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Proudhon et la Religion

vendredi 11 octobre 2019, par René Merle

Son grand ouvrage de 1843

Pierre-Joseph Proudhon, De la création de l’ordre dans l’humanité, ou Principes d’organisation politique, Paris, Librairie de Prévot - Besançon, Bintot, successeur de Proudhon, 1843 [1].

[…] 13. L’ordre se produit, dans les êtres inorganisés ou privés de raison, en vertu de forces inconscientes, aveugles, infaillibles, et selon des lois inconnues d’eux-mêmes ; — dans les êtres raisonnables, en vertu de forces qui se sentent, par cette raison qui sont sujettes à dévier, et selon des lois que ces êtres sont appelés à connaître.
En d’autres termes, les êtres bruts obéissent à leurs lois sans en avoir l’intelligence : l’Humanité ne s’organise que par la connaissance réfléchie, et, si je puis ainsi dire, par l’élaboration qu’elle fait elle-même de ses lois.
Or, cette intelligence de nos lois, nous ne l’obtenons pas d’une manière instantanée et par une perception machinale, mais par un long effort de contemplation, de recherche et de méthode. De là trois grandes époques dans la formation de la connaissance humaine, la Religion, la Philosophie, la Science.
14. J’appelle Religion l’expression instinctive, symbolique et sommaire par laquelle une société naissante manifeste son opinion sur l’ordre universel.
En d’autres termes, la Religion est l’ensemble des rapports que l’homme, au berceau de la civilisation, imagine exister entre lui, l’Univers et Dieu, l’Ordonnateur suprême.
D’un point de vue moins général, la Religion est en toute chose le pressentiment d’une vérité.
Le principe de toute religion est le sentiment ; son caractère essentiel, la spontanéité ; ses preuves, des apparitions et des prodiges ; sa méthode, la foi. La démonstration analytique et la certitude rationnelle sont l’opposé de l’esprit religieux.
Il suit de là que la Religion est de nature immobile, rêveuse, intolérante, antipathique à la recherche et à l’étude, qu’elle a horreur de la science comme des nouveautés et du progrès. Car douter ou philosopher aux yeux de la religion, c’est se placer volontairement dans la disposition prochaine de ne plus croire ; raisonner, c’est prétendre à découvrir les secrets de Dieu ; spéculer, c’est abolir en soi les sentiments d’admiration et d’amour, de candeur et d’obéissance qui sont le propre du croyant ; c’est taxer d’insuffisance la révélation primitive, affaiblir les aspirations de l’âme vers l’infini, se délier de la Providence et substituer à l’humble prière de Philémon la révolte de Prométhée.
15. J’entends par Philosophie cette aspiration à connaître, ce mouvement de l’esprit vers la science qui succède à la spontanéité religieuse et se pose comme antithèse de la foi : aspiration et mouvement qui ne sont encore ni science ni méthode, mais investigation de l’une et de l’autre. De là le nom de philosophie, amour ou désir de la science : de là aussi la synonymie primitive des mots philosophe et sceptique, c’est-à-dire chercheur.
Le principe de la Philosophie est l’idée de causalité ; son caractère spécial, la superstition ; son procédé, la sophistique : j’en expliquerai le mécanisme et le mystère [5].
16. La religion et la philosophie ont ceci de commun qu’elles embrassent l’univers dans leurs contemplations et leurs recherches, ce qui leur enlève toute spécialité et par là même toute réalité scientifique ; que dans leurs élucubrations ou leurs rêveries elles procèdent à priori, sans cesse descendant, par un certain artifice rhétorique, des causes aux effets, ou remontant des effets aux causes, et se fondant constamment, l’une sur l’idée hypothétique et indéterminée de Dieu, de ses attributs, de ses desseins ; l’autre sur des généralités ontologiques, dépourvues de consistance et de fécondité.
Mais la religion et la philosophie diffèrent, en ce que la première, produit de la spontanéité, ouvrage quelquefois d’un instant, est de sa nature immuable et ne reçoit de modification que par l’influence de causes étrangères : tandis que l’autre, produit de la curiosité et de la réflexion, varie selon les objets, change au gré de l’expérience, et toujours étendant le cercle de ses idées, rectifiant ses procédés et ses méthodes, finit par s’évanouir dans la science.
17. J’appelle Science la compréhension, claire, complète, certaine et raisonnée de l’ordre.
Le caractère propre de la Science est, au rebours de la religion et de la philosophie, d’être spéciale, et, selon cette spécialité, d’avoir une méthode d’invention et de démonstration qui exclut le doute et ne laisse rien à l’hypothèse.
Relativement à la religion et à la philosophie, la Science est l’interprétation des symboles de la première, la solution des problèmes posés par la seconde.
Sur quelques parties de son vaste domaine, la Science ne fait encore que de poindre ; sur d’autres, elle s’élabore ; sur presque toutes, il ne nous est pas donné de l’achever. Mais, telle que nous pouvons l’acquérir, la Science suffit à l’exercice de notre raison, à l’accomplissement de notre mission terrestre, aux immortelles espérances de nos âmes.
Partout où la Science n’a pas planté ses premiers jalons, il y a religion ou philosophie, c’est-à-dire ignorance ou déception [6].
18. J’appellerai Métaphysique la théorie universelle et suprême de l’ordre, théorie dont les méthodes propres aux diverses sciences sont autant d’applications spéciales. Ainsi la géométrie et l’arithmétique sont deux dépendances de la métaphysique, qui leur donne à chacune la certitude et les embrasse dans sa généralité. […]

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