? C’est une autre question, et c’est une autre réponse.
Si l’érudition, de nos jours, avait su se contenir dans les justes limites qu’elle observait autrefois, entre les bornes posées jadis par ces vénérables bénédictins dont la science n’était égalée que par leur modestie, nous n’aurions rien à dire, ou peu de chose. Les érudits de ce temps-là, qui valaient bien, je crois, ceux du nôtre ; les Mabillon et les Montfaucon, les Adrien de Valois et les du Cange, excellents humanistes, bons et solides écrivains, quand ils avaient accompli leur tâche, ne croyaient pas avoir tout fait, ni qu’en dehors, et au-dessus d’eux, il ne restât rien à faire. Ils avaient trop de goût pour enfler démesurément la voix, trop de bon sens et de justesse d’esprit pour entreprendre de persuader à leurs contemporains qu’il n’est pas de plus noble emploi de l’intelligence que la recension d’un texte carolingien ou le déchiffrement d’un parchemin gothique. Même, ils n’estimaient pas que ce fût l’effort suprême de l’esprit humain que d’avoir collationné, classé, numéroté les manuscrits de la Chanson de Roland, - d’autant que je ne sais s’ils les connaissaient seulement, ni si l’on s’était alors avisé des beautés cachées qu’il paraît que renfermera désormais l’épopée du moyen âge.
[…]
Nous avons changé tout cela, sous prétexte d’antiquités nationales. Et voici que, de l’ombre des bibliothèques et du fond de l’École des Chartes, un souffle d’Allemagne ayant passé [2], toute une jeune génération d’érudits s’est levée, patiente ou même dure au travail, - c’est une justice qu’on doit lui rendre, - âpre aux querelles, intolérante aux contradictions, et à qui cet enthousiasme jusqu’alors tempéré de la langue et de la littérature du moyen âge a cessé de suffire. C’est depuis que la linguistique et la philologie, dans l’éducation de l’érudit, ont usurpé ce premier rang, qui n’appartenait autrefois et qui ne devrait toujours appartenir qu’aux seules humanités. C’est depuis qu’on a vu des réputations européennes se fonder sur la lecture ou sur la traduction d’une chanson de geste.
[…]
Jacob Grimm avait formulé le premier ce surprenant aphorisme que : l’époque littéraire des langues est ordinairement celle de leur décadence au point de vue purement linguistique ; et l’aphorisme avait fait fortune. A-t-on craint de notre temps que, sous cette forme, non pas certes acceptable, mais discutable au moins, il ne choquât pas assez vivement l’opinion commune, et le simple bon sens ? M. Max Müller, un beau jour, a donc enchéri sur Jacob Grimm et déclaré, sans plus d’ambages, qu’aux yeux du linguiste une langue littéraire était tout uniment : ce que les naturalistes appelleraient un monstre. En foi de quoi, sur la parole du mythologie illustre qui ne laisse pas de prendre quelquefois Hélène pour la femme d’Agamemnon, il se répète aujourd’hui couramment, dans le pays de Rabelais et de Montaigne, de Racine et de Bossuet, de Voltaire et de Montesquieu, « que l’instinct construit les mots et que la réflexion les gâte, que la perfection des langues est en raison inverse de la civilisation, que les langues se déforment à mesure que la société se civilise ». Il y a des théoriciens de l’histoire de la peinture aussi, - je crois qu’on les appelle des préraphaélites, - qui, dans l’excès de leur admiration, je ne dis pas pour les Pérugin ou pour les Mantegna, mais pour les trecentisti, et je dis les plus inconnus, les Guido de Sienne et les Coppo di Marcovaldo, font dater de Raphaël le commencement de la décadence. Comme si la peinture n’était pas d’abord le charme des yeux ! comme si la poésie sous toutes ses formes et l’éloquence elle-même n’étaient pas la volupté de l’oreille en même temps que de l’esprit et du cœur ! et comme si la perfection d’une langue, tout de même que la perfection d’un art, était ou pouvait être autre chose que la perfection avec laquelle elle traduit la pensée !
Vidons une fois les mots de ce qu’ils contiennent d’idées. C’est abuser étrangement des termes que de placer aux débuts d’une langue une prétendue perfection. Ce qui est vrai, c’est qu’en remontant pas à pas le cours historique d’une langue, et qu’en allant ainsi la surprendre en flagrant délit de transformation, on démêle avec plus de sûreté les lois qui gouvernent sa métamorphose. Toute langue est donc plus régulière, plus simple, plus symétrique, en un certain sens, à son origine et dans le temps de sa première enfance, qu’en aucun autre temps de son existence ou de son développement. Mais nulle part, que l’on sache, dans aucun art, dans aucune science, dans aucun ordre de choses, ni simplicité, ni régularité, su symétrie ne sont synonymes ou mesure de perfection. Tout au contraire ; et, puisque l’on a tant fait que de comparer les langues à des organismes, c’est le cas de se souvenir qu’un organisme quelconque est d’autant plus voisin d’une perfection relative qu’il est plus compliqué, - c’est-à-dire formé du concours d’un plus grand nombre de partie, jointes entre elles par des pièces plus délicates et des ressorts plus subtils.
