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"L’Atelier" et l’insurrection de Juin 1848

lundi 7 octobre 2019, par René Merle

Malgré l’épreuve, confiance plus que jamais dans l’Association

Dès sa naissance, l’Atelier avait clairement rompu avec la tradition insurrectionnelle, et placé son action dans le cadre de la propagande légale.

Ainsi de son éditorial du 1er octobre 1844 :
« L’ouvrier révolutionnaire a placé son fusil en un secret réduit ; il a jeté à la rivière ses dernières cartouches ; et les ordres du jour de la société insurrectionnelle, sauf un seul exemplaire pour servir à l’histoire, ont été livrés au feu de sa propre main.
Savez vous pourquoi ?
C’est que l’ouvrier révolutionnaire conspire maintenant au grand jour ; c’est qu’il a compris que l’opinion publique n’était pas suffisamment éclairée sur les buts des insurrections tentées, et que, d’ailleurs, les insurgés eux-mêmes, parfaitement d’accord quant à l’œuvre critique, n’étaient pas assez unis de pensée quant à l’œuvre organique ; c’est, en un mot, que l’ouvrier révolutionnaire a senti qu’avant toute idée d’insurrection deux choses étaient à faire : la première, de s’entendre sur la réédification qu’on se proposait ; la seconde, d’amener l’opinion publique à reconnaître l’absolue nécessité de la réédification proposée. En conséquence, l’ouvrier révolutionnaire a cru de son devoir d’employer son activité à ce grand travail, soit en révélant au public les sentiments, les douleurs et les besoins de la classe laborieuse, soit en cherchant à fixer l’esprit des travailleurs sur certaines réformes, soit enfin en formulant les améliorations de toutes sortes que les classes inférieures exigent ou sont en droit d’exiger.
D’un autre côté, fatigué outre mesure d’entendre discuter au-dessus de lui la question de savoir si les masses populaires sont autre chose qu’une force productive, une force brutale, qui doit être mue et contenue par l’intelligente volonté des classes élevées, l’ouvrier révolutionnaire a cru qu’il était temps de protester, au nom de la classe laborieuse, contre la révoltante maxime des non-laborieux ; c’est pourquoi le voilà qui, depuis quelques années, s’essaye résolument au maniement des armes intellectuelles : de soldat, l’ouvrier révolutionnaire s’est fait publiciste [1]. »

On conçoit que l’insurrection ouvrière de Juin 1848 ait été vécue par les ouvriers journalistes de l’Atelier comme une régression catastrophique.
C’est tout le sens de son numéro du 10 juillet, le premier autorisé depuis le début de l’insurrection.

« L’insurrection a été vaincu, grâce à Dieu ! et tout en déplorant le funeste égarement qui a conduit tant de nos frères derrière les barricades, nous nous félicitons de voir enfin mettre un terme aux scènes de meurtre et de carnage qui ont ensanglanté Paris. »

