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L’avenir socialiste (banquet des Travailleurs socialistes), 1848

mardi 24 septembre 2019, par René Merle

Utopie inaccessible en ces temps de répression, mais utopie qui s’épanouira à terme

J’indiquais à la fin de la présentation du Banquet des Travailleurs socialistes [1] ;
« Ces socialistes posaient donc clairement la nécessité de la distinction entre démocrates réformistes de la Montagne, et socialistes révolutionnaires.
Mais quid de leur socialisme ?
Tous le disent et le répètent, le socialisme, c’est la démocratie appliquée, qui fera naître l’égalité sociale. C’est par le contrôle de l’État que pourra s’accomplir ce changement définitif. Lutte essentiellement politique donc. J’y reviendrai bientôt. »

Voici donc le toast du Président du banquet, qui présente aux convives sa vision de l’avenir socialiste en liaison avec les tâches politiques du présent, sous un titre ironique et vengeur, A l’ordre !, qui cingle les tenants de l’Ordre triomphants.

« Toast du citoyen SALIÈRES, ouvrier typographe [2] :
A l’ordre !...
A ce mot, tant de fois souillé depuis les journées de février par les agents de cette anarchie organisée, qu’on ose appeler encore société, nos cœurs sourient et se remplissent d’espoir, nos fronts se rassérènent, nos yeux s’éclairent et lancent dans l’avenir un regard qu’illumine la foi, et une véritable société, cette société harmonique objet constant de nos vœux et de nos rêves nous apparaît !
Là, il n’est plus d’esclaves, plus de serfs, plus de prolétaires ; là, en un mot, il n’est plus d’hommes régnant en tyrans sur d’autres hommes ; plus de frères courbés sous des frères envahisseurs.
L’égalité ! ce dogme que murmura le christianisme par la bouche de notre illustre frère le prolétaire Jésus, ce grand et premier martyre de la cause démocratique et sociale ;
L’égalité ! qui fit vibrer les cœurs des hardis sectaires du moyen-âge et des héros du grand drame révolutionnaire ;
L’égalité ! cette force vivante que nous sentons tous palpiter en nous, se manifeste d’une façon large, dans ce véritable ordre social.
Là, chaque homme, sans être arraché aux liens naturels de la famille, est néanmoins placé sous la sollicitude paternelle de la grand communion des associés. L’Etat, qui en est l’expression, épie ses premiers pas dans la vie, il le suit dans son développement, il le dirige dans la carrière où doit se manifester le mieux tout son être… Il devient artiste, savant, industriel, magistrat…, il concourt à sa façon à l’harmonie générale…
Là, la famille, la patrie, la propriété, ces trois conditions de la communion de l’homme avec ses semblables et avec l’Univers, ramenées à leur état normal, sont organisées en vue de l’extension la plus grande possible de la communion de tous les hommes entre eux.
L’esclavage, amené dans le monde par la violation de la nature humaine dans l’organisation de la famille, de la patrie et de la propriété, est disparu.
Loin de se resserrer, de se concentrer sur elle-même, de n’être organisée, en un mot, qu’en vue d’elle seule, la famille rayonne, s’épanouit, elle est organisée en vue du genre humain ; l’homme y est libre. – Il en est de même de la patrie et de la propriété ; n’étant plus tournées contre le droit de l’homme et contre son besoin, elles ont cessé d’engendre le mal et le despotisme.
L’inégalité, ou plutôt la diversité nécessaire des manifestations, n’aboutit point là à l’inégalité sociale et au désordre. Si chacun naît avec des aptitudes diverses, c’est pour exécuter une partie différente dans le grand concert social.
Là, la devise sacrée de la Révolution française : Liberté, Égalité, Fraternité, trouve son entière application dans les institutions démocratiques les plus larges.
Là, enfin, chacun est libre.
Tous sont égaux.
Tous se sentent frères les uns des autres.
Le bonheur commun !... tel est le mobile général !...
Plus de luttes acharnées, de quelque nom qu’elles se dissimulent. Le capital, cet instrument de mort des barons financiers, est à jamais enseveli auprès de l’airain, cet autre instrument des barons féodaux ! La sympathie, l’amour… voilà les armes nouvelles. Les conquêtes de l’amour ne coûtent pas de larmes. Elles frappent les cœurs, non pour les refroidir à jamais, mais pour les enflammer, au contraire, pour les toucher, les fondre, les unifier !...
Et n’allez pas crier à l’utopie, ô gens du siècle, devant la représentation bornée que nous donnons ici de cet idéal sublime.
Ce majestueux soleil du progrès n’est pas près de rouler son disque radieux sur nos têtes, nous le savons. Mais nous avons foi en sa venue ; nous en avons pour garant la tradition, dont nous voyons se dérouler la marche ascendante jusqu’à nos jours dans l’histoire. Cette tradition nous donne, par ses manifestations successives, des témoignages que la vie circule en s’agrandissant toujours, que la cité s’élargit de plus en plus pour faire place aux souffrants du monde.
A nos fils donc de jouir du bénéfice de cette cité nouvelle à nos neveux de voir se lever dans son entier la nouvelle civilisation qui méritera ce nom si harmonieux, et pourtant si profané, de l’ordre. Quant à nous, citoyens, est-ce trop oser, que d’espérer en voir lever l’aurore ?... non, ce n’est pas trop oser, ce n’est pas trop espérer ; c’est là notre conviction, notre fois et
[Quatre lignes censurées en pointillés]
L’ordre !.. ils osent prendre ce nom pour thème de leurs accusations contre nous, les indignes !... comme si l’on ignorait que dans leur bouche, ce mot ne signifie autre chose qu’exclusion et privilège, qu’arbitraire organisé !...
Et ils osent flétrir du nom d’anarchistes, de fauteurs de désordre, ceux dont ils violent la personnalité, cette suprême propriété de l’homme ; ceux
[Quatre lignes censurées en pointillé]
