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Bourgeoisie de robe et processus révolutionnaire

mardi 10 septembre 2019, par René Merle

Du cynisme arriviste des « élites » bourgeoises, de robe et d’affaires…

Il a plusieurs fois été question dans ce site de la Grande Révolution, qui, de 1789 à 1799, assura la victoire et le pouvoir de la bourgeoisie.
J’ai déjà cité à ce propos le très maréchaliste Emmanuel Beau de Loménie, qui en pleine Révolution nationale pétainiste, publiait Les responsabilités des dynasties bourgeoises. I De Bonaparte à Mac Mahon, Denoël, 1943.
On se doute que je ne partage pas ses opinions pétainistes, et que je ne suis pas dupe de l’opération idéologique ainsi tentée en 1943. Mais le fondement historique de l’analyse demeure.
Je conserve cet ouvrage bien fatigué, acheté chez un bouquiniste des quais parisiens dans les années 1950. J’en extrais le texte suivant, texte qui fait réfléchir, et qui plus est, (qualité de plus en plus négligée aujourd’hui), a du style.
L’auteur éclaire ici le rôle de la bourgeoisie de robe dans le processus révolutionnaire :

« En 1799, après dix ans de troubles et de désordres révolutionnaires, alors que les malversations et les pilleries du Directoire succédaient aux crimes et aux massacres de la Terreur, alors que tant d’héroïsme dépensé aux armées, tant de systèmes de réforme esquissés à l’intérieur aboutissaient à une confusion sans mesure, le pays était las et dégoûté.
Dans son désarroi, il avait commencé à se retourner vers la vieille monarchie. Mais si la Révolution laissait dans les milieux les plus divers beaucoup de déceptions et de misères il était une équipe qui avait tiré d’elle des profits et des avantages considérables, qui était attachée par un intérêt personnel à son sort, et qui pouvait avoir tout à redouter d’une restauration monarchique. C’était l’équipe des hommes qui, dans les assemblées et dans l’administration républicaines, avaient, depuis dix ans, fait leur carrière.
Ils n’étaient pas tous de même tendance. Certains d’entre eux s’étaient trouvés par moments divisés en factions rivales dont les chefs s’étaient combattus et réciproquement exterminés. Mais ceux d’entre eux qui avaient surnagé avaient tendu de plus en plus à former une sorte de bloc dont les intérêts étaient communs, d’autant plus unis entre eux que, par leurs origines, ils appartenaient pour la plupart, à un même milieu au sein duquel, depuis plusieurs générations, un ensemble de circonstances avait développé des prétentions et des aigreurs de plus en plus envahissantes, le monde des gens de loi et de justice.
Dans la France d’Ancien Régime, ce monde des gens de loi et de justice avait de tout temps compté dans son sein une élite d’esprits cultivés. C’est de lui qu’étaient issus la plupart des grands écrivains de l’époque classique, aussi bien un Corneille qu’un Boileau et un Voltaire.
Mais, dans l’ensemble, sa position avait été assez fausse. Si certains de ses membres touchaient à la noblesse par les conseillers des grands Parlements, la grande majorité demeurait, du point de vue légal, en quelque sorte confondue dans les rangs du Tiers État avec l’immense masse diverse des agriculteurs, des artisans et de la bourgeoisie encore, en ce temps-là, assez modeste des commerçants et des industriels.
Cependant, par rapport aux uns et aux autres, tous plus ou moins producteurs de richesses, et trop absorbés par leur tâches quotidiennes pour songer à représenter des éléments de trouble, les gens de justice avaient constitué un groupe très à part. Leur formation intellectuelle les distinguait.
En outre, le gouvernement royal avait assez maladroitement manœuvré avec eux. Il les avait laissés peu à peu pulluler de façon abusive quand, pour procurer périodiquement des ressources à ses budgets, il avait imaginé de créer et de vendre des charges de judicature de plus en plus nombreuses et bientôt de moins en moins utiles. Il les avait directement encouragés ainsi à devenir une sorte de caste en partie parasitaire qui, pour justifier l’existence de ses charges, compliquait à plaisir les rouages de la justice, et qui, par impatience de ne pas tenir dans l’État une place proportionnée à ses ambitions, avait milité dans les principaux mouvements d’opposition, dans le mouvement janséniste dès le XVIIe siècle, avec plus d’agitation encore au XVIIIe siècle dans les campagnes des encyclopédistes, des idéologues, parmi les animateurs des premières loges maçonniques.
Puis, au cours de la dernière période, le gouvernement avait essayé de réagir. Quand, sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, il avait lui-même senti la nécessité d’une réforme générale du pays, un de ses premiers efforts avait tendu à brider, en vue du bien commun, les excessifs privilèges des gens de justice.
