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Raspail candidat socialiste révolutionnaire à la présidence de la République.

samedi 14 septembre 2019, par René Merle

Comment se pose clairement, pour la première fois, l’impossibilité pour des socialistes révolutionnaires de faire confiance aux démocrates petits-bourgeois réformistes.


Je donne ici, à titre de document, quelques extraits de l’Appel du comité central des républicains démocrates et socialistes des 14 arrondissements du département de la Seine en faveur de la candidature à la présidence de la République du chimiste et médecin François-Vincent Raspail,
obstiné lutteur pour la république démocratique et sociale dès avant la monarchie de Juillet.
Raspail était emprisonné depuis la journée révolutionnaire manquée de mai 1848, et pendant son incarcération, il avait été élu député de la Seine le 17 septembre 1848. Il n’était pas à proprement parler socialiste, mais sa candidature est présentée comme telle par un groupe de militants d’extrême gauche qui avaient échappé à la répression d’après Juin 1848. Ils se réunissaient rue et salle Montesquieu, sous la présidence de Genillier, enseignant de mathématiques, et avaient le soutien du journal de Proudhon, le Peuple.

L’élection était fixée au 11 décembre. Le Comité central avait publié le 23 novembre un manifeste qui fixait comme but au mouvement la destruction totale de la misère, de l’ignorance, de l’usure.
« Nous n’arriverons à ce but que par la réalisation complète du DROIT AU TRAVAIL, de L’ÉDUCATION ÉGALE POUR TOUS et de la GRATUITÉ DU CRÉDIT [1]. Seulement alors la révolution sera accomplie, seulement alors nous aurons la RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE ET SOCIALE.
Au nom du Comité central, D’Alton-Shée, président ; Dupas ; Genillier, vice-présidents ; Pardigon, secrétaire.
 »
Ce sont ces quatre militants qui signeront l’appel dont je donne des extraits ci-dessous.
L’itinéraire d’Edmond d’Alton-Shée de Lignières ne laisse pas de surprendre : membre de la chambre des pairs et soutien du régime orléaniste, il se convertit à partir de 1847 aux idées démocratiques et sociales
Eugène Dupas, ouvrier horloger puis pharmacien, ami de Proudhon, avait activement participé à l’officielle Commission du Luxembourg, chargée de proposer une nouvelle organisation du travail afin d’améliorer le sort des travailleurs, avant que la dissolution des Ateliers nationaux et l’insurrection de Juin ne la rendent inutile.
Guillaume Genillier, enseignant les mathématiques, était un des principaux animateurs du Club [2]
Nous avons rencontre plusieurs fois sur ce site François Pardigon (voir ce mot clé). Ce jeune étudiant en droit avait activement participé aux débuts de l’insurrection de Juin. Arrêté, puis gravement blessé, il avait pu être libéré en août sur la recommandation de plusieurs représentants du peuple.

La candidature Raspail fut reçue comme une trahison par les démocrates petits-bourgeois de la Montagne, qui proposaient la candidature de Ledru-Rollin, et souhaitaient regrouper toute la gauche derrière son nom.
Les amis de Raspail refusent cette accusation de diversion néfaste. Ils le disent et le répètent : vu l’état actuel de l’opinion, un candidat socialiste n’a pas plus de chance d’être élu que le candidat de la Montagne. Mais la campagne électorale permettra de faire connaître publiquement et légalement les idées des uns et des autres, et de faire le tri entre les « démocrates » et les « socialistes ».
Ainsi se pose clairement pour la première fois la question du rapport de l’extrême gauche révolutionnaire à la gauche réformiste, question qui a traversé les générations et n’est pas éteinte aujourd’hui.

Voici quelques passages de la fin de l’appel pour la candidature Raspail :

