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« Justification » ( ?) par Bugeaud du massacre de la grotte des Ouled-Rhia.

lundi 4 novembre 2019, par René Merle

La « logique » colonisatrice

En rappelant (exorcisant ?) ses racines judéo-berbères, Zemmour a cru bon, au nom de son attachement à la France, de se ranger du côté de Bugeaud le massacreur[Zemmour.]].
C’est son affaire, et je n’ai aucune envie de polémiquer avec ce journaliste vedette de la droite et de la droite extrême, qui n’honore pas vraiment son patronyme kabyle, porteur de paix.
Cf. Après la « Convention de la Droite »


Par contre, je propose ici un document tristement révélateur de la mentalité guerrière colonisatrice.
On peut le lire dans le journal fouriéristeDémocratie pacifique (22 juillet 1845), dont Considérant était le rédacteur en chef :

« Justification des horreurs de la guerre d’Afrique !!
Le Moniteur algérien, organe officiel du gouvernement de l’Algérie publie dans son numéro du 11 juillet, qui nous parvient aujourd’hui, l’article suivant sur l’événement du Dahra. C’est la justification du colonel Pélissier écrite par M. le maréchal Bugeaud, dont il est facile de reconnaître le style et l’argumentation d’un bout à l’autre de la pièce. Nous n’avons pas voulu retrancher un mot de ce manifeste sauvage. Qu’on lise attentivement d’abord, nous ferons nos réflexions ensuite.

