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L’Homme est la Nature prenant conscience d’elle-même ?

samedi 7 septembre 2019, par René Merle

Le mythe de Prométhée... et nous


La toute récente image d’un trou noir

On ne saluera jamais assez Élisée Reclus, géographe, communard, libertaire, écologiste avant l’heure…
L’introduction de son ouvrage L’Homme et la Terre [1] est ainsi titrée : « L’Homme est la Nature prenant conscience d’elle-même ».
La formule a fait flores, et innombrables sont ceux qui l’ont reprise pour fonder un optimisme que le réel immédiat est bien en peine de leur fournir.
Ceux qui, avec Descartes, ont pensé que, grâce à nos connaissances et techniques sans cesse approfondies et multipliées, nous pouvions nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature [2], posaient l’homme devant la nature, comme deux entités distinctes.

Les anciens grecs étaient moins dichotomiques qui classaient l’homme comme une espèce parmi d’autres du zôon (le vivant en général), mais qui, à la lumière du mythe [3], expliquaient que l’homme se différenciait des autres animaux par cette intelligence particulière, ce logos que lui avait attribué Prométhée : quand les dieux façonnèrent les espèces mortelles, et chargèrent les titans Épiméthée et Prométhée de les pourvoir des qualités leur permettant de subsister. Épiméthée fit seul le travail et le fit bien, mais il oublia la race humaine. Prométhée, voyant l’homme si nu et dépourvu au regard des animaux dotés des moyens de « s’en sortir », lui donna la connaissance des arts de la survie par le feu qu’il vola dans l’atelier d’Héphaïstos. Prométhée en fut cruellement puni par les dieux, mais désormais l’homme inventa les moyens de se vêtir et de se nourrir…
Je vous renvoie au célèbre texte d’Eschyle : Prométhée ; naissance de la civilisation

Nous en sommes déjà là à l’homme « possesseur » de la nature. Mais il est loin d’en être le connaisseur. Et tout l’effort de la philosophie grecque, dans son cheminement vers la rationalité, fut de rendre la nature compréhensible à l’homme.
Cette compréhension a atteint aujourd’hui un tel niveau que l’homme commence à être au clair sur la formation de notre système solaire et de notre planète, sur son évolution géologique et climatique, sur ses équilibres (qu’il est d’ailleurs en train de bouleverser).
Pour autant, peut-on, sauf téléologie difficile à admettre pour un matérialiste conséquent, que l’être pensant que nous sommes, du seul fait de la somme de connaissances accumulées, est en fait la nature prenant conscience d’elle-même ?
Nous sommes loin alors de Platon et de ses disciples pour lesquels l’humanité est un des modes d’incarnation de l’âme. En réussissant à contempler l’intelligible, l’âme se rapproche de la perfection, mais elle n’a aucune prise sur cette vérité dont elle approche.

Retour donc à la case départ. L’homme connaît de mieux en mieux de qui existe et dont il participe. Mais ce qui existe n’a aucun besoin de la connaissance de l’homme pour exister. Ça existe.
Libre aux mystiques qui s’ignorent d’imaginer que leur connaissance de la nature les instaure en nature prenant conscience d’elle-même.
Si cela était, la nature serait vraiment suicidaire, au regard de ce que l’humanité, désormais en totalité capitaliste, est en train de faire de l’infirme partie de l’univers dans lequel elle se déploie et tire ses ressources.
Trou noir...

Notes

[1Élisée Reclus, L’Homme et la Terre, Librairie universelle, 1905

[2« Mais, sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusques à présent, j’ai cru que je ne pouvois les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu’il est en nous le bien général de tous les hommes : car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie ; et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connoissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connoissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feroient qu’on jouiroit sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie ; car même l’esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps, que, s’il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusques ici, je crois que c’est dans la médecine qu’on doit le chercher. » Descartes, Discours de la Méthode
1637

[3Platon, Protagoras

1 Message

  • « Les bêtes ont reçu les ailes, les crocs, les poisons, leur livrée verte ou sable pour se maintenir en vie - c’est leur lot de bêtes - et nous, les lumières de la raison. Seulement elles jettent, ces lumières, sur les choses, quand on finit, un peu, par les connaître, un jour tel qu’on n’en a plus tellement envie.  » P. Bergounioux, Le matin des origines.

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