[…]
Et en effet, avec la meilleure volonté du monde, cette régularité de structure, cette beauté d’analogie, cette simplicité de moyens que l’on rencontre à l’origine des langues et que l’on est convenu de décorer du nom de perfection, il est bien difficile au philologue de ne pas étendre insensiblement l’admiration qu’elles lui inspirent aux œuvres elles-mêmes qui sont, en vertu de la chronologie, les monuments ou plutôt les modèles de cette perfection.
C’est précisément contre cette fâcheuse tendance de l’érudition contemporaine qu’il faut lutter, et maintenir ce principe absolu qu’une langue n’existe comme langue que du jour où elle a été fixée dans sa forme littéraire. « Il en est des histoires comme des rivières, qui ne deviennent importantes que de l’endroit où elles commencent à être navigables. » Que nous importe la langue des Botocudos ? [3] Quel intérêt y pouvons-nous prendre, à moins que d’y chercher quelque renseignement sur les lois générales du langage ? mais quel intérêt à ces lois, si nous n’espérions pas y trouver l’expression de quelque rapport inaperçu du langage avec la pensée ? et quel intérêt enfin à ces rapports eux-mêmes, s’ils ne nous servaient pas d’instruments de précision pour fouiller en quelque sorte la pensée, c’est-à-dire pour pénétrer chaque jour d’un degré plus avant dans la connaissance du mécanisme de l’intelligence ? Tout se rapporte donc à la pensée. Or, il y a justement cette différence entre les langues littéraires et les autres, que celles-ci sont des langues dans lesquelles personne n’a encore pensé. Et c’est pourquoi ni le français, ni l’italien, ni quelque autre langue de la même famille ne datent du latin roman. L’italien date du jour où, dans les rues de Ravenne, tout un peuple montra du doigt celui qui revenait de l’enfer. Et pour le français, entre nous et les admirateurs outrés du moyen âge, la question est justement de savoir à quelle date ou plutôt par quelles œuvres doit commencer l’histoire de la littérature et de la langue française.
Des érudits soutiennent qu’il n’y a pas question. La langue française date pour eux des Serments de Strasbourg ou des Gloses de Reichenau ; la littérature des chansons de geste est déjà pour eux une grande littérature.
[…] [4]
Il serait facile de multiplier les citations : c’en est assez pour indiquer la tendance. Il n’en est pas qui mette, à plus brève échéance, en péril plus certain les plus rares qualités de l’esprit français. Évidemment ceux qui tiennent un tel langage, qui seraient à peine excusables de le laisser échapper dans le hasard d’une improvisation, devant le public spécial d’une École des Chartes, et qui cependant, comme pour l’aggraver encore, le reprennent à loisir dans les pages laborieusement méditées du livre, n’ont rien compris, rien senti, rien soupçonné de cette littérature classique dont ils s’instituent non pas même les juges sévères, mais vraiment les exécuteurs. Dans les œuvres de leur vaste moyen âge, quelques rares beautés de détail les éblouissent ou plutôt les aveuglent, et, n’ayant plus d’yeux pour les défauts, ils ne voient pas que de cette abondance de production qu’ils vantent le vrai nom c’est stérilité. Mais au contraire, s’ils s’élevaient un peu au-dessus de leurs habitudes ou de leurs préjugés d’érudits, s’ils savaient voir les choses à leur vraie place et dans leur vrai jour, surtout s’ils avaient le courage de sacrifier un peu de l’importance factice qu’ils attachent à leurs travaux, ils parleraient d’une autre sorte. Car, sans doute, il est louable d’avoir pâli consciencieusement sur d’antiques parchemins et d’avoir usé sa vue sur l’illisible. Rien de plus ordinaire à chacun de nous, et malheureusement, que d’estimer au delà du vrai prix l’objet de ses études. Et il est naturel, après tout, qu’on ne veuille pas avoir inutilement dépensé son temps, ses peines et son enthousiasme. Mais ce n’est pas une raison pourtant de vouloir imposer à tous les nez les lunettes grossissantes de l’érudition. Ce n’est pas une raison de venir brouiller l’histoire et de déplacer par un coup de force le centre d’une grande littérature. Ce n’est pas une raison enfin de s’inscrire en faux contre les jugements consacrés, d’enseigner que la Renaissance aurait fourvoyé l’esprit français dans sa route, que les écrivains du XVIe et du XVIIe siècle auraient « tyranniquement » interrompu le développement naturel de la langue, de telle sorte en vérité que depuis trois cents ans notre admiration pour la Renaissance aurait vécu d’un mot et d’une duperie. Tandis qu’il est aisé de démontrer : 1° que la littérature du moyen âge n’avait rien en soi d’une grande littérature ; 2° qu’elle était morte, - morte comme la scolastique et comme l’art gothique, - lorsque la Renaissance est venue renouveler l’esprit humain ; 3° que, bien loin d’avoir donné « l’exemple d’une ingratitude scandaleuse envers nos antiquités nationales », le XVIIe et le XVIIIe siècle en ont sauvé presque tout ce qui méritait en effet d’être sauvé.