Reportons nous à ce « Vœu d’un ouvrier », éditorial de la Une :
« -Terre, cria la vigie ; elle signala une potence sur la plage ; nous vîmes que c’était un pays civiliséJournal d’un brick.
Nous tous qui portons le nom d’une même mère, la France ! agenouillons-nous sur la terre qui va cacher à jamais les restes mortels de nos frères.
Dieu soit loué, la guerre fratricide est finie !... Honte éternelle sur ceux qui, profitant de la misère de l’artisan, sont venus souffler la discorde et la guerre civile au milieu de nos frères, composés de deux classes, l’une heureuse et l’autre oubliée de la première.
Si notre classe entière n’a pu résister à la tentation d’un vil métal, la plus grande partie était poussée par la misère, qui enlaidissait leurs femmes et moissonnait avant le temps leurs pauvres enfants.
Que les classes privilégiées n’augmentent pas le sentiment de nos infortunes, car nous savons qu’à peine si elles nous supposent de la vertu. Sans doute, nous savons qu’il y a parmi les ouvriers de mauvais instincts, de coupables entrainements ; mais quand la société ne manque par à son rôle, la vertu devient possible et le vice n’a pas d’excuses. Eloignez donc toute satisfaction présente que donne une victoire ; plus tard l’histoire regrettera d’avouer ce sanglant triomphe, car le sang des enfants d’une même patrie a coulé par les quatre veines.
Maintenant que cette cruelle guerre est finie, et que la terre va couvrir à jamais tant de victimes, comme pour cacher aux hommes le mal qu’ils viennent de se faire, nous retrouvons ce Paris si beau, moins le luxe de ses boutiques et le bruit de ses rues ; mais on le reconnaît toujours avec ses vices polis, ses richesses qui disposent à l’égoïsme, et la misère qui rend injuste ; puissions-nous bientôt entendre comme autrefois la chanson matinale de l’ouvrier, qui trouble si souvent le repos de l’homme oisif.
Enfants de notre belle France, il y a encore de beaux jours à l’horizon ! Oubliez vos querelles et vos haines ; plus de récriminations, témoin le Christ qui mourut pour nos frères. Souvenez-vous qu’avec la propagande libre et le vote universel tous les progrès nécessaires à notre cause ne sont qu’une question de temps, et comme l’a dut Lafontaine (sic), patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. »
On le voit, plus que jamais pour les socialistes chrétiens de l’Atelier l’avenir n’est pas dans la lutte des classes, mais dans la conscientisation légale et dans cette Association dont Buchez avait si bien parlé au lendemain de la révolution de février.
Cf. : Mars 1848, Buchez et l’Association
Dans ce même numéro du 10 juillet, l’Atelier donne un long compte-rendu de l’intervention du bras droit de Buchez à l’Atelier, le député Claude Anthime Corbon [2], sur la question de l’association ouvrière.
« Le moment est venu, citoyens représentants, d’aborder franchement et nettement cette question de l’association dans le travail, question séduisante pour les uns, irritante pour beaucoup d’autres ; question grosse d’espérances fondées et en même temps d’espérances illusoires !
L’association est d’ailleurs le grand besoin de notre époque ; c’est au nom de l’association qu’on a enlevé à l’Etat les chemins de fer ; c’est au même titre que l’on combat le rachat de ces chemins. Pourquoi les simples travailleurs ne tenteraient-ils pas, eux aussi, de jouir des bénéfices de l’association ? Si le principe est fécond, il ne le sera pas moins lorsqu’il s’agira de l’appliquer au travail que lorsqu’il s’agit de l’appliquer à la spéculation.
Il n’est assurément personne dans cette Assemblée qui ne veuille de tout son cœur l’élévation progressive des classes tenues jusqu’ici dans l’infériorité. Et, pour notre part, nous avons l’intime conviction qu’un jour viendra où la plupart des travailleurs auront passé de l’état de salariés à celui d’associés volontaires, comme autrefois ils sont passé de l’état d’esclaves à celui de serfs, et comme de serfs ils sont devenus salariés libres. Mais cette transformation sera l’œuvre du temps et des efforts particuliers des travailleurs. L’Etat doit y aider sans doute [3] ; mais quelle que puisse être sa part dans la lente réalisation de ce progrès, elle doit être, elle sera de beaucoup inférieure à la part que devront y prendre les ouvriers eux-mêmes. Il faut que le travailleur soit le fils de ses œuvres, et que, s’il possède un jour, d’une manière ou d’une autre, l’instrument de son travail, il le doive avant tout à ses propres efforts.
C’est là, nous le savons, une résolution qui satisfera médiocrement certaine portion de la classe ouvrière à laquelle on a fait croire, au contraire, que l’Etat ferait tout et qu’elle n’aurait qu’à se laisser faire. Ceux-là ne sont pas dignes d’être aidés qui n’ont pas le courage de s’aider ; ceux-là n’ont le sentiment vrai ni de la liberté, ni de l’égalité, ni de la fraternité, qui ne veulent point tenter de s’élever par des efforts soutenus et patients, mais qui attendent qu’on les élève ! Nous voudrions donc que l’Etat ne vînt en aide aux travailleurs qu’en proportion des efforts qu’ils feront eux-mêmes pour parvenir à la possession de leurs instruments de travail. »
On conçoit qu’après la répression et le coup d’arrêt de 1850, qui vit la fin du journal, ce point de vue ait pu continuer à irriguer le monde des ateliers, et particulièrement les prolétaires disciples de Proudhon. Mais ces prolétaires ne sont en rien ceux de la grande industrie naissante, et les thèses de l’Association se fracasseront sur l’avènement du capitalisme industriel.

Notes

[1Journaliste

[2Claude Anthime Corbon, 1808, avait été ouvrier tisserand, puis typographe ; Buchez avait converti au socialisme chrétien ce militant d’abord proche de la société insurrectionnelle des Saisons

[3Il pouvait y aider déjà par la reconnaissance légale des associations et mutuelles ; Corbon et ses amis demandaient aussi à l’État la limitation de la journée de travail, l’établissement d’un salaire minimum, la réorganisation des conseils de prud’hommes, la mise en place des caisses de retraite

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