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Le chansonnier Pierre Dupont, 1848

samedi 28 septembre 2019, par René Merle

Glorification des travailleurs et ambiguïté de l’engagement

Dans la présentation du Banquet des Travailleurs socialistes de décembre 1848 [1], Je signalais la présence du très connu chansonnier Pierre Dupont (1821). Il y interpréta son Chant des Ouvriers (intitulé Chant des Travailleurs dans le compte-rendu du Banquet), qu’il avait composé en 1846 [2].

Nous dont la lampe, le matin,
Au clairon du coq se rallume ;
Nous tous qu’un salaire incertain
Ramène avant l’aube à l’enclume ;
Nous qui des bras, des pieds, des mains,
De tout le corps luttons sans cesse,
Sans abriter nos lendemains
Contre le froid de la vieillesse,

Aimons-nous, et quand nous pouvons
Nous unir pour boire à la ronde,
Que le canon se taise ou gronde,
Buvons
À l’indépendance du monde !

Nos bras, sans relâche tendus,
Aux flots jaloux, au sol avare,
Ravissent leurs trésors perdus,
Ce qui nourrit et ce qui pare :
Perles, diamants et métaux,
Fruit du coteau, grain de la plaine.
Pauvres moutons, quels bons manteaux
Il se tisse avec notre laine !

Aimons-nous, et quand nous pouvons
Nous unir pour boire à la ronde,
Que le canon se taise ou gronde,
Buvons
À l’indépendance du monde !

Quel fruit tirons-nous des labeurs
Qui courbent nos maigres échines ?
Où vont les flots de nos sueurs ?
Nous ne sommes que des machines.
Nos Babels montent jusqu’au ciel,
La terre nous doit ses merveilles :
Dès qu’elles ont fini le miel,
Le maître chasse les abeilles.

Aimons-nous, et quand nous pouvons
Nous unir pour boire à la ronde,
Que le canon se taise ou gronde,
Buvons
À l’indépendance du monde !

Au fils chétif d’un étranger
Nos femmes tendent leurs mamelles,
Et lui, plus tard, croit déroger
En daignant s’asseoir auprès d’elles ;
De nos jours, le droit du seigneur
Pèse sur nous plus despotique :
Nos filles vendent leur honneur
Aux derniers courtauds de boutiques.

Aimons-nous, et quand nous pouvons
Nous unir pour boire à la ronde,
Que le canon se taise ou gronde,
Buvons
À l’indépendance du monde !

Mal vêtus, logés dans des trous,
Sous les combles, dans les décombres
Nous vivons avec les hiboux,
Et les larrons, amis des ombres ;
Cependant notre sang vermeil
Coule impétueux dans nos veines ;
Nous nous plairions au grand soleil
Et sous les rameaux verts des chênes.

Aimons-nous, et quand nous pouvons
Nous unir pour boire à la ronde,
Que le canon se taise ou gronde,
Buvons
À l’indépendance du monde !

À chaque fois que par torrents
Notre sang coule sur ce monde,
C’est toujours pour quelques tyrans
Que cette rosée est féconde ;
Ménageons-le dorénavant,
L’amour est plus fort que la guerre ;
En attendant qu’un meilleur vent
Souffle du ciel ou de la terre,

Aimons-nous, et quand nous pouvons
Nous unir pour boire à la ronde,
Que le canon se taise ou gronde,
Buvons
À l’indépendance du monde !

Rien de révolutionnaire, on le voit, mais la dignité revendiquée en un temps où le mépris des nantis renvoie l’ouvrier aux oubliettes de la société. Baudelaire en signalera l’importance et la qualité, j’y reviendrai.

Dupont chante donc cela en décembre aux convives du Banquet des Travailleurs socialistes.
Mais la terrible secousse de Juin 1848 avait suscité à chaud une autre chanson, qui lui avait attiré bien des attaques, tant du côté des partisans de l’Ordre que du côté des amis des Insurgés.
Pierre Dupont avait salué avec enthousiasme la République de Février 1848. Les journées de Juin le laissent, comme tant de démocrates, partagé entre la compréhension devant la révolte ouvrière, fille de la misère et de la faim, et l’approbation de son écrasement au nom de la légalité républicaine. Dans son Chant funèbre de juillet 1848, il se garde de toute prise de parti, de toute condamnation, et, alors que, dans l’Ordre rétabli, les prisons sont pleines et que les "transportations" s’organisent, alors que tant de Belles Âmes exigent la pire répression, Dupont appelle à la réconciliation et à la clémence. Il ne sera pas entendu.

La France est blanche comme un lis,
Le front ceint de grises verveines ;
Dans le massacre de ses fils,
Le sang a coulé de ses veines ;
Ses genoux se sont affaissés
Dans une longue défaillance.
O Niobé des temps passés,
Viens voir la douleur de la France !

Refrain
Offrons à Dieu le sang des morts
De cette terrible hécatombe,
Et que la haine et les discords
Soient scellés dans leur tombe !

Quatre jours pleins et quatre nuits,
L’ange des rouges funérailles,
Ouvrant ses ailes sur Paris
A soufflé le vent des batailles.
Les fusils, le canon brutal
Vomissant à flots sur la ville
Une fournaise de métal
Qu’attisait la guerre civile.

Combien de morts et de mourants,
Insurgés, soldats, capitaines !
Que d’hommes forts dans tous les rangs !
Peut-il rester encor des haines ?
Le pasteur tendant l’olivier,
D’une balle est atteint lui même :
"Oh ! que mon sang soit le dernier ! "
Dit-il à son heure suprême.

(Le pasteur est évidemment l’archevêque de Paris, Mgr Affre, venu en pacificateur devant une barricade, et abattu par une balle "perdue" - la garde nationale avait ouvert le feu derrière lui alors qu’il commençait à parler. Les insurgés se sont toujours défendus de ce meurtre).

La faim aux quartiers populeux
Est une horrible conseillère ;
Le lion, que brûle ses feux,
Rugit et quitte sa tanière.
Un peu d’or dans l’ombre semé,
Un flambeau de pourpre qui brille,
Font sortir tout un peuple armé
Quand le pain manque à la famille.

(Dupont reprend ici la thèse largement développée alors d’une implication légitimiste : les royalistes auraient acheté des "meneurs" qui poussèrent à l’insurrection).

Ce n’est pas sans avoir saigné
Que notre capitale est sauve ;
Grâce aux canons, l’ordre a régné,
On a traqué la bête fauve.
La mort a souillé l’eau des puits,
Des ruisseaux et de la rivière.
On n’a fait que peupler depuis
Les cachots et le cimetière.

Il ne reste, après ce grand deuil,
D’autre profit de la bataille,
Que des frères dans le cercueil
Et des prisonniers sur la paille.
O République au front d’airain !
Ta justice doit être lasse :
Au nom du peuple souverain,
Pour la première fois, fais grâce !

Il composera un peu plus tard le Chant des Transportés (les déportés), sur lequel je reviendrai.

Notes

[2Écrite, publiée, et fort diffusée en 1846-1847, cette chanson de Pierre Dupont connut évidemment une seconde jeunesse sous la Seconde République, avec des résonances différentes avant et après Juin 1848 :
Le chant des Ouvriers par Pierre Dupont. Prix : 2 sous. Paroles et musique. A Paris, chez l’Auteur, rue de l’Est, 17. Impr. Bautruche. Tantestein et Cordet, 90 rue de la Harpe. 1848

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