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Louis Reybaud et les communistes néo babouvistes

vendredi 21 décembre 2018, par René Merle

Haine de classe et esprit de supériorité

Le journaliste, économiste, et romancier Louis Reybaud (1799), confortablement installé au Centre gauche politique de la Monarchie de Juillet, a abondamment traité des « réformateurs contemporains ».
Voici un extrait de son étude « Des idées et des sectes communistes », publiée dans la Revue des Deux Mondes, tome 31, 1842. Il témoigne d’une solide documentation et d’une haine de classe envers ce spectre, qui, comme l’écrira bientôt Marx, hantait l’Europe : le communisme [1]

Après avoir étudié les diverses sources philosophiques et littéraires du socialisme contemporain et de l’utopisme, de Morus à Morelly, Reybaud en vient, à chaud, aux communistes, en commençant par les communistes néo babouvistes, tels qu’ils se sont manifestés depuis 1839. (Il réservera pour la suite Cabet, sur lequel je reviendrai).

« Nos communistes français constituent une variété de cette nombreuse famille. Cependant ils ne relèvent pas de l’école anglaise, et trouvent dans Babœuf [2] une filiation beaucoup plus directe. Une circonstance décisive semble surtout avoir amené ce retour au manifeste des égaux [3] c’est l’ébranlement général et souvent remarqué qui suit toutes les révolutions ; la plus légitime éveille toujours, en dehors des limites qu’elle s’est assignées, des espérances et des tentatives hostiles. L’effervescence se perpétue dans les faits, la révolte s’éternise dans les doctrines. De là cette suite de systèmes auxquels notre époque est, en butte. Combien a-t-on vu passer, depuis douze ans [4], de ces religions nouvelles ou rajeunies, de ces civilisations incomparables qui promettent à l’homme le bonheur parfait et la fin de ses misères ! Jamais le culte des sens n’avait eu de si nombreux apôtres et des autels plus multipliés. Que d’hymnes on a chantés en l’honneur de la félicité matérielle ! que de plans on a imaginés ! [5] Avec ou sans travestissement public, c’était toujours la même tendance. Les communistes s’en sont à leur tour inspirés ; seulement, à des formules compliquées ils ont substitué la plus simple des formules : l’organisation scientifique des intérêts a fait place à la spoliation.

C’est un thème fort commun aujourd’hui que de subordonner les réformes politiques aux réformes sociales. On n’aspire plus, parmi les révolutionnaires dignes de ce nom, à renverser un gouvernement. Cette perspective pouvait suffire autrefois ; actuellement elle ne tenterait que des ambitions vulgaires. Ce qu’il faut détruire, c’est la société, c’est la civilisation, telles qu’on les a comprises jusqu’à nous. Voilà une poursuite qui peut s’avouer. On déclare donc que l’on professe pour le gouvernement un respect infini, mais que, dans l’ordre entier des relations humaines, on ne veut rien laisser debout de ce qui existe. Tout cela se débite avec un merveilleux sang-froid. Les communistes ont adopté, comme les autres, cette méthode de subversion. Ils professent un souverain mépris pour la politique, ou ne l’envisagent que comme un instrument secondaire dans leur œuvre de nivellement. À leurs yeux, rien n’est plus puéril que les petites querelles qui se vident, soit dans le parlement, soit ailleurs. Quand on songe à abolir d’un seul coup la propriété et la famille, il est certain que ces questions de détail doivent paraître bien petites et bien vaines. Les communistes n’admettent ni demi-mesures ni demi-succès ; il faut que la société capitule, se mette à leur discrétion. Hors de là, il n’y a de place que pour des discussions oiseuses.