« Dans la presse, à la tribune et dans le monde on a souvent reproché à l’armée d’Afrique les ghazis [1], l’incendie des moissons et des villages, et la destruction des arbres. Un événement cruel mais inévitable, celui des grottes de Ouled-Rhia dans le Dahra, paraît avoir réveillé la sensibilité publique. Il est donc opportun d’examiner la valeur de ces reproches et de justifier enfin l’armée d’Afrique des accusations peu réfléchies qui ont été si souvent dirigées contre ses actes.
Nous espérons démontrer qu’au lieu de blâme, c’est l’éloge qu’il faudrait lui donner. Car, si dans certains cas, elle fait violence aux sentiments d’humanité qui l’animent à un aussi haut degré que toute autre partie de la nation ; c’est par dévouement patriotique.
Nous commencerons pas examiner à son véritable point de vue le territoire des grottes de Ouled-Rhia. Pour que le public puisse apprécier cet événement funeste, il faut qu’il sache combien il était important pour la politique et pour l’humanité de détruire la confiance que les populations du Dahra et de beaucoup d’autres lieux avaient dans les grottes.
Toutes les tribus qui en possèdent s’y croyaient inexpugnables, et dans cette opinion elles se sont de tout temps montrées fort récalcitrantes. Sous les Turcs elles refusaient l’impôt fort souvent, et quand la cavalerie du gouvernement se présentait, la tribu entière se retirait dans les cavernes où l’on ne savait pas la forcer. Abd-el-Kader lui même l’a éprouvé, à l’égard des Sheha qui se sont mis deux fois en révolte contre lui ; il a pu les réduire au moyen de sa grande influence morale qui lui a permis de les faire bloquer et séquestrer par les tribus environnantes. Un pareil moyen serait inefficace entre nos mains ; on ne sert pas les Chrétiens comme on servait Abd-el-Kader.
Le gouverneur général après avoir soumis et en très grande partie désarmé l’Ouarensénis, se rendit à Orléansville afin d’aviser aux moyens d’obtenir les mêmes résultats dans tout le Dahra, déjà fortement ébranlé par M. le général Bourjoly et le colonel Saint-Arnaud. Trois colonnes furent formées et confiées aux colonels Ladmirault, Saint-Arnaud et Pélissier [2]. Le colonel Ladmirault devait agir isolément dans l’est de Ténès, les deux autres devaient opérer de concert dans le bas Dahra. M. de Saint-Arnaud partait de Ténès et devait parcourir la chaîne montagneuse qui règne tout le long de la mer. M. le colonel Pélissier devait descendre le Chélif jusqu’à Ouarizou, de la remonter chez les Beni-Zentes et puis prendre par l’ouest la chaîne de montagnes que M. de Saint-Arnaud envahissait par l’est. Le colonel Pélissier après une gharia chez les Beni-Zentes somma les Ouled-Rhia de se soumettre. Une partie de la tribu y consentit en montrant beaucoup de tergiversations, l’autre partie refusa d’une manière absolue : force fut de l’attaquer. Les guerriers battus se retirèrent dans leurs grottes célèbres où d’avance ils avaient envoyé leurs femmes, leurs enfants, leurs troupeaux et leurs mobiliers. Le colonel Pélissier en fit l’investissement ; cette opération lui couta quelques hommes arabes et français. Quand l’investissement fut complet, il tenta de parlementer au moyen des arabes qui étaient dans son camp ; on fit feu sur les parlementaires, et l’un d’eux fut tué. Cependant à force de persévérance on parvint à ouvrir des pourparlers, ils durèrent toute la journée sans aboutir à rien. Les Ouled-Rhia répondaient toujours : Que le camp français se retire, nous sortirons et nous nous soumettrons. Ce fut en vain qu’on leur fit à plusieurs reprises la promesse de respecter les personnes et les propriétés, de n’en considérer aucun comme prisonnier de guerre et de se borner au désarmement ; de temps à autre on les prévenait que le combustible était ramassé et qu’on allait les chauffer si on n’en finissait pas. De délai en délai la nuit arriva.
Fallait-il que le colonel Pélissier se retirât devant cette obstination, et abandonnât la partie ? Mais les soldats et les chefs l’en auraient vivement blâmé. Les conséquences politiques de cette détermination eussent été funestes, car la confiance dans les grottes aurait beaucoup grandi. Aurait-il dû attaquer de vive force ? Cela était à peu près impossible, et dans tous les cas il fallait perdre beaucoup de monde dans cette guerre souterraine qui n’eût pas été beaucoup plus satisfaisante pour l’humanité. Se résigner à un simple blocus, qui pouvait durer quinze jours, c’était perdre un temps précieux pour la soumission du Dahra et refuser son concours à M. le colonel de Saint-Arnaud. Après avoir pesé ces divers partis, il se décida à employer le moyen qui lui avait été recommandé par le gouverneur-général pour les cas d’extrême urgence.
De nombreuses fascines furent jetées d’en haut à l’entrée des grottes, le feu y fut lancé de la même manière. A une heure du matin, le colonel Pélissier, mu par une vive pitié, le fit cesser. Il était trop tard, la catastrophe était arrivée.
Ce cruel événement, qui nous afflige tous, surprend notre jugement par sa nouveauté dans les fastes de la guerre, mais au fond il n’est pas plus barbare que plusieurs autres choses qui se pratiquent en Europe et contre lesquelles l’opinion ne se récrie pas, parce qu’il est convenu que ce sont des maux indispensables.
La guerre, la politique et même l’humanité, veulent que l’on emploie tous les moyens [3], quelque énergiques qu’ils soient, pour arriver le plus promptement au but. C’est servir aussi les intérêts de la philanthropie, car les guerres prolongées par les moyens peu vigoureux sont celles qui ruinent les nations et multiplient les victimes.
Ces principes incontestables étant posés, nous demandons si le siège des grottes est plus cruel que le bombardement et la famine dont nous accablons la population entière des villes de guerre en Europe.
Et en mer, ne canonne-t-on pas un vaisseau à le faire couler ou sauter jusqu’à ce qu’il ait amené son pavillon ?
Toutes ces choses-là sont identiques, c’est la guerre avec ses conséquences forcenées. Si les philanthropes ne veulent pas les voir, qu’ils aient le talent de donner aux peuples et aux gouvernements des sentiments de paix éternelle.
