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Jaurès, la langue française et les colonies. 1884

jeudi 24 octobre 2019, par René Merle

Encore et toujours la "mission civilisatrice" de la France

En 1884, le jeune professeur de philosophie Jaurès (il est né en 1859) est délégué par le Comité toulousain de la toute récente Alliance française (elle a été créée en 1883 à l’initiative du chef de cabinet de Jules Ferry) pour présenter l’association à ses compatriotes du Tarn. Le texte de sa conférence sera ultérieurement publié en brochure :
Alliance française, Association nationale pour la propagation de la langue française dans les colonies et à l’étranger. Conférence de M. Jean Jaurès, Maître de conférences à la Faculté des Lettres de Toulouse, Albi, Pezous, 1886.
Après avoir insisté sur le fait que l’Alliance française, dont le but est entièrement et uniquement patriotique, réunit des Français de toutes opinions, y compris les plus opposées, et avant d’aborder la place de la langue française dans les pays étrangers, Jaurès donne d’abord sa vision sur la place et le rôle du français dans les colonies françaises. On peut lire ci-dessous le texte in extenso de cette première partie.
Politiquement, Jaurès est alors un républicain "opportuniste", c’est-à-dire, avec Jules Ferry, un républicain "modéré", tenant d’un réformisme ferme, mais réaliste et prudent. Alors que l’autre aile républicaine, celle des radicaux dits "intransigeants", en tient pour une politique de réformes beaucoup plus fondamentales et audacieuses. C’est sous cette bannière "opportuniste" que Jaurès sera candidat républicain aux élections législatives de 1885, et deviendra député du Tarn.
On sait que Ferry et ses amis étaient des partisans résolus de l’expansion coloniale française. La vision du jeune Jaurès s’inscrit, généreusement et très sincèrement sans aucun doute, dans la thématique ordinaire de la mission coloniale et civilisatrice de la France. Jaurès, qui prend par ailleurs de sérieuses libertés avec l’histoire, intériorise sans problème le droit de conquête qu’aurait la France (alors qu’il condamne ce droit quand il s’agit de l’Allemagne et de l’Alsace-Lorraine) ; et de ce droit découle la nécessité d’implanter le français dans les populations colonisées, présentées dans un esprit de supériorité ingénu : "ces peuples sont des enfants" qu’il s’agit d’éduquer pour mieux les contrôler, pour mieux les faire nôtres...

