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Blanqui et la trahison des démocrates républicains. Février 1851

mercredi 2 octobre 2019, par René Merle

L’échec révolutionnaire de 1848-1850 et les perspectives vraiment révolutionnaires

Voici un texte bien intéressant quand on le compare aux efforts, syndicalistes avant la lettre, de militants socialistes qui, sans abandonner la perspective révolutionnaire, s’investissent dans les structures de solidarités et de revendications immédiates des « unions ouvrières » :
Cf. Le mouvement revendicatif ouvrier après Juin 1848
Que pouvaient-ils penser du messianisme révolutionnaire de Blanqui et de son recours aux armes ?
On lira aussi avec intérêt ce qu’écrit Georges Sorel du Blanquisme et de son rapport au marxisme :
Cf. [484]

Le 25 février 1851, les démocrates socialistes français exilés à Londres [1] tenaient banquet pour fêter l’anniversaire de la révolution de 1848. L’un d’eux, un blanquiste, avait demandé à Blanqui, emprisonné à Belle-Île, de leur faire parvenir un toast. (Blanqui avait été condamné à 10 ans de réclusion après la manifestation du 15 mai 1848) [2].

« Quel écueil menace la révolution de demain ?
L’écueil où s’est brisée celle d’hier : la déplorable popularité de bourgeois déguisés en tribuns. Ledru-Rollin, Louis Blanc, Crémieux, Lamartine, Garnier-Pagès, Dupont de l’Eure, Flocon, Albert, Arago, Marrast ! Liste funèbre ! Noms sinistres, écrits en caractères sanglants sur tous les pavés de l’Europe démocratique.
C’est le gouvernement provisoire qui a tué la Révolution. C’est sur sa tête que doit retomber la responsabilité de tous les désastres, le sang de tant de milliers de victimes.
La réaction n’a fait que son métier en égorgeant la démocratie.
Le crime est aux traîtres que le peuple confiant avait acceptés pour guides et qui l’ont livré à la réaction.
Misérable gouvernement ! Malgré les cris et les prières, il lance l’impôt des 45 centimes qui soulève les campagnes désespérées, il maintient les états-majors royalistes, la magistrature royaliste, les lois royalistes. Trahison !
Il court sus aux ouvriers de Paris ; le 15 avril, il emprisonne ceux de Limoges [3], il mitraille ceux de Rouen le 27 [4] ; il déchaîne tous leurs bourreaux, il berne et traque tous les sincères républicains. Trahison ! Trahison !
A lui seul, le fardeau terrible de toutes les calamités qui ont presque anéanti la Révolution.
Oh ! Ce sont là de grands coupables et entre tous les plus coupables, ceux en qui le peuple trompé par des phrases de tribun voyait son épée et son bouclier ; ceux qu’il proclamait avec enthousiasme, arbitres de son avenir.
Malheur à nous, si, au jour du prochain triomphe populaire, l’indulgence oublieuse des masses laissait monter au pouvoir un de ces hommes qui ont forfait à leur mandat ! Une seconde fois, c’en serait fait de la Révolution.
Que les travailleurs aient sans cesse devant les yeux cette liste de noms maudits ! Et si un seul apparaissait jamais dans un gouvernement sorti de l’insurrection, qu’ils crient tous, d’une voix : trahison !
Discours, sermons, programmes ne seraient encore que piperies et mensonges ; les mêmes jongleurs ne reviendraient que pour exécuter le même tour, avec la même gibecière ; ils formeraient le premier anneau d’une chaîne nouvelle de réaction plus furieuse !
Sur eux, anathème, s’ils osaient jamais reparaître !
Honte et pitié sur la foule imbécile qui retomberait encore dans leurs filets !
Ce n’est pas assez que les escamoteurs de Février soient à jamais repoussés de l’Hôtel de Ville, il faut se prémunir contre de nouveaux traîtres.
Traîtres seraient les gouvernements qui, élevés sur les pavois prolétaires, ne feraient pas opérer à l’instant même :
1° - Le désarmement des gardes bourgeoises.
2° - L’armement et l’organisation en milice nationale de tous les ouvriers.
Sans doute, il est bien d’autres mesures indispensables, mais elles sortiraient naturellement de ce premier acte qui est la garantie préalable, l’unique gage de sécurité pour le peuple.
Il ne doit pas rester un fusil aux mains de la bourgeoisie. Hors de là, point de salut.
Les doctrines diverses qui se disputent aujourd’hui les sympathies des masses, pourront un jour réaliser leurs promesses d’amélioration et de bien-être, mais à la condition de ne pas abandonner la proie pour l’ombre.
Les armes et l’organisation, voilà l’élément décisif de progrès, le moyen sérieux d’en finir avec la misère.
Qui a du fer, a du pain.
On se prosterne devant les baïonnettes, on balaye les cohues désarmées. La France hérissée de travailleurs en armes, c’est l’avènement du socialisme.
En présence des prolétaires armés, obstacles, résistances, impossibilités, tout disparaîtra.
Mais, pour les prolétaires qui se laissent amuser par des promenades ridicules dans les rues, par des plantations d’arbres de la liberté, par des phrases sonores d’avocat, il y aura de l’eau bénite d’abord, des injures ensuite, enfin de la mitraille, de la misère toujours.
Que le peuple choisisse ! »

Notes

[1Diverses strates d’exilés, qui ne se confondent pas toujours : démocrates condamnés et exilés après l’échec de la tentative insurrectionnelle du 15 mai 1848 à Paris, après l’insurrection de juin 1848 à Paris et à Marseille, après l’échec de la manifestation parisienne de la gauche le 13 juin 1849, après la répression dans le pays lyonnais en 1849, dans la Nièvre et le Cher en octobre 1850

[2On comparera avec le toast adressé par Blanqui au banquet des Travailleurs socialistes en décembre 1848. Le toast de Blanqui au banquet des Travailleurs socialistes (décembre 1848).
Les démocrates socialistes, amis de Ledru-Rollin, et amis de Louis Blanc (ce n’était pas la même chose, et il y eut même duel et mort d’homme entre eux) s’accordèrent pour ne pas divulguer ce brûlot qui les dénonçait.
Un journal le fit cependant connaître, ce qui déclencha la fureur des démocrates petits bourgeois de la Montagne ; Engels et Marx le traduisirent à leurs camarades allemands immigrés comme eux en Angleterre[[On peut lire dans la Correspondance Marx Engels, T.II, 1849-1851, Éditions sociales, 1971, de nombreux échanges au sujet de ce banquet et du message de Blanqui (lettres de février - mars 1851)

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