On redoute pour l’avenir la haine profonde dont la catastrophe des Ouled-Rhia aura rempli tous les cœurs. Oui, sans doute, il y aura de la haine contre nous dans le cœur des Arabes : elle a toujours existé, elle existera longtemps. Cet événement ne peut guère y ajouter ; mais il inspirera une terreur salutaire qui ne sera pas moins favorable au vainqueur. Les populations reconnaissant qu’elles sont obligées de subir le joug, qu’elles n’ont plus aucune retraite assurée, se résigneront et se livreront paisiblement à l’agriculture, au commerce, qui auront bientôt réparé les mœurs de la guerre. Si, au contraire, elles n’avaient éprouvé qu’une répression bénigne, conforme aux idées peu judicieuses des philanthropes, elles seraient souvent tentées de faire des tentatives pour reprendre leur indépendance, et de ces insurrections multipliées, naîtrait pour elles un état de choses désastreux et prolongé, qui rendrait leur situation beaucoup plus cruelle qu’elle ne l’est actuellement par suite du coup de foudre qui les a frappées. Il leur a causé de graves dommages, mais ce n’est que momentané.
Les intérêts de l’armée victorieuse et de la France tout entière, ont aussi leurs droits. Si par notre bénignité nous laissons se perpétuer l’esprit de révolte, nous aurons souvent à réprimer, et dans ces répressions incessantes nous userons beaucoup plus de soldats, nous dépenserons beaucoup plus d’argent que si, au début, nous avions sévi énergiquement. Serait-ce là bien entendre les intérêts de l’humanité et de la philanthropie ?
Les répressions énergiques produisent les mêmes effets chez tous les peuples, dans la guerre ordinaire, dans la guerre civile, dans les émeutes. Il vaut mieux pour la politique et pour l’humanité frapper fort une fois que de frapper souvent.
Cent exemples nous ont prouvé que les soumissions n’étaient bonnes et durables que lorsque les tribus avaient immensément souffert des maux de la guerre. Presque toutes celles qui n’avaient pas senti le poids vigoureux de nos armes, ont toujours mal obéi et se sont révoltées à la première occasion. C’est justement le cas des populations des deux rives du Chéliff central. Dans l’hiver de 1842 à 43 nous soumîmes cette contrée avec une extrême facilité. Deux ou trois petits combats en firent les frais. Les populations n’éprouvèrent aucun dommage ; elles n’eurent à supporter aucune contribution de guerre ; la plus sévère discipline fut observée parmi les troupes. Nous parcourûmes pendant plus de six semaines les deux rives du fleuve sans faire une ghazia, sans prendre ni un bœuf, ni une poule, ni un œuf, et nous payâmes religieusement tout ce dont nous avions besoin. les populations vantaient très haut notre justice et notre modération.
Forcés de nous retirer parce que nous n’étions pas en mesure d’occuper le pays au milieu de l’hiver, Abd-el-Kader revint ; les populations si reconnaissantes en apparence de la manière dont nous les avions traitées, se jetèrent toutes dans ses bras. Il fit couper la tête à une trentaine de chefs compromis, afin de rendre les tribus moins faciles à céder à nos exigences. Abd-el-Kader n’est pas philanthrope, mais il est grand politique.
Au printemps de 1843, nous rentrâmes dans ce pays pour y fonder Ténez et Orléansville. Nous le soumîmes moins facilement que la première fois. Cependant deux ou trois combats nous le livrèrent de nouveau. Il était bien légitime alors de peser sévèrement sur lui pour le punir de son manque de foi. Nous n’en fîmes rien cependant. Nous nous bornâmes à de légères contributions de guerre qui ne s’élevèrent qu’à 80 000 fr. pour une des plus riches contrées de l’Algérie. On vient de voir si cette seconde preuve de modération et d’humanité nous a été bien profitable. Les rigueurs que nos troupes viennent d’exercer seront mille fois plus efficaces. Les ghazias, l’évènement des grottes, le désarmement, nous rendront, sur ce point, une domination facile et une assez grande tranquillité. Les faits qui ont suivi cette insurrection, auront aussi de l’influence sur des parties du pays qui n’ont pas été atteintes.
Quant au reproche qui s’adresse aux ghazias, à la destruction des arbres et des moissons, à l’enlèvement des troupeaux et des populations, nous répondrons par ce que nous avons déjà dit dans d’autres occasions.
Que l’on fasse naître en Afrique des intérêts concentrés et immobiles comme on les trouve dans les grandes villes de l’Europe, et l’on peut être convaincu que nous n’irons pas nous exténuer à poursuivre des troupeaux et des populations à travers les ravins, les montagnes, les plaines et le désert. Il serait bien plus brillant de faire des entrées triomphales dans de grandes cités et la guerre marcherait cent fois plus vite. Il suffirait de gagner deux ou trois batailles qui nous ouvriraient la route de ces grands centres de population et d’intérêts. Mais comme dans toute guerre, il faut pour la finir atteindre les intérêts, force est de nous en prendre à ceux qui existent dans le pays où nous opérons. C’est beaucoup plus difficile, beaucoup plus pénible qu’en Europe, et c’est là, on ne saurait le redire pour qu’on le comprenne enfin, ce qui exige une grosse armée ; non pas pour gagner des batailles, mais enfin de pouvoir se subdiviser beaucoup sans trop s’affaiblir, pour saisir des intérêts fugitifs, éparpillés sur toute la surface du sol.
C’est pour n’avoir pas su atteindre les intérêts que les Russes guerroient depuis quarante six ans dans le Caucase. Nous voudrions bien que l’on nous dise ce que l’humanité a gagné dans la prolongation de cette guerre.
Qu’on se persuade donc enfin que l’armée appelée par la loi sous le joug volontaire de la discipline, n’a pas répudié pour cela tout sentiment d’humanité et de pitié. Elle a aussi fait de la philanthropie sans s’en vanter, et si certaines personnes en France ne le reconnaissent pas, les Arabes savent très bien le proclamer. Mais elle ne se livre aux sentiments humains aussi vifs chez elle que dans toute autre partie de la nation, qu’après la victoire et le succès politique. Elle pense que les sentiments d’humanité doivent d’abord s’exercer envers la patrie dont on ne doit pas sacrifier indéfiniment les enfants et les finances par une philanthropie intempestive. Elle frappe fort et puis elle tâche de guérir ou du moins d’adoucir les maux qu’elle a faits. C’est ainsi qu’elle comprend ses devoirs envers le pays et envers les vaincus. »

