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La philosophie scolastique selon Rabelais

mercredi 23 octobre 2019, par René Merle

La chose du monde la mieux partagée ?

Je donnais récemment un lumineux extrait de Gramsci concernant le rapport de chacun de nous à la philosophie. Pour Gramsci, d’une certaine façon la philosophie est la chose du monde la mieux partagée.
Gramsci et la philosophie
Mais il est évident aussi que, pour le commun des mortels, la philosophie est un domaine à part, dans lequel tout futur bachelier a droit et devoir de s’aventurer, sous la houlette d’un professeur qui, (heureusement ?), ne se pose pas en maître de vie comme les philosophes de l’Antiquité, mais en dispensateur de connaissances sur l’histoire de la philosophie, et surtout en maître d’œuvre de la réflexion.
La parenthèse du Bac refermée, s’ouvre pour le petit nombre de ceux qui veulent continuer à s’avancer dans la philosophie l’épreuve majeure, de savoir faire la distinction entre les manieurs de questionnements vrais, de concepts clairs, de mots-outils adéquats, et les pseudos-théoriciens, qui couvrent leur vacuité, souvent médiatisée, d’un voile d’obscurité conceptuelle et lexicale, verbeuse et scolastique.
Difficile de le dire à ceux de mes amis et connaissances, que cette verbosité flatte et éblouit. Mais je peux leur conseiller, comme je l’avais fait dans mes blogs précédents, de lire ou relire le chapitre XX du Pantagruel de Rabelais, « Comment Panurge feist quinaud l’Angloys, qui arguoit par signes » : joute non pas oratoire, mais gestuelle, entre Panurge et l’Anglais Thaumaste, grand clerc venu se confronter à Pantagruel afin de « conférer avecques toy d’alcuns passages de philosophie », mais conférer par gestes. Je ne connais pas meilleure satire de la vacuité d’un certain débat philosophique.
C’est Panurge qui relèvera le défi lancé à Pantagruel. Le débat a lieu au célèbre Collège de Navarre, haut lieu universitaire parisien.
« Adoncques tout le monde assistant et escoutant en bonne silence, l’Angloys leva hault en l’air les deux mains separement clouant toutes les extre mitez des doigtz en forme qu’on nomme en Chinonnoys, cul de poulle, et frappa de l’une l’aultre par les ongles quatre foys. puys les ouvrit, et ainsi a plat de l’une frappa l’aultre en son strident, une foys de rechief les joignant comme dessus frappa deux foys, et quatre foys derechief les ouvrant. Puys les remist joinctes et extendues l’une jouxte l’aultre, comme semblant devotement dieu prier. Panurge soubdain leva en l’air la main dextre, puys d’ycelle mist le poulse dedans la narine d’ycelluy cousté, tenant les quatre doigtz estenduz et serrez par leur ordre en ligne parallelle a la pene du nez, fermant l’oeil gausche entierement, et guaignant du dextre avecques profonde depression de la sourcile et paulpiere. Puys la gausche leva hault, avecques fort serrement et extension des quatre doigtz et elevation du poulse, et la tenoyt en ligne directement correspondente a l’assiete de la dextre, avecques distance entre les deux d’une couldee et demye. Cela faict, en pareille forme baissa contre terre l’une et l’aultre main : finablement les tint on my lieu, comme visant droict au nez de l’Angloys.
"Et si Mercure", dist l’Angloys. La, Panurge interrompt disant "Vous avez parlé, masque !". Lors feist l’Angloys tel signe. La main gausche toute ouverte il leva hault en l’air. Puys ferma on poing les quatre doigts d’ycelle, et le poulse extendu assist suz la pinne du nez. Soubdain apres leva la dextre toute ouverte, et toute ouverte la baissa joignant le poulse on lieu que fermoyt le petit doigt de la gausche, et les quatre doigtz d’ycelle mouvoyt lentement en l’air. Puys au rebours feist de la dextre ce qu’il avoyt faict de la gausche et de la gausche, ce que avoyt faict de la dextre.
Panurge, de ce non estonné, tyra en l’air sa tresmegiste braguette de la gausche, et de la dextre en tira un transon de couste bovine blanche et deux pieces de boys de forme pareille, l’une de Ebene noir, l’aultre de Bresil incarnat et les mist entre les doigtz d’ycelle en bonne symmetrie, et les chocquant ensemble, faisoyt son, tel que font les ladres en Bretaigne avecques leurs clicquettes mieulx toutesfoys resonnant et plus harmonieux : et de la langue contracte dedans la bouche fredonnoyt joyeusement, tousjours reguardant l’Angloys.
Les theologiens, medicins, et chirurgiens penserent que par ce signe il inferoyt, l’Angloys estre ladre.
Les conseilliers, legistes et decretistes, pensoient que ce faisant il vouloyt conclurre, quelque espece de felicite humaine consister en estat de ladrye, comme jadys maintenoyt le seigneur.
L’angloys pource ne s’effraya, et levant les deux mains en l’air les tint en telle forme, que les troys maistres doigtz serroyt on poing, et passoyt les poulses entre le doigtz indice et moien et les doigtz auriculaires demouroient en leurs extendues ainsi les presentoyt a Panurge, puys les acoubla de mode que le poulse dextre touchoyt le gausche, et le doigt petit gausche touchoyt le dextre.