Mais alors ceux-ci, profitant de ce que la plupart d’entre eux continuaient à se confondre théoriquement dans la masse du Tiers État, avaient su présenter à l’opinion la défense intéressée de leurs avantages particuliers comme une défense des libertés populaires contre l’arbitraire royal.
Et en 1789, lors de l’élection des députés aux États Généraux, par une usurpation prodigieuse, et sur laquelle on n’a jamais assez insisté, ils avaient procédé à un accaparement massif. Sur les 580 délégués du Tiers État, on n’avait pas pu compter un seul représentant qualifié des agriculteurs et des artisans. A part un très petit nombre de commerçants et aussi quelques financiers, plus quelques publicistes professionnels, c’était l’étroite corporation des gens de justice, avocats, procureurs et conseillers divers, cette corporation avide aux ambitions si jalousement exclusives, qui avait su se faire réserver le droit de parler au nom de la masse du peuple dont les intérêts dans l’ensemble étaient si différents des siens.
Par la suite sans doute certains, qui le plus souvent par malheur ne furent pas les moins passionnément fanatiques, avaient fait un sincère effort pour s’arracher aux instinctifs réflexes de clan, et s’étaient, à travers les crimes de la Terreur, élevés à une conception sauvage mais non sans grandeur de la justice sociale et du bien de l’État. La plupart étaient demeurés, plus ou moins inconsciemment, prisonniers de leur exclusivisme originel. Et certes, ce ne furent pas, dans l’ensemble, les plus violents. S’il arriva à un assez grand nombre d’entre eux de s’associer par leurs votes à certains des excès les plus sanglants, jusques et y compris la mort du Roi, ils s’étaient, dans une grande mesure, contentés de suivre, par peur d’être débordés. Après le 9 thermidor et la mort de Robespierre, quand les principaux animateurs de la Terreur se furent en quelque sorte dévorés les uns les autres, eux avaient surnagé.
A partir de cette date leur principal souci avait été de se maintenir. Renforcés maintenant de quelques ecclésiastiques en rupture avec leur ordre, ils avaient établi une constitution, la constitution du Directoire, par laquelle, pour sauver leurs positions menacées, ils avaient décidé qu’au départ, dans les assemblées nouvelles créées par eux, et élues à un suffrage soigneusement restreint, le conseil des Cinq-Cents et le conseil des Anciens, leurs deux tiers des sièges seraient réservés aux anciens conventionnels, c’est-à-dire à eux-mêmes. Les années suivantes, comme malgré tout des oppositions de droite et de gauche se réveillaient, ils avaient gouverné en annulant, par une série de coups d’État, les élections qui leur étaient hostiles.
En même temps, ils s’étaient mis à faire des affaires, en spéculant sur la misère générale née de la baisse de valeur des assignats, en achetant des biens nationaux, en encourageant même les généraux qui guerroyaient pour leur compte hors des frontières à piller sans ménagements les pays qu’ils venaient, au nom des principes révolutionnaires, libérer de la tyrannie. En vue de ces diverses opérations de finance sans scrupule, ils s’acoquinaient pour la première fois à divers banquiers, dont certains, tel Le Couteulx de Canteleu, avaient siégé avec eux, depuis 89, dans quelques assemblées, dont certains autres avaient encore été jusque-là d’assez modestes personnages, dont la plupart s’étaient prudemment tenus à l’écart pendant la Terreur, mais dont beaucoup allaient brusquement trouver à présent dans les voleries du Directoire, un merveilleux tremplin, et allaient, à partir de cette date, se trouver associés au sort et aux succès des nouvelles équipes. »
Et de citer l’affairiste Claude Périer, les banquiers, suisses ou protestants, Delessert, Perrégaux, Mallet, Hottinguer, etc.
« C’est alors que certains d’entre les plus intelligent et les plus compromis, et tout particulièrement Sieyès, prêtre défroqué et régicide, donc doublement menacé en cas de restauration monarchique, s’étaient mis à chercher autour d’eux un général ambitieux et connu de la foule qui voulût bien se faire leur homme et rétablir, grâce à l’éclat de son nom, un ordre plus stable, quitte à mettre de côté beaucoup des libertés et des principes républicains, à condition seulement qu’il consolidât du même coup leurs situations personnelles, qu’il réservât à eux-mêmes et à leurs amis, dans le gouvernement nouveau, les places et l’influence. »
On connaît la suite.

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