Quoiqu’il soit possible de rattacher les sectes communistes aux diverses sectes sociales et religieuses qui se sont dispersées, il y a quelques années, dans les voies du doute et du découragement, ce n’est guère qu’après la dernière défaite des insurgés politiques, au 12 mai 1839 [6], qu’on trouve le communisme à l’état d’organisation, même informe. La révolte armée était vaincue ; la révolte théorique lui succéda. Déjà, à Lyon, une sorte d’association communiste s’était fondée sur les ruines du mutuellisme [7] ; mais, conduite avec modération, elle avait limité sa tache à des œuvres de secours et de bienfaisance. Rien ne prouve que ce cercle d’action ait été franchi. À Paris, on garda moins de mesure, on eut plus d’ambition. Aux débris des sociétés secrètes s’unirent les hommes qui depuis longtemps se promenaient d’utopie en utopie. Robert Owen était venu à Paris, et, dans une courte apparition, y avait formé quelques disciples. Des feuilles paraissant tous les mois, et ne coûtant que trois ou quatre francs par an, se posèrent comme les organes des doctrines communistes. À Lyon, le Travail ; à Paris, la Fraternité et le Populaire, prirent formellement cette couleur. Le Communitaire et l’Humanitaire se firent aussi connaître, l’un par un prospectus, l’autre par quelques numéros qui ont servi de base à une instruction judiciaire. [8]Divers procès, soit en police correctionnelle, soit devant une juridiction plus élevée, portèrent bientôt à la connaissance du public les premiers résultats de ces divers efforts. Évidemment il n’y avait rien dans tout cela de bien redoutable : le ridicule de ces tentatives excluait l’idée d’un danger ; elles ne pouvaient faire naître que des frayeurs intéressées. On se souvient de cet incident d’un procès communiste où le rédacteur en chef d’une feuille incriminée déclara avec naïveté qu’il ne savait ni lire ni écrire. À ce sujet, un homme qui prétend à quelque gravité, M. Pierre Leroux [9], a pris la peine de rappeler que les Montmorency [10] en étaient, il y a deux siècles, au même degré d’instruction élémentaire, et que le groupe des premiers apôtres se composait de plébéiens ignorants. Il est glorieux sans doute de ressembler à la fois aux premiers barons de la chrétienté et aux propagateurs de l’Évangile ; mais s’ensuit-il que le gouvernement du monde doive désormais appartenir, aux illettrés ? [11]

À tout prendre, ces communistes sans culture ne déparent pas complètement la partie de ces sectes qui a une teinture de l’alphabet et peut tenir une plume. Jusqu’ici les écrivains qui ont traité ces matières ne brillent ni par l’invention, ni par l’exécution. On ne saurait être plagiaire avec plus de candeur, ni vivre d’emprunts avec plus de prétention, à l’originalité. Le champ de l’absurde est borné et s’épuise plus promptement qu’on ne croit. Aussi rien, dans les œuvres récentes, ne s’écarte-t-il de la sphère des travaux passés ; il règne même, sur beaucoup de points, une imitation presque servile. Le système auquel l’instruction de la cour des pairs a donné quelque notoriété, et qui décrète l’anéantissement des grandes villes, la suppression des beaux-arts, l’obligation des voyages, l’organisation des ateliers nationaux, en même temps qu’il tient pour suspecte l’existence de l’Être suprême, ce système se retrouve en entier, avec ses moindres linéaments, dans Buonarroti, dans Campanella, dans Morelly, dans Sylvain Maréchal, dans le curé Meslier. Aucune de ces folies n’a le mérite de la nouveauté : on a pu voir qu’elles comptent toutes une longue suite d’auteurs et de copistes.

Cependant, même au sein du plagiat, le schisme a pu germer : la vanité est moins rare que le génie. Dans cette armée de novateurs audacieux, tout le monde veut être général, personne ne se résigne à servir comme soldat. On chercherait vainement un parti, une école ; il n’y a que des atomes d’école et de parti. Il suffit qu’un chef s’élève pour qu’il soit, à l’instant désavoué. Une témérité, quelque grande qu’elle soit, provoque toujours une témérité plus complète. Ce résultat n’a rien qui doive surprendre ; il tient à la nature même des éléments dont se composent ces partis. La présomption individuelle y joue un grand rôle, et l’activité indomptable dont ils sont doués cherche un aliment dans ces luttes intestines. Ils se condamnent de la sorte à la plus entière impuissance, mais ils obéissent à leur instinct. Il serait difficile de dire en quoi consistent les nuances qui les divisent : peut-être n’y faut-il voir qu’une simple différence de noms. On cite toutefois des égalitaires ; des fraternitaires, des humanitaires, des unitaires, des communitaires ou icariens, des communistes, des communionistes, des communautistes et des rationalistes. Cette récapitulation serait formidable si l’on n’ajoutait que chacune de ces sectes ne compte qu’un petit nombre d’adhérents. Il en est même dont le chiffre descend jusqu’à l’unité : ce sont les seules qui soient à l’abri d’un fractionnement nouveau.