« Il y a deux éléments dans nos colonies, l’élément indigène et l’élément français ; et vous pensez bien que les indigènes n’entreront pas de si tôt dans nos querelles : cléricalisme et libre-pensée n’ont pas grand sens pour les Hovas [1] et les Annamites. Les Hovas, sur l’ordre de leur roi ou de leur reine, passaient du catholicisme au protestantisme, des jésuites français aux méthodistes anglais, sans bien saisir la différence ; ceux-ci pourtant, donnaient à leur prédication un tour fort pratique et persuadaient aux Hovas que, si Adam et Ève s’étaient perdus dans le paradis, et l’humanité avec eux, c’est qu’ils n’étaient pas vêtus de cotonnades anglaises. [2] Quelques notions très simples de langue et d’histoire françaises, de commerce, de christianisme un peu vagues, voilà tout ce qu’on peut faire entrer dans ces esprits, et il n’y a pas là de quoi se brouiller, ces peuples sont des enfants ; or, à moins que l’instituteur et le curé ne se battant, l’enfant du village ne soupçonnera jamais ce qui les sépare.
Quant aux Français des colonies, malgré leur attachement à la France, ils n’ont pas et ne peuvent avoir les mêmes préoccupations que nous ; leur vie n’est pas la nôtre, elle est plus primitive, plus extérieure, moins travaillée de problèmes spéculatifs. Ils n’ont qu’un souci : maintenir leur influence sur l’indigène et développer leur commerce. Toutes les pensées de la Réunion sont pour Madagascar, toutes les pensées de la Cochinchine pour le Tonkin. Les colonies ont leurs querelles, mais qui ne sont point celles de France, les nôtres s’y éteignent, faute d’aliment. [...]
L’Alliance a bien raison de songer avant tout à la diffusion de notre langue : nos colonies ne seront françaises d’intelligence et de cœur que quand elles comprendront un peu le français. Que fait l’Allemagne pour germaniser l’Alsace ? Elle y interdit notre langue. Et, sans sortir de la politique coloniale, quand la révocation de l’édit de Nantes eut poussé à l’étranger des milliers de Français, quelques réfugiés furent dirigés par une compagnie de Hollande sur les côtes de l’Afrique australe, et les Hollandais leur défendirent d’user du français. Ils avaient compris que là où était la langue d’un peuple, elle appelait en quelque sorte ce peuple lui-même, et lui livrait l’avenir. Pour la France surtout, la langue est l’instrument nécessaire de la colonisation : l’émigration n’est pas abondante chez nous, comme en Angleterre et en Allemagne ; et on aura beau la favoriser, elle ne sera jamais suffisante pour distribuer, sur les vastes territoires de l’Algérie, de la Tunisie, de l’Annam et du Tonkin, des Français qui, par leur seule présence, propagent notre influence et nos idées. Il faut que des écoles françaises multipliées, où nous appellerons l’indigène, viennent en secours des colons français, dans leur œuvre difficile de conquête morale et d’assimilation. Voyez l’Algérie : il y a deux cent mille Européens, dont la moitié seulement de Français. L’immigration italienne et espagnole est plus rapide que la nôtre, en sorte que bientôt nos colons seront en minorité, si les enfants italiens et espagnols, élevés dans nos écoles, ne deviennent les enfants adoptifs de notre pays.
Sur un million de Kabyles et d’Arabes, un centième à peine est passé dans nos écoles qui sont trop rares ; le reste nous ignore tout à fait et n’est français que par la conquête. Or, quelle doit être notre ambition ? Que les Arabes et les Kabyles, commandés par des officiers français, servent à la garde et à la police de l’Algérie, de telle sorte qu’une bonne partie de l’armée d’Afrique puisse en cas de péril aller à une autre frontière [3] : qu’ils entrent peu à peu dans nos mœurs politiques et participent à l’administration de rares affaires, qu’enfin ils deviennent le plus possible des producteurs ? Mais si nous n’enseignons pas le français aux plus intelligents d’entre eux, comment pourrons-nous les subordonner à nos officiers, leur confier sous notre surveillance la gestion de leurs intérêts, et les initier à la pratique perfectionnée des métiers ? Il n’y a en ce moment en Algérie qu’une multitude vaincue et cent mille conquérants : il n’y aura là un vrai peuple et une autre France que par la large diffusion de la langue française. De même dans toutes nos colonies. Ne croyez pas que l’œuvre soit chimérique : il ne s’agit pas d’apprendre aux indigènes les raffinements de notre grammaire. Le général Faidherbe, qui a fait au Sénégal l’essai heureux de cette colonisation intellectuelle, a tracé à l’Alliance un plan très simple : enseigner aux Arabes, aux Tonkinois les formes principales du verbe présent, passé et futur et les mots essentiels de la langue, sans souci d’une correction même modérée et d’une prononciation exacte. Les nègres des Antilles parlent un français que l’Académie n’avouerait pas ; mais enfin ils nous comprennent et sont compris de nous ; j’ai vu des échantillons de chansons créoles qui sont des traductions fort intelligibles de nos chansons populaires. Nos indigènes sont loin d’être des sots. Les Arabes ont une grande facilité et précocité d’esprit. Les Annamites ont beaucoup de disposition à l’étude ; tous les indigènes, quand leurs premières défiances sont désarmées et qu’ils ne redoutent pas de surprise pour leur foi, viennent volontiers à nos maîtres lorsqu’il y en a. On a fait le tour de la Kabylie, il y a deux ans, pour leur demander s’ils voulaient des écoles françaises ; ils ont accepté avec reconnaissance et leurs anciens ont remercié la France. [4] Comment nos écoles ne seraient-elles pas aimées de ces peuples ! C’est là surtout que la civilisation se montre à eux sous des formes douces : ils apprennent la langue de leur vainqueur et se sentent plus près de lui par l’intelligence ; ils acquièrent, avec un métier, un instrument de richesse ; enfin, un horizon nouveau se découvre à eux et ils s’éprennent des histoires à la fois vraies et merveilleuses de cette France qui est bien loin. Il n’est pas indifférent qu’ils apprennent de nous notre histoire, car si nous ne la leur enseignons pas, d’autres la leur enseigneront à leur manière et à nos dépens.
Quand M. de Brazza revint au Congo pour la seconde fois, des Européens répandirent le bruit que les Français avaient toujours été des voleurs et des tueurs d’hommes [5]. Le chef des Pavillons-Noirs, dans une proclamation, disait aux Chinois que, depuis un siècle, nous avions été toujours battus, que Napoléon avait été pris par les Anglais, et que depuis lors nous étions la risée du monde. Croyez-vous qu’il soit sans péril de laisser ainsi défigurer notre histoire ? Le prestige de la France aux bords du Nil, créé par l’héroïsme des croisades [6], renouvelé par l’héroïsme de la campagne d’Égypte, a beaucoup servi M. de Lesseps. Le passé d’une nation ne reste pas improductif : il est comme la couche profonde d’une terre labourable ; et des moissons nouvelles sont nourries à la fois par le soleil du jour et par les réserves antiques du sol. La gloire d’un grand peuple combat pour lui : elle n’a pas absorbé sans retour les forces généreuses qui l’ont produite. Elle est la forme idéale sous laquelle l’énergie des aïeux, toujours vivante, s’emploie pour leurs descendants. Voilà pourquoi, quand nous prenons possession d’un pays, nous devons y amener avec nous la gloire de la France, et soyez sûrs qu’on lui fera bon accueil, car elle est pure autant que grande, toute pénétrée de justice et de bonté. Nous pouvons dire à ces peuples, sans les tromper, que jamais nous n’avons fait de mal à leurs frères volontairement ; que des premiers nous avons étendu aux hommes de couleur la liberté des blancs, et aboli l’esclavage ; qu’en Cochinchine on s’est si bien trouvé de nous, que les populations des pays voisins venaient s’abriter sous nos lois ; que l’île Saint-Barthélémy, il y a quelques années, malgré l’administration bienveillante de la Suède, faisait librement retour à nous, et saluait notre drapeau d’unanimes acclamations ; qu’au Congo, M. de Brazza traversait, sans tirer un coup de feu, de vastes territoires et des tribus guerrières, parce qu’il a su se faire aimer [7] ; que récemment encore nous refusions de dépouiller les Arabes à notre profit et que nous recevions leurs remerciements ; que la Louisiane et le Canada se rappellent de leur origine française avec une orgueilleuse tendresse, et accueillent comme des frères nos marins et nos voyageurs ; que là enfin où la France est établie, on l’aime, que là où elle n’a fait que passer, on la regrette ; que partout où sa lumière resplendit, elle est bienfaisante ; que là où elle ne brille plus, elle a laissé derrière elle un long et doux crépuscule où les regards et les cœurs restent attachés. Voilà ce que gagne une nation à pratiquer envers les faibles l’humanité et la justice : le jour où elle doit produire son histoire, elle peut la montrer toute entière et ne rien cacher de ce qu’elle a fait ; nos colonies peuvent avoir confiance en nous
. »

Notes

[1Madagascar

[2Malgré une entente qui n’a vraiment jamais été cordiale, les deux impérialismes, anglais et français, n’ont cessé de rivaliser et parfois de s’affronter dans la conquête de l’Afrique

[3On a vu en 1881 l’armée d’Algérie envahir la Tunisie. Mais Jaurès a aussi à l’esprit, comme la plupart des Français, treize ans après la catastrophe de 1871, la Revanche contre le Reich

[4Jaurès sait-il ce qui s’est passé en Kabylie en 1870-1871 ?

[5Ici le rival est l’impérialisme belge !

[6Jaurès a donc fait son choix !!!

[7Brazza était explorateur, et non colonisateur. Depuis sa découverte horrifiée de la répression de l’insurrection kabyle, il n’a cessé de s’opposer en Afrique noire aux exactions coloniales, que Jaurès veut ignorer.

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