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De la réalité éducative

lundi 9 septembre 2019, par René Merle

Démystification de la méthode Blanquer

Je fais partie du groupe d’amis auquel Robert Pollard adresse régulièrement une lettre. Je me permets de reproduire ici la dernière reçue (8 septembre), non seulement par ce que Robert et moi avons vécu ensemble la même expérience dans le même lycée, mais aussi et surtout parce que ce texte démystifiant me paraît on ne peut plus d’actualité

" PASSE TON BAC !

Les Réformateurs, les tueurs de Mammouth procèdent avec obstination. Ces fossoyeurs ne changent jamais de rythme, piochent toujours dans le même trou, approfondissent, élargissent : il y a du monde à enterrer dans la fosse commune. Une balle dans la nuque et le Baccalauréat ira s‘aplatir au fond, entraînant dans sa chute les bacheliers porteurs des mauvais diplômes : 95% d’une classe d’âge s’il le faut qui aura décroché un bac dévalué, traîné dans la boue des banlieues ou venu d’une Province éloignée, d’un lycée ignoré. Ces certifications (l’anglais-américain est de rigueur en l’occurrence) n’auront peut-être de valeur qu’aux yeux des employeurs de la région ou du département, un bac au rayonnement confidentiel obtenu dans des établissements du bas du classement établi aux normes et critères de Shanghai par exemple, histoire de donner du relief et de l’ampleur, c’est-à-dire redonner du sérieux à cette justice distributive. Cela dans le meilleur des cas, pour les autres, pour la très grande majorité des 95% ils iront patauger dans le précaire, le chômage… un bac-pro en poche pour certains.
Certains d’entre nous s’étaient pourtant laissés prendre au jeu des classifications. Cela commence à dater puisque je vous parle d’un temps que les moins de 30 ans n’ont pas connu, quelques années avant notre retraite — nous les chanceux qui avions signé un contrat avec l’ÉDUCATION NATIONALE qui fut respecté — : dans les années quatre vingt dix furent affichés des tableaux récapitulatifs dans le hall du lycée (où j’exerçais) nous signalant que nous n’occupions pas la meilleure des places dans ce déjà petit Shanghai-catalogue. Les meilleurs d’entre nous, les fers de lance de la nouvelle pédagogie furent les premiers à réagir et tempêter contre l’injustice d’un classement qui ne reproduisait pas la “réalité“… oubliant alors les précautions élémentaires que tout enseignant, eux particulièrement, applique dans son travail de transmission-dialogue des connaissances dans son domaine propre, à l’heure H du jour J sachant, par ailleurs, que rien n’est jamais fixé à tout jamais. Le résumé de la méthode : pourquoi et comment ? Pourquoi apparaissait soudainement ce tableau planté au beau milieu de l’entrée et que personne ne pourrait ignorer ? Comment ces « classements » furent-ils établis, par qui, selon quels critères, comment furent recoupés les informations recueillies, enfin revenir à la première question, fondamentale, POURQUOI ?
Aujourd’hui la réponse officielle commence à se dessiner, c’est le Ministre en personne qui s’y colle : le bac ? un examen chevillé au « contrôle continu ». Une sorte de porte qui se referme sur la trajectoire d’un lycéen sans lui offrir les garanties d’autrefois, un baccalauréat qui ouvrait la porte de l’Université sans conditions. Le baccalauréat sera devenu un diplôme de fin d’études, pour l’essentiel, des établissements du second degré qui n’entrent pas dans l’excellence des premiers de cordée qui seront les seuls à pouvoir faire valoir, sans conditions, la qualité intrinsèque de leurs produits scolaires : le bachelier venu des grands lycées renommés, parisiens prioritairement, accessoirement accompagnés de quelques pépites provinciales, concession conforme à l’illusion démocratique dont s’abreuve le capitalisme, aujourd’hui plus que jamais. Le reste, les restes, le grand gaspillage du nombre des refusés, rejetés confrontés à la débrouille non pour eux-mêmes mais pour l’opportunité qu’ils offrent aux “employeurs“ de les prendre, les sous-payer et enfin les jeter « comme des kleenex » selon l’expression consacrée. Parions d’ores et déjà que la part du contrôle continu ira croissante dans les années à venir sous mille prétextes de bon sens et d’économie…
Cette évolution voulue et construite depuis les origines de la Vème république, ne fut pas un long fleuve tranquille, non ! mais une marche néanmoins inexorable vers la massification et la rupture de plus en plus profonde entre les “élites“ minoritaires renforçant leurs privilèges et le reste de la nation hiérarchisée : diviser pour régner, entretenir et faire prospérer les divisions catégorielles aux multiples critères, professionnels, raciaux, religieux… offerts à la carte. Il y eut des arrêts, des changements de forme et de méthode, des concessions arrachées dans l’instant — éphémères — faisant suite à des luttes ou syndicales, ou sauvages, ou politiques, mais jamais définitivement victorieuses à l’échelle de notre histoire vieille de 60 ans à peine.
Et c’est cette entreprise cynique qui forge et dessine dans la durée et par le mouvement, une “réalité éducative“ utilitaire. Sa consolidation est le résultat d’un rapport constant entre les forces en présence étant entendu que la force dominante impulsera le mouvement dans la direction qu’elle a choisie une fois pour toutes. La chose réelle, en train de se construire est la vérité qui surgit tout de noir vêtue, espérant nous faire croire peu ou prou à la fatalité, à la “fatalitas“ du bagnard. Comme il faut nécessairement adoucir les mœurs en dissimulant cette réalité il est convenu au ministère de l’éducation nationale, que sera affiché dans les classes primaires et maternelles (à ma connaissance) un ensemble devenu imaginaire de bons et loyaux principes qui présideraient à la conduite des affaires du pays : le drapeau bleu, blanc, rouge surmontant les paroles de la Marseillaise (premier couplet supposerons nous…), la trilogie Liberté Égalité, Fraternité clôturant l’ensemble. Avec ce viatique en trompe l’œil nous devrions être totalement étourdis et rassurés. Nos enfants pénétrés d’une réalité virtuelle, figée dans les livres d’images. Or, le citoyen devenu adulte pourrait en rester pénétré, mais pourrait tout aussi bien en apprécier l’ambiguïté mensongère avec le temps… et en mesurer l’hypocrisie et, poussé par l’époque et sa conscience, il enfile un gilet jaune en se réveillant et va à son rendez-vous avec l’histoire.
