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De Peterloo au Brexit

mercredi 11 septembre 2019, par René Merle

Les pauvres, grands perdants – hier et aujourd’hui

Brexit. Difficile d’y voir clair, et encore plus de se faire une opinion…

Voilà un pays dont les magazines économiques bien pensants louent la pleine santé économique et le très bas taux de chômage, pays dans lequel les migrants de Calais voient l’Eldorado…

Mais voilà un pays touché par une pauvreté grandissante : un britannique sur cinq vit sous le seuil de pauvreté, et au-delà de ce seuil, combien se débattent pour se nourrir, se loger, consommer, éduquer les enfants. Car si le chômage est bas, c’est au prix de la précarité de l’emploi et de salaires de misère… Les écarts sont de plus en plus grands entre la richesse et la pauvreté.
Voilà les fruits du modèle néo-libéral, initié par la très conservatrice Dame de fer, et rudement appliqué par le richissime travailliste Anthony Charles Lynton Blair, père de la « Troisième voie » sociolibérale entre la Gauche et la Droite, (voie bien encombrée depuis, MM. Hollande, Valls et Renzi par exemple y ont circulé, et M. Macron s’y engouffre). Et le gouvernement de Mme May a encore plus attaqué l’État providence et démantelé les acquis sociaux, poussant les plus vulnérables (mères célibataires, handicapés, travailleurs pauvres) vers la misère noire.

Et voilà donc, depuis le vote de 2016, un pays sociologiquement, géographiquement, culturellement et générationellement divisé entre « leave » et « remain ». Le vote pour le Brexit a marqué la fin des clivages politiques traditionnels. Il a divisé les grands partis dits de gouvernement. Une bonne part de l’électorat traditionnel travailliste, les ouvriers au premier chef, ont choisi de condamner une Europe et une politique dures aux faibles et douces aux puissants, et ce faisant ont conforté la droite extrême, nationaliste et anti-immigration.

Quoiqu’il en soit, faute d’une riposte populaire que le parti travailliste semble bien en peine d’animer, on peut penser que l’inévitable Brexit (avec ou sans accord de l’UE) sera (serait ?) pour une partie de la droite conservatrice l’occasion de transformer le pays en paradis fiscal pour les capitaux de ce monde, et de liquider les derniers droits sociaux. Bel exemple pour les forces les plus réactionnaires du continent…

Peterloo

C’est dans ce contexte indécis et tendu que Mike Leigh vient de nous offrir un grand film historique, Peterloo, qui dépeint le passé pour mieux interroger le présent [1]

Peterloo… Une plaque rouge sur un immeuble de Manchester rappelle le souvenir du massacre de St Peter’s Fields (Peterloo, par référence tristement ironique à Waterloo), le 16 août 1819, quand la cavalerie chargea une manifestation pacifique de plusieurs dizaines de milliers de personnes demandant une réforme du système électoral (réservé à une poignée de privilégies), et une amélioration des conditions de vie. Apparaît ainsi un des thèmes fondateurs du chartisme, qui se développera bientôt : par l’obtention du suffrage universel, le peuple travailleur, déjà majoritaire en nombre, deviendra maître de son destin.
La répression sanglante de la manifestation suscita une émotion immense. Shelley, alors en Italie, écrivit à l’arrivée de la nouvelle un magnifique poème métaphorique stigmatisant la répression exercée par les puissants et exaltant l’espérance populaire, The Mask of Anarchy [2].
Le 16 août 1819 est une date fondatrice du mouvement radical anglais pour la pleine démocratie et le mieux vivre. Son souvenir est toujours vivace et porteur de sens. Leigh en témoigne.

Dans le contexte confus des affrontements autour du Brexit, Leigh remet les montres à l’heure en pointant la nécessité des luttes populaires et le cynisme du pouvoir. Puisse-t-il être entendu !

Notes

[1C’est le titre d’un entretien de Leigh avec la Croix, auquel je vous renvoie : Mike Leigh.

[2Vous en trouverez facilement le texte anglais sur internet. Par exemple : Shelley
Signalons à ce propos deux ouvrages :Shelley, Percy Bysshe, Ecrits de combat, (Philippe Mortimer | Félix Rabbe | Albert Savine, Hélène Fleury), L’insomniaque, Montreuil, 2012, et
Shelley, Percy Bysshe, La Mascarade de l’Anarchie, Editions Paris Méditerranée, 2004, préfacé par la spécialiste de Shelley, Hélène Fleury

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