A ce Panurge sans mot dire leva les mains, et en feist tel signe. De la main gauche il joingnit l’ongle du doigt indice a l’ongle du poulce faisant au meillieu de la distance comme une boucle, et de la main dextre serroit tous les doigts au poing, excepte le doigt indice, lequel il mettoit et tiroit souvent par entre les deux aultres susdictes de la main gauche, puis de la dextre estendit le doigt indice et le mylieu les esloignant le mieulx qu’il povoit, et les tirans vers Thaumaste, puis mettoit le poulce de la main gauche sur l’anglet de l’oeil gauche estendant toute la main comme une aesle d’oyseau ; ou une pinne de poisson, et la meuvant bien mignonnement decza et dela, autant en faisoit de la dextre sur l’anglet de l’oeil dextre. Thaumaste commencza paslir et trembler, et luy feist tel signe. De la main dextre il frappa du doigt meillieu contre le muscle de la vole, qui est au dessoubz le poulce, puis mist le doigt indice de la dextre en pareille boucle de la senestre : mais il le mist par dessoubz, non par dessus, comme faisoit Panurge.
Adoncques Panurge frappe la main l’une contre l’aultre, et souffle en paulme, ce faict, met encores le doigt indice de la dextre en la boucle de la gauche le tirant et mettant souvent : puis estendit le menton, regardant intentement Thaumaste.
Le monde qui n’entendoit rien a ces signes, entendit bien que en ce il demandoit sans dire mot a Thaumaste : "Que voulez vous dire là ?"
De faict Thuamaste commença suer a grosses gouttes, et sembloit bien un homme qui feust ravy en haulte contemplation. Puis se advisa, et mist tous les ongles de la gauche contre ceulx de la dextre. ouvrant les doigts, comme si ce eussent este demys cercles, et elevoit tant qu’il povoit les mains en ce signe.
A quoy Panurge soubdain mist le poulce de la main dextre soubz les mandibules et le doigt auriculaire d’icelle en la boucle de la gauche, et en ce poinct faisoit sonner ses dentz bien melodieusement les basses contre les haultes. Thaumaste de grand hahan se leva mais en se levant fist un gros pet de boulangier : car le bran vint apres et pissa vinaigre bien fort, et puoit comme tous les diables, les assistans commencerent se estouper les nez, car il se conchioit de angustie, puis leva la main dextre la clouant en telle faczon, qu’il assembloit les boutz de tous les doigt ensemble, et la main gauche assist toute pleine sur la poictrine. A quoy Panurge tira sa longue braguette avecques son Floc, et l’estendit d’une couldee et demie, et la tenoit en l’air de la main gauche, et de la dextre print sa pomme d’orange, et la gettant en l’air par sept foys, a la huytiesme la cacha au poing de la dextre, la tenant en hault tout coy, puis commenca secouer sa belle braguette, la monstrant a Thaumaste. Apres cella Thaumaste commenca enfler les deux joues comme un cornemuseur et souffloit, comme se il enfloit une vessie de porc. A quoy Panurge mist un doigt de la gauche ou trou du cul, et de la bouche tiroit l’air comme quand on mange des huytres en escalle : ou quand on hume sa soupe, ce faict ouvre quelque peu de la bouche et avecques le plat de la main dextre frappoit dessus, faisant en ce un grand son et parfond, comme s’il venoit de la superficie du diaphragme par la trachee artere, et le feist par seize foys. Mais Thaumaste souffloit tousjours comme une oye. Adoncques Panurge mist le doigt indice de la dextre dedans la bouche, le serrant bien fort avecques les muscles de la bouche, puis le tiroit et le tirant faisoit un grand son, comme quand les petitz garsons tirent d’un canon de sulz avecques belles rabbes, et le fist par neuf foys. Alors Thaumaste s’escria : "Ha messieurs, le grand secret : il y a mis la main jusques au coulde", puis tira un poignard qu’il avoit, le tenant par la poincte contre bas. A quoy Panurge print sa longue braguette, et la secouoit tant qu’il povoit contre ses cuisses : puis mist ses deux mains lyeez en forme de peigne sur sa teste, tirant la langue tant qu’il povoit, et tournant les yeulx en la teste, comme une chievre qui meurt. "Ha j’entens, dist Thaumaste, mais quoy ?" faisant tel signe, qu’il mettoit le manche de son poignard contre la poictrine et sur la poincte mettoit le plat de la main en retournant quelque peu le bout des doigts. A quoy Panurge baissa sa teste du couste gauche et mist le doigt mylieu en l’aureille dextre, elevant le poulce contre mont. Puis croisa les deux bras sur la poictrine, toussant par cinq foys, et a la cinquiesme frappant du pied droict contre terre, puis leva le bras gauche, et serrant tous les doigtz au poing, tenoit le poulse contre le front, frappant de la main dextre par six foys contre la poictrine. Mais Thaumaste comme non content de ce mist le poulse de la gauche sur le bout du nez fermant la reste de ladicte main.
Dont Panurge mist les deux maistres doigtz a chascun cousté de la bouche le retirant tant qu’il pouvoit et monstrant toutes ses dentz : et des deux poulses rabaissoit les paulpiers des yeulx bien parfondement en faisant assez layde grimace selon que sembloit ès assistans. »
Ainsi se termine le débat de ceux qui, à défaut de se payer de mots, se paient de gestes. Vaincu, mais heureux, l’Angloys annonce qu’il va sans plus tarder en tirer… un livre philosophique.

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