La technique ministérielle consistant à faire disparaître un objet au moment opportun est vieille comme le monde, chez les valets et serviteurs qui l’ont perfectionnée des siècle durant depuis la Chine jusqu’en occident : subtiliser l’objet convoité, donc le faire disparaître sans que son propriétaire s’en aperçoive, consiste à déplacer le dit objet de quelques centimètres tous les jours jusqu’à ce qu’il disparaisse du champ de vision du dit propriétaire que l’on a accoutumé et préparé à cette occultation jour après jour. Il en va de même pour l’éducation nationale notamment : « D’autres spécialités plus rares (arts, science de l’ingénieur, numérique et sciences informatiques, littérature-langues et culture de l’antiquité) ont été réparties en fonction des moyens des différents établissements (enseignements déjà présents, locaux) et de l’offre existante dans le bassin de vie. » explique Le Monde (3/09). D’emblée une remarque s’impose qui entraîne les autres : certaines raretés sont moins rares que d’autres et surtout plus anciennes et autrefois très prisées, c’est le cas des « Arts » qui sont devenus inexistants dans le cursus scolaire, la musique* en particulier à propos de laquelle il y eut dans les années 1960-1980 de longues discussions et controverses sur l’apport des études musicales dans l’apprentissage des autres matières et dans la formation et l’équilibre général de la personne. Nous, lycéens des années cinquante, avions pour la plupart débutés dans des établissements où la musique et le dessin étaient des disciplines à part entière figurant dans l’emploi du temps de tous les élèves dans toutes les classes pour tous les niveaux. Puis les cours de musique furent progressivement éradiqués, les cours de dessin résistèrent un moment sous le vocable d’arts plastiques qui sont menacés à leur tour d’être définitivement “déplacés“ méthodiquement, jusqu’à ce qu’ils aient sombré dans l’oubli. Les “serviteurs“ de la nation et de l’Etat sont, faut-il le rappeler, des aigrefins. Quant au reste, ce sont les décideurs entrepreneurs qui offriront ou n’offriront pas, décideront ou pas de l’utilité ou de la “pertinence“ d’un enseignement ou d’un autre, des critères de recrutement du personnel, du profil des enseignants… Aujourd’hui qui déclencherait une bataille pour récupérer un poste d’enseignement musical dans un collège ou un lycée public quand Louis Vuitton a besoin de main-d’œuvre qualifiée en maroquinerie dans ses ateliers ? Main-d’œuvre qu’il formera au final en apprentissage maison. Qu’il utilisera autant que nécessaire… Le Monde Économie & Entreprise du 7 septembre rapporte que « La vogue de l’apprentissage ne se dément pas » et que Muriel Pénicaud (la ministre du travail, ancienne DRH Danone entre autre, personne n’a oublié) s’en réjouit. Alors méfi ! Surtout qu’un autre venu de l’Institut Montaigne, Bertrand Martinot espère que la réforme sera consolidée dans le futur immédiat. Et le dénommé Philippe Darmayan, président de l’Union des industries et des métiers de la métallurgie constate « Il y a désormais une cohérence entre le ministère du travail et de l’éducation nationale » ce qui devrait combattre l’échec scolaire, toujours d’après lui. Ainsi s’enfoncent dans les arcanes ministériels bras dessus, bras dessous, l’éducation nationale et le ministère du travail, Blanquer et Pénicaud.
Enfin, question des questions, demandons-nous quel est le nom du ministre de la culture. La culture seul rempart efficace contre le délétère productivisme ambiant. Quelques mauvais esprits iraient jusqu’à dire qu’ils ne savaient pas qu’un ministère de la culture existait encore. Je ne serai pas de ceux-là et même donnerai-je le nom mystérieux : Franck Riester dont l’une des particularités et pas des moindres, est d’être sorti de l’ESSEC, école de commerce réputée — notamment pour le prix élevé des droits d’inscription et du coût des études. Ce monsieur avait donc les moyens d’y entrer, quels moyens a-t-il pu acquérir avant d’occuper le poste de Ministre de la culture ? De la culture et du commerce ? Comme il y a transport et écologie, Jupiter et démocratie, Economie et justice sociale, Travail et Éducation nationale ?… Tout se fait en même temps comme ce fut rabâché, tout et son contraire mais, au bout du compte, seule survit la part choisie par le Palais et ses commanditaires.
On massacre en secret, silencieusement, dans les arcanes des ministères, tout ce qui pourrait contrarier l’orientation choisie avant même l’élection du président.

Robert

* Je viens de visionner « Arrêt sur image » où l’on voit et entend notre ministre qui justement… cite le cas de la musique, reconnue par les neurosciences comme un facteur important de l’éducation cognitive de l’enfant. Donc nous devrions constater sans tarder une reprise de ces cours et plus généralement des disciplines artistiques dans les nouveaux programmes… Soyons attentifs ! Quelque chose en restera, il ne pourra pas dire qu’il ne savait pas, voilà un bon point de départ.

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