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Désir d’union nationale ?

mercredi 9 octobre 2019, par René Merle

Nos grands moments d’"unité nationale" et leurs suites...

On ne présente plus Jacques Julliard, historien réputé, journaliste et éditorialiste (Le Nouvel Observateur, Marianne, Le Figaro).
Dans un article récent de Marianne, il estime que, pour notre nation déchirée et anxiogène, la mort de Chirac a donné l’occasion à beaucoup de Français (Français du peuple et non des « élites ») d’exprimer leur patriotisme latent et leur désir d’union nationale.
Cf. : Juillard
Peut-être en est-il ainsi. À vrai dire, je ne sais, car dans notre société du spectacle et de l’outrance télévisuelle (qui a occulté en ses débuts la catastrophe de Rouen), il est difficile de mesurer dans quelle mesure les images que l’on nous propose, et que l’on amplifie, sont vraiment le reflet d’une réalité populaire. Quelle a été la part de la sincérité et celle de la fabrication dans l’hommage populaire à Jacques Chirac ?
Mais admettons. Et attendons les suites.

Puisque suites éventuelles il y a, on peut essayer de mettre en abyme cette célébration (presque) consensuelle, et d’autres moments dits d’unité nationale que notre pays a connus ces dernières décennies.
Je pense en particulier à ce qui suivit la victoire des Bleus en 1998, et les réactions à l’attentat de Charlie Hebdo en 2015.

L’épisode de 1998 est particulièrement intéressant parce qu’il a semblé dépasser la liesse ordinaire que connaissent en l’occurrence toutes les nations footballistiques victorieuses. Je ma souviens avoir vécu la même en Italie, par exemple.
D’une victoire dans un sport censé intéresser tous les Français (généralisation hâtive [1]), une entreprise médiatique et politique a fait effectivement un signe d’unité nationale, dans le dépassement des communautarismes et des racismes : le fameux « Black-Blanc-Bleu » ! Rien ne sera plus pareil, disait-on.
Las, le réveil sera brutal, avec notamment les émeutes de 2005, qui donnèrent l’occasion à une de nos philosophes nationaux de risquer le « Black-black-black ».
Cf. : Finkielkraut
Bref, le moment d’unité nationale (sportive) de 1998 n’a guère eu de lendemain. Et le peu d’éclat et de retentissement de la victoire de 2018 en témoigne. Le ressort semble usé, et la moulinette médiatique ne s’y est pas plus risquée que le chœur des Belles Âmes.

Rien à voir avec l’immense mouvement de protestation qui suivit l’attentat contre Charlie Hebdo. Paris vécut alors sans doute la plus importante manifestation jamais connue.
Même répercuté et quelque peu amplifié par les médias, le mouvement n’avait rien de fabriqué, dans sa spontanéité douloureuse.
Las, là encore, il serait faux de le qualifier d’unanimiste. Il n’était que regarder les images de la manifestation pour voir qu’une partie de la population s’était abstenue.
Et là encore, après l’acmé de l’émotion, la vie a repris son cours, avec son lot de problèmes et d’affrontements.

Quitte à être quelque peu simpliste, je dirai que les vagues d’émotion patriotique, ou censées telles, n’ont jamais pu effacer les fractures sociales qui structurent notre société.
On l’a bien vu par exemple avec ce qui suivit l’Union sacrée de 1914 et la reprise des oppositions de classe.
Le mouvement des Gilets jaunes a exprimé le besoin de se retrouver « ensemble » [2], mais de se retrouver contre les privilèges et le mal vivre. Mouvement de classe à sa façon.
De même, les mouvements sociétaux droitiers, qui se veulent unanimistes, peuvent professer un antimacronisme de surface. Mais quand il s’est agi de sauver le soldat Macron, en mai 2019, le réflexe de classe a porté cette droite, effarée par la poussés des partageux, à voter pour le sauveur.
Pour l’heure, il n’est pas d’unanimité qui tienne devant les divisions de classe.
L’avenir nous dira ce qu’il en sera si, comme plusieurs fois dans notre histoire, à tort ou à raison, la Patrie est proclamée en danger.

Notes

[1Jacques Chirac, qui en fit l’usage opportuniste que l’on sait, n’était pas connu pour ses compétences footballistiques

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