On a beaucoup exagéré, il est facile de comprendre dans quel intérêt, les ravages que ces idées ont pu faire parmi les classes laborieuses. Quoique les éléments d’une vérification se laissent désirer sur ce point, il est cependant un fait qui peut servir de mesure et de règle. Parmi les feuilles populaires à trois francs par an qui ont entrepris la propagation des idées communistes, quatre ont déjà succombé ; les deux qui survivent n’ont pu réunir qu’un très petit nombre de souscripteurs. La contagion du communisme n’a donc pas été grande ; les ateliers n’en ont pas subi l’influence autant qu’on affecte de le dire. S’il a fait quelques victimes, c’est plutôt parmi les esprits qu’égarent les conseils d’une demi-science et l’ambition d’un rôle excessif. Tous les vertiges se donnent la main ; le saint-simonisme et l’église française ont fourni des sujets au communisme. Jusqu’à un certain point, il a pu aussi, atteindre quelques jeunes imaginations ; quelques cœurs sincères à qui manquent les conseils de l’expérience et le sentiment des réalités. La fraternité et l’égalité sont des mots bien sonores, et, après tout, désirer que l’une et l’autre règnent sur la terre, c’est vouloir ce que veut l’Évangile. Soyons dès-lors indulgents pour ces excursions dans le pays des chimères ; notre siècle positif fera vite justice de pareils élans. On improvise aujourd’hui, au sortir des bancs de l’école, un plan de réforme sociale comme naguère on rimait une tragédie. C’est le tribut de l’âge ; plus d’un cerveau le paie. Mais, avec les années, arrivent d’autres convictions et d’autres soins. On voit mieux ce qu’est la vie, ce que valent les hommes. On oublie qu’on a voulu régénérer le monde pour remplir les devoirs personnels qu’impose la société, et si, dans le nombre, quelques esprits résistent à cette loi du temps, le monde les punit par le délaissement, la plus terrible des peines. »

Notes

[1Voir l’entame du Manifeste du Parti communiste, rédigé fin 1847, publié début février 1848 : « Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : le pape et le tsar, Metternich et Guizot, les radicaux de France et les policiers d’Allemagne. »

[2Gracchus Babeuf, bien sûr

[3La conjuration des Égaux (1796), initiée par Babeuf, entendait continuer la Révolution interrompue par Thermidor : l’application de la Constitution de l’an I (1793) permettrait la collectivisation des terres et des moyens de production, garante de l’Égalité et du bonheur commun. Babeuf et son compagnon Darthé furent exécutés en 1797. Un des conjurés, Philippe Buonarroti en ranima le souvenir par son Histoire de la Conspiration pour l’Égalité dite de Babeuf (1828)

[4donc depuis la Révolution de Juillet 1830, qui mit fin au règne des Bourbons, et permit l’intronisation du « Roi-Bourgeois », Louis Philippe d’Orléans.

[5Reybaud pointe ici les nombreuses constructions utopiques de cités futures, promettant l’égalité et le bonheur.

[6Échec de l’insurrection blanquiste parisienne, à laquelle, membres de la Société des Saisons, nombre de communistes égalitaires avaient participé

[7Les ouvriers en soie de Lyon avaient créé des sociétés mutuellistes, assurant, contre cotisation mensuelle, des secours en cas de maladie, de chômage, et une aide lors de la vieillesse. Elles étaient renvoyées au statut de société secrète, car le Code pénal interdisait les « coalitions ». La répression sanglante des deux insurrections lyonnaises de 1831 et 1834 mit un terme provisoire à leur existence.

[8voir leur présentation dans différents articles de Idéologies du mouvement social sur le long XIXe siècle

[9Pierre Leroux (1797), philosophe saint-simonien puis socialiste républicain

[10Henri II de Montmorency fut condamné à mort pour crime de lèse-majesté et exécuté en 1632

[11Il suffit de parcourir ces journaux ouvriers, dont les rédacteurs sont fiers de manier la langue des maîtres et des puissants, pour mesurer le mépris sociologique et politique de Reybaud, et sa malhonnêteté

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