Un long commentaire indigné du journal se clôt ainsi :
« L’acte du colonel Pélissier, quand il ne se présentait que comme un épouvantable accident de guerre, a indigné la France ; la cri de la réprobation publique a été si spontané, que l’Europe, heureusement, n’aura connu cette abomination qu’enveloppée déjà de la protestation de la France tout entière. Aujourd’hui que cet acte est systématiquement justifié par le gouverneur de l’Algérie lui-même, aujourd’hui que par un mépris de tous les sentiments, on le défend officiellement comme un fait naturel, humain, comme une invention qui ne surprend le jugement que par sa nouveauté ; aujourd’hui que l’homme qui représente aux yeux du peuple la nation française, et la royauté française en Afrique revendique la responsabilité de cet acte, qu’il en fait complaisamment la théorie, et qu’il l’investit en face de l’Europe du caractère de la PRÉMÉDITATION, cet acte prend des proportions telles que les protestations de l’opinion publique ne suffisent plus pour laver la tache faite à l’honneur de la France. »

Belle et bienvenue envolée, que Zemmour ne signerait sans doute pas.
Mais on remarquera que si les Fouriéristes s’indignent des méthodes de la colonisation, ils ne l’acceptent pas moins, comme l’immense majorité de l’opinion française sous la Monarchie de Juillet.

Notes

[1Razzias : De l’arabe غَزْوَة, ghazwa (« raid, invasion, conquête »)

[2Bien des témoins de l’insurrection de Juin 1848 à Paris ont témoigné que beaucoup d’insurgés étaient des anciens soldats d’Algérie et qu’ils acclamèrent les généraux qui les combattaient ! Cf. Tocqueville et l’insurrection de Juin 1848.

[3Nous en exceptons l’empoisonnement, l’assassinat des chefs, les perfidies, et nous ne parlons que des moyens de force ouverte (Note du Moniteur Algérien)

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