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Tocqueville et l’insurrection de Juin 1848

jeudi 3 octobre 2019, par René Merle

« Elle ne fut pas, à vrai dire, une lutte politique (dans le sens que nous avions donné jusque-là à ce mot) mais un combat de classe »

Député sous la Monarchie de Juillet, puis à nouveau sous la Seconde République, ministre du président Louis Napoléon en 1849, Tocqueville, en conservateur lucide, a été intimement mêlé à la vie politique de son temps. Les lignes qui suivent sont tirées des Souvenirs, qu’il rédigea en 1850-1851, mais qui ne furent publiés qu’en 1893.
Voici comment il présente avec une grande lucidité le formidable affrontement de classes que furent ces journées de juin...

« Me voici enfin arrivé à cette insurrection de juin, la plus grande et la plus singulière qu’il y ait eu dans notre histoire et peut-être dans aucune autre : la plus grande, car pendant quatre jours, plus de cent mille hommes y furent engagés ; la plus singulière, car les insurgés y combattirent sans cri de guerre, sans chefs, sans drapeaux et pourtant avec un ensemble merveilleux et une expérience militaire qui étonna les plus vieux officiers.
Ce qui la distingua encore parmi tous les événements de ce genre qui se sont succédés depuis soixante ans parmi nous, c’est qu’elle n’eut pas pour but de changer la forme du gouvernement, mais d’altérer l’ordre de la société. Elle ne fut pas, à vrai dire, une lutte politique (dans le sens que nous avions donné jusque-là à ce mot) mais un combat de classe, une sorte de guerre servile. Elle caractérisa la révolution de Février, quant aux faits, de même que les théories socialistes avaient caractérisé celle-ci, quant aux idées ; ou plutôt elle sortit naturellement de ces idées, comme le fils de la mère ; et on ne doit y voir qu’un effort brutal et aveugle, mais puissant des ouvriers pour échapper aux nécessités de leur condition qu’on leur avait dépeinte comme une oppression illégitime et pour s’ouvrir par le fer un chemin vers ce bien-être imaginaire dont on les avait bercés. C’est ce mélange de désirs cupides et de théories fausses qui rendit cette insurrection si formidable après l’avoir fait naître. On avait assuré à ces pauvres gens que le bien des riches était en quelque sorte le produit d’un vol fait à eux-mêmes. On leur avait assuré que l’inégalité des fortunes était aussi contraire à la morale et à la société qu’à la nature. Les besoins et les passions aidant, beaucoup l’avaient cru. Cette notion obscure et erronée des droits, se mêlant à la force brutale, communiqua à celle-ci une énergie, une ténacité et une puissance qu’elle n’aurait jamais eu seule.
Il faut remarquer encore que cette insurrection formidable ne fut pas l’entreprise d’un certain nombre de conspirateurs, mais le soulèvement de toute une population contre une autre. Les femmes y prirent autant de part que les hommes. Tandis que les premiers combattaient, les autres préparaient et apportaient les munitions ; et, quand on dut enfin se rendre, elles furent les dernières à s’y résoudre.
On peut dire que ces femmes apportaient au combat des passions de ménagères ; elles comptaient sur la victoire pour mettre à l’aise leurs maris, et pour élever leurs enfants. Elles aimaient cette guerre comme elles eussent aimé une loterie.
Quant à la science stratégique que fit voir cette multitude, le naturel belliqueux des Français, la longue expérience des insurrections et surtout l’éducation militaire, que reçoivent tour à tour la plupart des hommes du peuple suffisent pour l’expliquer. La moitié des ouvriers de Paris ont servi dans nos armées. Les anciens soldats abondent en général dans les émeutes. Le 24 février, Lamoricière [1], entouré d’ennemis, dut deux fois la vie à des insurgés, qui avaient combattu sous lui en Afrique [2], et chez lesquels les souvenirs des camps militaires se trouvèrent plus puissants que la fureur des guerres civiles. »

On comprend que, plus jamais, le Pouvoir dans ses avatars successifs ait tout fait pour éviter l’affrontement de classe donné ici dans sa pureté originelle : il y réussira par la trique (Commune de Paris) et par l’intégration « citoyenne » (suffrage universel, partis réformistes).

Notes

[1Le général Lamoricière avait été une figure essentielle de la conquête de l’Algérie, de 1830 à 1848

[2On ne soulignera jamais assez le rôle de la guerre d’Algérie dans la vie politique française du temps. Ce sont les troupes de Cavaignac, formées avec lui en Algérie, qui écrasèrent l’insurrection de Juin et permirent le coup d’État de 1851 ; mais cette guerre a aussi formé des révolutionnaires sachant se servir des armes. Révolutionnaires qui par ailleurs n’avaient pas le moindre état d’âme devant la brutale colonisation

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