On peut regretter, pour eux et pour nous, mais on ne saurait nier que nos ancêtres aient parlé, du Xe au XVe siècle, la langue la plus barbare, une langue rude comme leurs mœurs et grossière comme leurs appétits, une langue enfin privée de toutes les qualités qui font le prix, la richesse, et la splendeur d’un idiome. Ces beaux mots, si chers aux poètes, ces mots qu’ils aiment à sertir dans leurs vers comme on ferait dans l’or fin une pierre précieuse, ou ces assemblages de sons, tantôt pleins et sonores, tantôt murmurants et presque étouffés, qui sont comme une caresse ou comme une volupté pour l’oreille, c’est en vain qu’on dépouillerait le fatras de nos Chansons de geste, je doute que l’on en rencontrât un seul. Manifestement, ce jargon, demi-latin, demi-germanique [5] encore, est toujours en travail d’enfantement d’une langue digne de ce nom. Et s’il est, comme il l’est, par les mots, plus voisin de ses origines latines que la langue du XVIIe siècle, ou, par la syntaxe, d’une régularité de structure plus logique, et par conséquent plus belle aux yeux du linguiste que la plus belle prose de la meilleure époque, c’est que justement ni la syntaxe, ni les mots, ni la grammaire, ni le vocabulaire n’ont pu parvenir encore à se dégager du latin. Ils s’agitent pour en sortir, mais ils n’y réussissent pas. Ils y demeurent empêtrés comme un nouveau-né dans ses langes. Les termes eux-mêmes du langage quotidien, les termes nécessaires aux besoins, à l’usage courant de la vie commune, semblables en quelque sorte à ces êtres indécis qui flottent sur les confins des deux règnes, et dont les apparences multiples raillent silencieusement la confiance du naturaliste dans ses classifications, ni latins ni français, n’ont pas encore cette physionomie personnelle et, comme on l’a si bien dit, « cette figure entière qui fait son impression à la fois sur l’œil et sur l’esprit ». On les écrit de vingt façons, ils se prononcent de vingt manières. Voici, par exemple, douze manières de figurer l’eau : aigue, aige, aighe, aive, ague, awe, egue, eve, iave, yaue, eave, eaue, sans compter, comme on voit, celle dont nous nous servons ; en voici quatorze d’écrire le pronom démonstratif : cil, chil, sil, chel, cis, chis, ceux, cieus, cieux, chius, cheus, chiex, cilz, çax ; et peut-être qu’elles n’y sont pas toutes.
Sans doute on explique historiquement cette diversité. D’une part, en effet, il n’y a rien de plus changeant, de plus humblement soumis aux caprices de la mode que la prononciation de l’usage, et partant que l’écriture. Tant de façons d’écrire et vraisemblablement de prononcer un seul et même mot représenteront donc autant d’époques de la langue, autant de phases, pour parler comme les linguistes, de l’évolution d’un idiome, autant de dates de l’histoire d’un mot. Que si d’ailleurs, après cela, dans un même temps, il est prouvé que quelques formes continuent de faire double emploi, nous y devrons voir les témoignages mourants du patriotisme local qui résiste à l’unification de la langue, les débris des anciens patois qui luttent pour défendre un reste d’existence nationale contre le français envahissant de l’Ile-de-France [6]. On pourrait discuter l’explication ; acceptons-la cependant pour bonne. Aux causes qu’on signale ajoutons même les fautes du scribe et ses fantaisies d’orthographe ! Mais expliquer n’est pas justifier, et le fait reste là. La langue est dure, dure à l’oreille, dure à la gorge, et il n’est pas jusqu’aux plus belles pensées qu’elle ne marque de son caractère de rudesse et de barbarie.
[…] »

Notes

[1Brunetière, je le répète, était le chantre du classicisme

[2Il était malséant, dix ans après la défaite, d’évoquer la culture allemande devant des nationalistes comme Brunetière

[3Peuples amérindiens du Brésil

[4Brunetière se livre alors à une exécution en règle des chansons de geste, citations à l’appui, pour montrer ce qu’il estime être la simplicité et la pauvreté d’une telle littérature

[5Tare majeure, répétons-le, que ce parler germanique en ces temps revanchards

[6Brunetière n’appréciait pas, c’est le moins que l’on puisse dire, les efforts des défenseurs de la langue d’Oc ou du breton

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