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Pierre Dupont, le Chant des Transportés, 1848-1849

lundi 30 septembre 2019, par René Merle

Et cependant, ô sainte République…

Cf. Le chansonnier Pierre Dupont, 1848

Il s’agit dans ce chant du sort des prisonniers « transportés » (déportés), au lendemain de l’insurrection [1] et des répressions ultérieures.
On connaît l’attitude du chansonnier, devenu démocrate socialiste affirmé, à propos de l’insurrection de juin 1848.
Son appel à la clémence et à la réconciliation se prolongera l’année suivante par ce chant qui fut célèbre alors, et que reprirent, nombre de témoignages en attestent, les déportés d’après le coup d’État de 1851.
Dupont ne met pas en avant la dimension essentielle de l’insurrection (la République sociale), mais insiste sur le profond républicanisme des insurgés. Ce qui était déjà beaucoup dans le climat d’hystérie anti rouge entretenu par le Parti de l’Ordre désormais aux affaires.

Pendant que sous la mer profonde
Les cachalots et le requin,
Ces écumeurs géants de l’onde,
Libres, dévorent le fretin,
Nous autres, cloués à la rive
Où la bourrasque a rejeté
Notre barque un instant rétive,
Nous pleurons notre liberté.
Et cependant, ô sainte République,
Quoique aujourd’hui de ton pain noir nourri,
Chacun de nous pour ta gloire eût péri
Et mourrait encor sans réplique ;
Nous le jurons par l’Atlantique, (ter)
Par nos fers et par Saint-Merry.
(Les 5 et 6 juin 1832, à Paris, les derniers insurgés républicains furent massacrés dans le cloître Saint-Merry. Un épisode majeur de la mythologie républicaine. Cf. Victor Hugo, Les Misérables)
Les goélands à l’aile grise,
Les hirondelles de la mer,
A leurs petits, aux jours de brise,
Apprennent le chemin de l’air ;
Nos enfants ont perdu leur guide,
Peut-être n’ont-ils plus d’abri,
Et la mère à leur bouche avide
Ne présente qu’un sein tari.
Et cependant, ô sainte République,
Quoique aujourd’hui de ton pain noir nourri,
Chacun de nous pour ta gloire eût péri
Et mourrait encor sans réplique ;
Nous le jurons par l’Atlantique, (ter)
Par nos fers et par Saint-Merry.

Sous les yeux du fort, sur la grève
Quand nous errons le long du jour,
Nous berçant dans quelque doux rêve
Ou de République ou d’amour,
La vague des plages lointaines,
Apporte à notre simple écueil
Râles de morts et bruits de chaînes ;
La démocratie est en deuil !
Et cependant, ô sainte République,
Quoique aujourd’hui de ton pain noir nourri,
Chacun de nous pour ta gloire eut péri
Et mourrait encor sans réplique ;
Nous le jurons par l’Atlantique, (ter)
Par nos fers et par Saint-Merry.

Glaive rouge de la Hongrie,
Quel gant de fer t’aurait brisé ?
Un homme, traitre à sa patrie,
Aux pieds du Czar l’a déposé ;
Au sultan demandez asile,
Kossuth et Bem au bras puissant.
Georgey, dans sa villa tranquille,
Boit et mange le prix du sang.
[En commençant ici par la Hongrie, puis en poursuivant dans les strophes suivantes par l’Italie et l’Allemagne, Dupont dresse le tableau de l’échec des révolutions de 1848-1849]
Et cependant, ô sainte République,
Quoique aujourd’hui de ton pain noir nourri,
Chacun de nous pour ta gloire eût péri
Et mourrait encor sans réplique ;
Nous le jurons par l’Atlantique, (ter)
Par nos fers et par Saint-Merry.

Les obus ont forcé Venise,
Le sage Manin est banni ;
Pardonnez-nous Rome soumise,
O Garibaldi, Mazzini !
Quand Jésus a dit à saint Pierre :
L’épée au fourreau doit dormir,
Pourquoi voyons-nous son vicaire
Et ses cardinaux la rougir ?
Et cependant, ô sainte République,
Quoique aujourd’hui de ton pain noir nourri,
Chacun de nous pour ta gloire eût péri
Et mourrait encor sans réplique ;
Nous le jurons par l’Atlantique, (ter)
Par nos fers et par Saint-Merry.

Il nous vient du pays de Bade,
De Doullens ou de Saint-Michel [2],
Tantôt des bruits de fusillade.
Tantôt des plaintes vers le ciel.
Chez le Turc et sur la Tamise [3]
On cherche l’hospitalité ;
Où donc est la terre promise,
Dieu d’amour et de liberté ?


Et cependant, ô sainte République,
Quoique aujourd’hui de ton pain noir nourri,
Chacun de nous pour ta gloire eût péri
Et mourrait encor sans réplique ;
Nous le jurons par l’Atlantique, (ter)
Par nos fers et par Saint-Merry.

Notes

[1Ironie de l’Histoire, la plupart de ces « transportés » étaient envoyés dans les colonies et bagnes militaires d’Algérie, une Algérie dont le jeune Dupont, comme la plupart des démocrates et socialistes, avait célébré la conquête et les exploits des soldats français, en 1841, dans Sur l’Algérie. J’en extrais ces quelques vers significatifs, tout le reste est à l’avenant.
Telle est notre Algérie, admirable pays
D’où le glaive français, aux mains de nos spahis,
Extirpe tous les jours l’informe barbarie,
Afin d’y transplanter nos mœurs, notre patrie.
Que ces champs ont gémi de leur captivité !
Comme ils étaient en proie à la stérilité,
Tant qu’a pesé sur eux le joug de l’Islamisme !

[2Dans les prisons d’État de Doullens (Somme) et du Mont Saint-Michel croupissaient nombre de prisonniers politiques et d’insurgés de juin. Barbès et Raspail étaient emprisonnés à Doullens

[3Si la Turquie avait effectivement accueilli les proscrits de l’Europe de l’Est, mais aussi quelques Français, c’est l’Angleterre qui fut le vrai refuge des fugitifs, et qui le demeurera encore après le 2 décembre 1851 et après la Commune

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