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Le mouvement revendicatif ouvrier après Juin 1848

dimanche 29 septembre 2019, par René Merle

l’Union des associations ouvrières


Dans le cinquième numéro de sa première Revue socialiste, 5 mai 1880, le grand militant socialiste Benoît Malon fait l’histoire du mouvement ouvrier français, un mouvement qu’il connaît d’autant mieux qu’il en a été un participant actif dans les dernières années du Second Empire. Dans la première partie de cette étude, que l’on lira ci-dessous, sa définition du Parti ouvrier couvre les tentatives de ce que nous appellerions aujourd’hui le syndicalisme, un syndicalisme de revendications concrètes, à côté des organisations socialistes naissantes au programme généreusement utopique [1]

« Après la défaite de Juin, les travailleurs français ne se découragèrent pas ; ils tentèrent de s’entendre sur un programme commun, lors des élections présidentielles (décembre 1848) et, en dépit des agressions liberticides de la réaction au pouvoir et partout triomphante, ils multiplièrent les sociétés ouvrières ; en 1849, ils avaient organisé une Union des associations ouvrières qui comptait déjà 107 associations.
L’Union avait pour but :
1° - De constituer une Union des associations fraternelles ayant pour objet : de centraliser les opérations d’intérêt général, d’établir le crédit gratuit, l’honorabilité du travail, la solidarité entre les associations ouvrières.

2° - De fonder une Chambre de travail formée de trois délégués par corporation, choisis dans les associations adhérentes à l’Union.

3° - De fonder une caisse de solidarité et d’organiser l’échange entre les associations (1) »
(1) Malon cite en note Pauline Rolland, institutrice] [2], Jeanne Deroin, ouvrière lingère, puis institutrice, Louise Nicaut-Blaison, ouvrière blanchisseuse, et Delbruck [sic] [3] « l’un des plus méritants parmi les combattants communalistes de 1871) », qui « étaient les principaux initiateurs de ce mouvement de fédération ouvrière. On remarquera la part considérable des femmes dans le mouvement ouvrier de ce temps. C’est ainsi qu’après Perdiguier, c’est une femme, Flora Tristan, qui a le plus contribué à la transformation du compagnonnage en Unions de solidarité ouvrière pour le tour de France. »
« L’éternel ennemi de la classe ouvrière, le vieux Dufaure, alors ministre de Louis Bonaparte, ne se laissa pas désarmer par la modération des statuts de l’Union. Il fit envahir par la police la salle de St-Spire où se réunissaient les délégués et fit conduire ceux-ci à Mazas [4]. De nouveaux agitateurs reprirent l’œuvre ; le haineux janséniste allongea de nouveau la griffe et des condamnations sévères apprirent enfin aux ouvriers qu’à aucun prix on ne tolèrerait leurs associations. C’était en 1850. Mais les agitateurs avaient l’obstination de l’action, et l’Union, définitivement brisée, ils fondèrent la Société de la presse du travail ayant pour but :
1° - De grouper toutes les corporations de l’industrie, de l’art et de la science, afin de leur procurer, par un mutuel concours, le moyen de défendre leurs intérêts et d’exprimer leurs besoins par toutes les voix de la publicité ;
2° - D’organiser des corporations nouvelles dans toutes les branches d’industrie, d’art ou de science qui ne sont pas encore constituées ;

3°- De généraliser l’assurance contre la maladie ;

4°- De propager l’esprit d’associations générale ;

5°- D’établir une agence centrale de consommation dans laquelle les associations trouveront à meilleur marché des produits d’une qualité supérieure ;

6° - De faciliter aux corporations l’achat de leurs instruments de travail ;

7°- Enfin, de découvrir et de propager par la presse les moyens d’améliorer la situation morale, matérielle et intellectuelle des travailleurs. »

Les statuts ajoutaient :
« Depuis bien des années les écrivains, les économistes, s’efforcent d’établir scientifiquement la situation réelle du travail. Leurs tentatives ont été infructueuses. Le travailleur seul pouvait apporter les matériaux nécessaires pour cet objet. C’est donc à vous, travailleurs de la science, de l’art et de l’industrie, qu’il appartient de faire cette enquête que la statistique officielle n’a pu encore sérieusement aborder ; c’est donc à vous qu’il convient d’en tirer les conséquences théoriques et pratiques. »

On ne saurait mieux dire, et ces conséquences théoriques et pratiques étaient pour les prolétaires de 1850 l’organisation communale et la propriété communalisée (ils disaient déjà : propriété communale ou collective).
« Nos coreligionnaires, (disaient encore les statuts), ont compris les erreurs déplorables de 1848 ; si le pouvoir tombait entre leurs mains, ils sauraient s’en servir pour remplir avec fermeté, prudence et dévouement, la sainte mission de faire aimer le socialisme et de l’organiser. Le grand art des administrateurs ce n’est pas d’ordonner et de contraindre à obéir, mais de faire que l’on désire et que l’on veuille spontanément…
… Nous oublions trop aujourd’hui que nous avons vécu un siècle depuis trois ans. Il y a dans la vie des peuples de ces moments solennels, dans lesquels la légalité vulgaire disparaît en présence de l’éternelle justice, époque mémorable où ce qui est juste et bon touche les cœurs et les prépare aux éclatantes réparations.
Il y a là un enthousiasme qui n’exclut pas une certaine maturité, et l’on ne peut pas prévoir ce qu’auraient fait ces prolétaires, ces instituteurs, ces écrivains, ces employés et ces artistes, si la République n’avait pas été étranglée par la bande bonapartiste, une nuit de décembre. »

Notes

[3Louis Delbroucq, architecte, fouriériste, il animera sous la Commune la Commission fédérale des artistes

[4Mazas, maison d’arrêt parisienne inaugurée en mai 1850, sur l’actuel boulevard Diderot

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