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De la fugace Seconde République à la bien peu républicaine Cinquième

lundi 9 septembre 2019, par René Merle

Autonomie du mouvement populaire ?

Sous la seconde République, de 1848 à 1851 [1], et de rebondissement en rebondissement, les Français ont en moins de quatre ans fait l’apprentissage de la République, sans savoir, du jour au lendemain, ce qui allait advenir.
Et il en va de même aujourd’hui. Au regard de tout ce qui bouillonne dans le monde actuel, comment ne pas constater la difficulté, voire l’impossibilité, de prévoir à chaud les suites d’une secousse politique et sociale majeure... Printemps arabes, élection de Trump, Brexit, revirements sud-américains, etc. etc.
Et nous en sommes là aussi, citoyens français de 2019 englués dans le piège binaire électoral de 2017, et incapables de prévoir la suite... imprévisible : longue plage de morosité néo-libérale ? secousse sismique sociale ? triomphe du brun et du noir ? retour du PS – Cazeneuve dévidant ses patenôtres ?
Mais revenons à nos compatriotes de 1848

En 1848, comment auraient-ils pu imaginer qu’à la violence de l’intervention populaire parisienne de février, qui abattit la monarchie, allait succéder pendant quelques semaines "l’illusion lyrique", où chacun se proclamera républicain, où le clergé attendri bénira la fin des oppositions de classes. Comment auraient-ils pu penser ensuite qu’à l’ingénuïté, vite déçue, avec laquelle le prolétariat des grandes villes posait ses revendications au nouveau pouvoir, et qu’à l’indifférence des démocrates petits-bourgeois, (fermement engagés dans la lutte politique, mais refusant de se saisir de la question sociale), allait succéder une des plus terribles secousses que Paris ait connues... Comment auraient-ils pu oublier cet affrontement de classes de Juin, où, au "viol de la légalité" par les travailleurs, le pouvoir répondit par un des plus abominables massacres de l’histoire de la capitale... Comment ne pas évoquer alors le basculement d’une opinion rurale et ouvrière abusée par les promesses d’un aventurier politique, élu président et potentiellement César ? Mais aussi comment oublier la patience, le courage, l’optimisme militant avec lequel les démocrates socialistes, les "Rouges" vont gagner une grande partie de cette opinion à l’espérance de la Belle, la République démocratique et sociale, en jouant le jeu de la démocratie et de l’élection... Patience et légalisme auxquels il sera répondu par la répression, puis par le coup d’État...
Et au lendemain du coup d’État, comment les exilés pouvaient-ils envisager l’avenir, sinon par une reprise imminente de la Révolution ? (Le livre de Pardigon, présenté sur ce site [2], en témoigne en 1852, de même que, jusqu’en 1850, les écrits de Marx dans son refuge londonien).
On sait ce qu’il en adviendra. La longue plage impériale qu’ils n’attendaient pas et qui les fit changer de monde…
Le triomphe du capitalisme sous le Second Empire sembla renvoyer aux vieilles lunes les espérances prolétariennes de 1848, cependant que le républicanisme petit-bourgeois continuait sa lutte, dissociant toujours le programme politique concret d’un vague salut au progrès social...
Il fallut en 1870 l’incapacité du pouvoir impérial à mener la guerre qu’il avait déclenchée, pour que se concrétisent les espérances républicaines, mais sans égard encore aux espérances prolétariennes, toujours vivaces malgré "l’embourgeoisement" initié et proclamé par l’Empire. L’écrasement sanglant de la Commune sembla pour dix ans au moins marquer la fin du courant socialiste révolutionnaire.
Il n’est pas question ici de traiter de la suite, la renaissance des courants socialistes, la dichotomie de leurs perspectives, réformistes ou révolutionnaires, l’insistance avec laquelle les uns souhaitent l’autonomie la plus absolue du mouvement ouvrier à l’égard du républicanisme bourgeois, le "réalisme" des autres qui se rallient à une collaboration avec ce républicanisme de gouvernement, tant pour défendre ou faire avancer la démocratie, que pour satisfaire les revendications ouvrières.
Pendant la Troisième et la Quatrième République, ces brèves phases d’alliance permettront, sous la poussée du mouvement populaire, une série d’acquis démocratiques et sociaux.
Aujourd’hui, alors que ces acquis sont méthodiquement mis à bas, la problématique des débats fondamentaux de la Belle Époque (?) revient avec une immédiateté évidente : le mouvement ouvrier, et plus largement celui des salariés, et les organisations politiques qui s’en réclament plus ou moins encore, doivent-ils n’être que la roue de secours d’un réformisme totalement intégré au "système", voire d’un "modernisme" dévastateur ?
Doivent-ils accepter vaille que vaille que la "gouvernance" soit dévolue à la soi-disant élite des "éclairés", à ceux "qui savent" ?
Ou doivent-ils affirmer sans complexes leur autonomie et leurs perspectives, celle de la vraie République démocratique et sociale au plan national, et celle de l’internationalisme qui doit la faire vivre au-delà de nos frontières ?
Il semble bien que l’on n’en prend pas le chemin, hélas.

Notes

[1Louis Napoléon a maintenu en 1852 la fiction de la République, avant de se proclamer empereur in fine

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