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Mars 1848, Buchez et l’Association

samedi 5 octobre 2019, par René Merle

Un éditorial de « L’Avenir » au lendemain de la Révolution de février


Cf. 1840 - Communistes vs Réformistes. Prolétaires et maîtres à penser
Misère ouvrière ? En 1846, la description donnée par la chanson de Pierre Dupont n’était nullement exagérée. On imagine l’impact nouveau qu’elle pouvait recevoir, au lendemain de la Révolution de Février, qui avait soulevé tant d’espérances... Au-delà des proclamations officielles, et du bouillonnement des Clubs, la question était posée très concrètement : par quelles mesures immédiates améliorer la condition ouvrière, alors que la crise économique engendre un chômage massif ? Depuis des années, les différentes chapelles socialistes, saint-simoniens perpétués, fouriéristes, proudhoniens, etc., prônaient une sorte de dépassement pacifique du capitalisme par l’Association (coopérative de production), avec le renfort de Louis-Napoléon et son « extinction du paupérisme ! Association que d’aucuns avaient déjà tenté, comme les ouvriers et artisans bijoutiers disciples de Buchez et de son journal L’Atelier, créé en 1840.
Le médecin Philippe Buchez (1796), avait un long passé de militant (ex carbonaro, ex saint-simonien), reconverti dans le socialisme chrétien. Son mensuel L’Atelier se voulait en phase avec un Paris ouvrier qui est encore plus celui de l’atelier et du savoir faire artisanal que de la grande industrie. L’Atelier, organe spécial des ouvriers, rédigé par des ouvriers exclusivement, porte en sous-titre : "Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger" (Saint Paul). "Liberté, Égalité, Fraternité". Son numéro du 26 mars 1848 ne nourrit aucune illusion sur les Ateliers nationaux, créés par le gouvernement provisoire pour suturer la plaie du chômage. Sollicité, Buchez n’a pas refusé de participer à leur mise en place, mais il pose un autre horizon, qui n’est pas celui de la satisfaction des revendications immédiates. L’Association, encore et toujours...
Mais quid de l’horizon nébuleux de l’Association en ce printemps 1848, quand l’impatience et la désillusion ouvrières annoncent un conflit immédiat, et terrible ?

« Comment les travailleurs pourront s’affranchir de leur condition d’exploités.