Et qui donc aime mieux l’ordre que celui qui souffre le plus du désordre universel, que celui sur qui pèse en définitive toute la charge sociale ?
Qui donc invoquera l’ordre et demandera le retour de la justice, de la bonne foi, de l’harmonie parmi les hommes, si ce n’est celui dont tous les besoins sont méconnus, et sur lequel retombent toutes les ignominies du corps social ?
Qui donc aime mieux l’ordre que celui pour lequel il n’est ni justice ni droit, que celui qui travaille jusqu’à s’exténuer tout le long du jour et souvent de la nuit, quand les autres s’engraissent voluptueusement dans l’oisiveté, que celui qui meurt de faim quand les autres se réjouissent dans la surabondance ?
Qui donc aime mieux l’ordre que le producteur ? N’est-il pas incessamment victime, lui, du désordre universel ?
N’est-il pas le déshérité, le paria ?...
Il bâtit de somptueux palais dont on ose à peine lui céder les mansardes ; que dis-je, souvent il n’a pas même un abri pour reposer sa tête.
Il peuple les ateliers, il remplit les chantiers, il creuse les canaux des eaux et les sillons de la terre ; et les produits qu’apportent des pays lointains les vaisseaux qu’il a construits, et la production qu’il lance à flot par les mille courants de l’industrie, et les fleurs et les fruits, et les riches moissons, et toutes les productions de la terre qu’il féconde de ses sueurs lui sont à peine accordés par les privilégiés.
A eux les superbes et moelleux tissus ; au prolétaire, les haillons.
A eux aussi, les trésors de l’esprit, les arts et les sciences ; au prolétaire, l’ignorance et la privation.
A eux enfin, d’avoir les prémices de toute chose ; au prolétaire d’en avoir le rebut ! A lui partout, à lui toujours la lie et l’amertume de la vie, à eux d’en savourer le nectar ! Heureux, trop heureux encore le producteur, quand sa femmes, quand ses enfants, ne lui sont point arrachés par les mandarins de l’ordre ancien, ces soi-disant défenseurs de la famille, de la propriété et de l’ordre ; heureux, si sa fille n’est point forcée de livrer sa chair à l’ogre luxurieux de la débauche i
Et l’on ose dire qu’il veut le désordre, le prolétaire ! et de ce qu’il ose réclamer, lui aussi, sa place au banquet de la vie sociale, au soleil de la civilisation, après tant de souffrances inouïes depuis des siècles ; et parce qu’il s’agite et qu’il trouble l’air de ses justes plaintes, de ses énergiques protestations contre un ordre de choses faux et inique qui livre en quelque sorte aux uns la vie et l’intelligence des autres, on va jusqu’à crier qu’il veut pousser la société dans la barbarie, qu’il veut porter partout la dévastation, le massacre et le pillage !
Ah ! s’il demandait tout cela, dans un moment d’insigne folie qui se tournerait contre lui-même, que pourrait-il vouloir de plus horrible et de plus hideux en même temps que ce qui se présente aux regards de tout homme de bien à notre époque :
Cet état de choses où règne en maîtresse souveraine la concurrence, dont la lutte des intérêts est en quelque sorte l’état normal ; où la personnalité du faible se trouve à chaque instant violée par le fort ; où les blessés et les morts passent sous les regards de l’indifférence générale aux cris de laissez faire ! laissez passer ! n’est-il pas plutôt un champ de bataille qu’un ordre social ?
Cet état de choses où tout ce qui enorgueillit l’esprit humain en dévoilant tout ce qu’il y a de grand et de sublime en lui, où les découvertes et les inventions de ces agents mécaniques qui sont faits pour affranchir l’humanité en centuplant ses forces, et par lesquels l’homme arrache à la nature des produits que ses bras n’obtenaient d’elle jadis, à grand peine ; cet état de choses où toutes ces excellentes conquêtes de la science semblent plutôt créées pour perpétuer la souffrance que pour entretenir la vie ; où tous ces efforts du génie humain deviennent de nouveaux motifs de douleur pour la classe laborieuse, n’est pas une société, mais quelque chose de monstrueux et d’anormal qui ne peut qu’aboutir aux crises les plus meurtrières, aux guerres sociales les plus désastreuses
[Trois lignes censurées en pointillé]
Mais à quoi bon présenter le tableau de cet antagonisme cruel, de cette guerre acharnée, de ce chaos social devant ceux qui en sont les perpétuelles victimes.
C’est vous que j’évoque, héros tombés en février sur les barricades ; vous dont les sépultures à peine scellées servirent de trône à une poignée d’ambitieux ; vous dont le glorieux héritage a été livré en pâture à tous les intrigants !
Martyrs de la cause démocratique et sociale, tombés en combattant ou lâchement assassinés naguère ; vous tous qui avez si généreusement engagé le trésor de votre foi dans les hasards de la bataille, je vous évoque particulièrement encore !...
Et vous, frères de Milan, de Vienne, approchez… la démocratie est cosmopolite, venez prendre place au banquet des déshérités !...
Cohortes de la faim, veuves en pleurs, orphelins de la guerre sociale… venez tous… vous seuls êtes capables de nous dire ce que c’est que l’ordre bourgeois !... A ce mot fratricide, des milliers de voix vous répondront du fond des cachots.
Mais détournons nos yeux de ce lugubre tableau. N’étions-nous pas venus ici, pour nous réchauffer au foyer commun de la sympathie humaine ?... n’y étions-nous pas venus pour oublier un instant le présent, en nous jetant par la pensée dans l’avenir ?
Répétons donc plutôt notre toast d’avenir, pour déconcerter tous ces faux amis de l’harmonie et de la paix sociale qui nous accusent.
Que du sein de cette communauté de parias, de barbares, de factieux, - un banquet de prolétaires ne saurait être autre chose à leurs yeux, - s’échappe ce toast qui appelle à une ère nouvelle. Rendons-le plus significatif encore, par une distinction nécessaire. Nos ennemis veulent l’ordre dans le désordre. Hé bien, disons, nous : A l’ordre dans la justice ! A l’ordre dans le droit !.. »

