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« Intégré » dans le capitalisme ?

jeudi 17 octobre 2019, par René Merle

Classes populaires et couches « intellectuelles »

J’ai plusieurs fois sur ce site signalé tout l’intérêt de l’ouvrage de Constanzo Preve, Storia critica del marxismo, ed. La Città del Sole, 2007. Traduit par Baptiste Eychart et publié par Armand Colin, en 2011.

Je ne résiste pas au plaisir d’en extraire l’analyse suivante :

Preve nie qu’il y ait une « idéologie capitaliste », le capitalisme se suffisant bien à lui-même pour vivre et se développer. Il existe par contre des conditions qui font que des couches sociales qui devraient rejeter ce système s’en accommodent ou, mieux (pire ?), s’y identifient.

« Reste le fait que l’intégration des classes opprimées [1] advient à travers la désintégration de leur identité communautaire précédente et leur ré-individualisation domestique et consommatrice. C’est le modèle américain, entendu comme modèle USA. Loin d’être hégémoniques et, comme Marx le pensait, directement « révolutionnaires », les classes historiquement opprimées sont les plus faciles à intégrer/désintégrer de cette manière, parce qu’elles sortent de siècles de pénurie et de misère noire, de bastonnades infligées par les sbires des hobereaux et de viols perpétrés par le soldatesque féodale. Le fait que l’on t’extorque de la survaleur (sur laquelle je continue à n’avoir aucun doute), ne signifie pas que tu sois capable de dépasser une société d’exploitation.

Passons au second point, qui est par ailleurs beaucoup moins important que le premier. Si l’intégration systémique des classes opprimées advient à travers leur désintégration non idéologique, mais directement consumériste, l’intégration des couches intellectuelles doit passer à travers l’idéologie, parce que ces dernières sont généralement de voraces dévoreuses (bien que superficielles et subalternes) de livres et de pages culturelles. Pour intégrer un salarié normal, il suffit d’un supermarché ou mieux d’un centre commercial polyvalent. Mais il faut une idéologie pour intégrer les gens cultivés ou mieux, à moitié cultivés (qui constituent les 95% des gens soi-disant cultivés, ce que les Anglais appellent mid-brow, « à la moitié du front », ni trop haut, ni trop bas). Depuis environ trente ans au moins, et en particulier à partir du mythique Mai 68, nous voyons cette idéologie en acte.
On dira que cette idéologie d’intégration est l’idéologie traditionnelle, bourgeoise et conservatrice. Quiconque dit cela doit avoir vécu durant trente ans dans les îles Tonga sans radio et sans journaux, ou bien est un cas incurable de stupidité politiquement correcte. L’idéologie d’intégration dirigée obsessionnellement en direction des intellectuels est au contraire radicalement anti-bourgeoise, et pour cela hyper individualiste. Le nouveau pouvoir est flexible, non rigide. Il doit tout libérer, du sexe à l’usage de la drogue, et surtout doit démolir toute autorité, de l’autorité paternelle à celle de la religion et même celle du mérité professionnel, de telle sorte qu’il n’y a plus de place que pour l’unique autorité légitime, l’Autorité de la marchandise qui n’a ni race, ni langue, ni religion, ni philosophie. »

Notes

[1Preve a ainsi précisé son analyse dans le même ouvrage : « En premier lieu, il faut dire que la dynamique du capitalisme n’est pas du tout une dynamique d’« intégration » de la classe ouvrière et salariée en général, mais au contraire une dynamique de sa « désintégration », vers l’individualisation, l’éparpillement, l’impuissance et la subalternité politique. La différence entre les deux termes est très grande, et il est tout à fait dommageable qu’on ne la perçoive pas comme telle. Quiconque parle d’« intégration » parce que les salariés commencent à acquérir des automobiles, des téléviseurs, des machines à laver et des téléphones endosse une approche moralisatrice-misérabiliste, comme si les salariés devaient rester éternellement pauvres et purs. Âneries que cela. Le système capitaliste de consommation n’« intègre » pas mais « désintègre » les identités collectives précédentes , les reconstruisant sur la base de niveaux différenciés de consommation puis en concédant des formes de socialisation inoffensives (enterrements, stades, concerts, etc.) »

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