Les travailleurs ont définitivement conquis le grand moyen de la réforme sociale ; la réforme politique est sortie pleine et entière des barricades. Désormais le peuple travailleur sera représenté, sinon par les siens, du moins par des hommes à l’élection desquels il aura largement concouru. Il va donc s’agir de procéder sérieusement à l’amélioration sociale des nôtres, à leur affranchissement réel.
Mais comment s’y prendre ? De tant de théories socialistes qui sont en cours de propagande, quelle est la meilleure, la plus praticable, la plus féconde ? C’est ce que nous voulons examiner.
Certes, comme travailleurs et comme républicains, nous serions heureux que le travail manuel pût être de quelques heures encore plus court qu’on ne l’a demandé, afin que le temps du travail individuel fût augmenté d’autant. Mais il est des nécessités devant lesquelles les désirs les plus légitimes doivent s’effacer, et nous sommes aujourd’hui sous le coup d’une de ces nécessités. La situation est telle que, vouloir exiger en diminution de temps de travail plus qu’il n’a été arrêté par la Commission de gouvernement pour les travailleurs, c’est agir positivement contre notre propre intérêt. En effet, dans un moment où la peur fait retirer l’argent de la circulation, où le crédit est presque complètement paralysé, vouloir en un tel moment augmenter le prix de la main-d’œuvre, c’est condamner les chefs d’industrie à fermer leurs ateliers ; c’est empêcher le travail ; c’est augmenter la crise ; c’est créer des misères pires que toutes celles que nous avons subies. Ceux des nôtres donc qui exigent trop plaident directement contre eux-mêmes, et indirectement contre le retour à la confiance et au bien-être général.
Il est une erreur que ceux-là partagent encore, et que nous devons combattre dans notre intérêt commun : ils pensent qu’à défaut des particuliers, l’État peut donner du travail à tout le monde en se faisant lui-même grand entrepreneur, grand manufacturier. "Que l’État, dit-on, ouvre de vastes ateliers nationaux, et qu’avec ses ressources imposantes et son pouvoir suprême il fasse aux ouvriers la part qu’ils réclament." Cela n’est que facile à dire. Il y a bien des années déjà que nous nous efforçons de prouver que cela ne peut se pratiquer. Nous ne reviendrons pas aujourd’hui sur tout ce que cette théorie entraîne de conséquences ; nous n’avons qu’à constater l’impossibilité de la mise en œuvre. L’État, en effet, n’a point de baguette de fée pour faire de l’argent ; il est épuisé par les gaspillages du règne précédent, et il ne peut pas faire plus qu’il ne fait, c’est-à-dire ouvrier des ateliers de terrassement ou de confection passagère. Nous ne devons aujourd’hui n’attendre de l’État que des secours momentanés et insuffisants, comme le sont ceux qu’il s’efforce de donner à une partie des employés inoccupés.
Ne croyons donc pas que ce soit une conquête sérieuse que l’obtention de la diminution d’une ou de deux heures de travail par jour, puisque le travail lui-même peut nous manquer par le seul fait de cette diminution.
Et, d’un autre côté, le travail ne dût-il pas nous manquer, dans les circonstances extraordinaires où nous nous trouvons, l’augmentation du salaire ou la diminution de la durée du travail ne serait nullement la solution de la question sociale. Sans doute, en travaillant moins ou en gagnant plus, la condition de l’ouvrier serait un peu améliorée, mais le travailleur serait toujours un salarié, un exploité ; il serait toujours dans une condition relativement inférieure.
Or, c’est de cette condition inférieure que le travailleur doit se relever.
Laissons donc de côté cette question des heures qui est, après tout, une question étroite, mal posée, et pleine de conséquences fâcheuses pour tout le monde. Plaçons-nous à un point de vue plus élevé, au point de vue de l’égalité, et nous arriverons à une solution aussi heureuse pour nous que féconde pour la société en général.
Si, en effet, nous nous plaçons au point de vue de l’égalité, nous voyons immédiatement que ce principe exige qu’on mette fin au régime du salaire pur et simple, en ouvrant largement à tous les ouvriers la voie de l’association. Il faut, en un mot, que dans un prochain avenir disparaisse la catégorie des maîtres et celle des ouvriers, et qu’on ne voie partout que des travailleurs associés.
Alors la part de chacun ne dépendra plus du caprice ou de l’avidité d’un chef d’exploitation ; alors la durée du travail sera ce qu’il plaira aux associés eux-mêmes.
Quant aux moyens de réalisation de cet ordre nouveau, ils sont plus grands que nous aurions osé l’espérer avant les glorieux événements de février. Nous avons eu, en effet, l’occasion de voir un très grand nombre de chefs d’industrie, et nous les avons trouvés parfaitement disposés à entrer dans la voie de l’association. Par exemple, le marchandage, cette cause de la misère de tant de travailleurs, le marchandage, par lequel un ouvrier exploitait souvent de la manière la plus odieuse d’autres ouvriers, le marchandage peut devenir un moyen d’affranchissement, s’il est pratiqué par des ouvriers associés. Cette espèce d’association est déjà réalisée dans plusieurs grandes usines. Au Creusot, des associations d’ouvriers sont formées, et marchandent des locomotives et autres machines. Dans la menuiserie, dans la maçonnerie, dans la plupart des métiers, cela peut se faire également, à la condition que les associations de marchandage s’interdiront d’exploiter d’autres ouvriers.
Ce mode d’association a cet avantage très considérable, qu’il n’exige aucun capital de la part des associés, et que par conséquent sa réalisation peut être immédiate, il a encore cet avantage précieux, qu’il formera les travailleurs aux mœurs nouvelles, aux habitudes fraternelles qu’exige nécessairement ce régime nouveau.
Nous nous en tiendrons, pour aujourd’hui, à ce simple aperçu. Dans d’autres articles, nous élargirons le cercle ; nous indiquerons les modes divers par lesquels les salariés peuvent devenir les associés des patrons, et comme l’État peut favoriser l’institution des associations purement ouvrières, soit dans le travail industriel, soit dans le travail agricole.
En attendant, nous insistons auprès de tous ceux qui sont comme nous, ouvriers, pour les engager à s’en tenir à ce qu’a décidé le gouvernement, quant à la durée du travail à ne point exiger plus, et à reporter toute leur pensée, toute leur intelligence, toute leur activité vers une idée plus haute, plus féconde, plus égalitaire, vers l’idée d’association, et à la mettre en pratique autant que possible ; car c’est par l’association seulement que nous pourrons nous affranchir de notre condition d’exploités. »

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