On le voit, la dénonciation de la misère et de l’exploitation des travailleurs, et la généreuse vision d’un avenir socialiste d’égalité et d’épanouissement personnel, ne s’accompagnent pas de l’exigence de mesures concrètes, immédiatement ou à plus long terme applicables, pour soulager la vie des prolétaires. Cette distorsion entre ce que nous appellerions aujourd’hui syndicalisme, et l’engagement socialiste révolutionnaire, était déjà apparue de façon évidente dans les mois qui avaient précédé l’insurrection de Juin, causée par la mise en cause brutale des droits des travailleurs des Ateliers nationaux, sommés de choisir entre le renvoi ou le départ en Algérie… L’insurrection procèda d’un rejet des revendications immédiates par le pouvoir, et non d’une action des socialistes révolutionnaires, pour beaucoup rompu au militantisme des sociétés secrètes d’avant 1848. Savoir lier (ou ne savoir pas lier) la revendication immédiate et le but final, la révolution ouvrant la porte au socialisme, sera un thème récurrent dans l’histoire ultérieure des mouvements socialistes, puis communistes…
Salières en était bon représentant : il était sergent-major de la 1ère compagnie des Montagnards créée après la révolution de Février par Caussidière, préfet de police improvisé, qui avait constitué une garde du peuple [3] avec les militants révolutionnaires, dont beaucoup avaient été libérés par la révolution. Il fut inquiété mais aucune preuve ne peut être retenue contre lui, si ce n’est qu’il avait maintenu ses contacts avec sa compagnie.
Sa magnifique péroraison fracasse le mépris de classe des hommes de « l’Ordre » !
« Que du sein de cette communauté de parias, de barbares, de factieux, - un banquet de prolétaires ne saurait être autre chose à leurs yeux, - s’échappe ce toast qui appelle à une ère nouvelle »…

Notes

[2[[L’ouvrier typographe Auguste Salières, actif propagandiste socialiste, avait été le rédacteur gérant de l’éphémère (un numéro !) Le Peuple souverain, journal des travailleurs, organe du club des Travailleurs libres

[3Cette Garde du Peuple comprenait quatre compagnies (La Montagnarde, Saint-Just, de février et Morisset.

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