« Laissons à ceux dont le jugement s’obscurcit dans des appétits immodérés de pouvoir, les espérances sans force et les affirmations sans valeur. Missionnaires de vérité, nous la devons à tous, et d’abord à nous-mêmes.
Ce n’est pas lorsqu’une partie de l’armée, trompée par un souvenir, les campagnes exaspérées contre la République par l’impôt des 45 centimes et dupes des fables les plus grossières, ce n’est pas quand les monarchiens de toutes branches, orléanistes ou légitimistes, soupirant après la guerre civile, vont peut-être infliger à la France l’humiliant affront d’une majorité absolue en faveur du porte nom de l’empereur, qu’il nous est permis de rêver la victoire.
Ce n’est pas lorsque la féodalité industrielle et l’aristocratie du capital sont coalisées pour le maintien des privilèges des écus, lorsque les satisfaits nouveaux de notre patriotique assemblée raccolent, dans les départements, toutes les gardes bourgeoises, ce n’est pas lorsqu’ils apprêtent pour leur retour l’acclamation de Cavaignac, ce frère de l’insurgé de 1832 [3], qui traîne au bagne les insurgés de juin 1848, qu’il est permis de se croire si près du but : à nous l’avenir prochain ; mais notre heure n’est pas sonnée ; sachons voter, organiser, travailler et attendre ; plantons notre drapeau et faisons bonne garde ! Minorité aujourd’hui, le Socialisme sera majorité demain.
Que les Montagnards et leurs journaux cessent donc de répandre des accusations injustes et de verser des larmes sur les conséquences funestes d’une double candidature, et surtout qu’ils n’oublient pas que c’est nous qui aurions le droit de juger et de maudire. Les socialistes pourront oublier ou pardonner tout ce qui n’est pas trahison : mais en allant à la bataille électorale contre la présidence, ils ne peuvent confier l’honneur et la charge de leur étendard à l’un des hommes qui repoussaient, il y a quelques jours à peine, la REPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE ET SOCIALE au banquet du Chalet [4], et dont le pâle manifeste n’ose affirmer encore à la face des nations aucun des grands principes dont la fermentation met en feu, depuis neuf mois, les peuples de l’Europe entière.
[…]
En votant un président, les vrais socialistes veulent détruire la présidence [5]. Pour cette œuvre, il faut un révolutionnaire sans illusions, sans défaillance. – Le citoyen Ledru-Rollin n’est pas ce révolutionnaire.
[…]
Qu’on cesse d’appeler scissio [6] ce qui est une courageuse et intelligente initiative. S’il y a scission, elle n’est pas l’œuvre du Comité central, mais l’inévitable conséquence d’une différence de principes.
[…]
Depuis le 17 mars, la séparation n’a cessé de se faire entre les Démocrates et les Socialistes révolutionnaires. Les démocrates, sous la pression électorale, ont enfin accepté forcément la formule du Peuple : la REPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE ET SOCIALE : Mais ces socialistes de la dernière heure se refusent encore à proclamer la guerre immédiate contre la ligue des rois, la substitution du travail au capital, et la séparation absolue, dans la constitution et au budget, de l’Église et de l’État.
Est-ce la faute du Peuple et de ceux qui le comprennent si la rapidité de la marche donne le vertige à quelques hommes ; si ; effrayés des obstacles et des dangers, énervés à la première étape, ces hommes refusent d’aller plus loin ?
Révolutionnaires de courte haleine, qui croyez le but atteint parce que vous tombez épuisés de courage et d’idées, prenez garde ! La France poursuivant ses destinées va vous abandonner sur la route. Nous vous tendons la main, relevez vous ! Mais malheur aux retardataires, le Peuple n’attend pas !
 »

Le 11 décembre 1848, Louis-Napoléon l’emporta facilement (74,31 %) sur le candidat du régime, Cavaignac « bourreau de Juin » (19,61 %).
Ledru-Rollin, candidat des démocrates radicaux, s’effondrait à 5,07 %, et Raspail, arrivé quatrième devant d’autres petits candidats, dont Lamartine, socialiste révolutionnaire, n’obtenait que 0,49 %.
Loin de désespérer ces militants, démocrates ou socialistes révolutionnaires, ces résultats les incitèrent à un intense travail de propagande qui donnera ses fruits électoraux dès 1849.

Notes

[1On reconnaît l’influence de Proudhon. Cf. ses articles précédents sur ce site. Voir ce mot clé.

[2En compagnie d’un autre enseignant de mathématiques, Gustave Lefrançais, militant actif dans le secteur de l’enseignement. Cf. Instituteurs socialistes, 1849 et Prolétaires et instruction publique. Aux origines de la laïcité : de la Révolution à la Seconde République.

[3Godefroi Cavaignac, frère du général, avait été une des têtes du mouvement républicain sous la monarchie de Juillet

[4Banquet parisien du Chalet, pour l’anniversaire de la République le 22 septembre. Proudhon fait la même remarque dans Proudhon, le Droit au Travail et la République démocratique et sociale, octobre 1848.

[5Voilà, en matière de Constitution, la grande différence entre les démocrates petits bourgeois et les socialistes révolutionnaires. De même que nos socialistes de 1958-1962, les premiers avaient activement participé à l’élaboration de cette Constitution qui dotait la France d’un président au pouvoir écrasant. On connaît la suite. Les socialistes révolutionnaires refusaient ce principe de l’élection d’un véritable monarque présidentiel, qui n’hésiterait pas à se maintenir par la force

[6Scission dans le camp de la Gauche

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