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Fin de la Conspiration des Égaux, première initiative « communiste »

mercredi 6 novembre 2019, par René Merle

Dernière lettre de Babeuf

Le 26 mai 1797, Gracchus Babeuf et son camarade Darthé étaient guillotinés à Vendôme, pour avoir été les initiateurs de la conjuration dite des Égaux. Leurs compagnons sont déportés. Babeuf avait 37 ans.
Peu après, sa dernière lettre était publiée à Rouen. Mais les échos du procès se perdirent bientôt dans cette période de réaction directoriale... À nouveau diffusée après 1830, elle n’a pas peu contribué à humaniser et dignifier la figure de Babeuf.

Dernière lettre de Gracchus Babeuf, Assassiné par la prétendue Haute-Cour de Justice, A sa femme et ses enfans*, A l’approche de la mort. Imp. de l’Ami du Peuple, Paris [1797].
Le signe * note les graphies de l’époque

« A ma femme et à mes enfans*,
Bonsoir, mes amis. Je suis prêt à m’envelopper dans la nuit éternelle. J’exprime mieux à l’ami auquel j’adresse les deux lettres que vous aurez vues ; je lui exprime mieux ma situation pour vous que je ne peux le faire à vous-mêmes. Il me semble que je ne sens rien pour trop sentir. Je remets votre sort dans ses mains. Hélas ! je ne sais si vous le trouverez en position de pouvoir faire ce que je demande de lui, je ne sais comment vous pourrez arriver jusqu’à lui. Votre amour pour moi vous a conduits ici à travers tous les obstacles de notre misère, vous vous y êtes soutenus au milieu des peines et des privations, votre constante sensibilité vous a fait suivre tous les instants de cette longue et cruelle procédure dont vous avez comme moi bu le calice amer [1] mais j’ignore comment vous allez faire pour rejoindre le lieu d’où vous êtes partis ; j’ignore si vous y retrouverez des amis ; j’ignore comment ma mémoire sera appréciée, malgré que je crois m’être conduit de la manière la plus irréprochable ; j’ignore enfin ce que vont devenir tous les républicains, leurs familles, et jusqu’à leurs enfans* à la mamelle, au milieu des fureurs royales, que le contre-révolution va amener : ô mes amis ! que ces réflexions sont déchirantes dans mes derniers instans* !... Mourir pour la patrie, quitter une famille, des enfans*, une épouse chérie, seroient plus supportables si je ne voyais pas au bout la liberté perdue et tout ce qui appartient aux sincères républicains, enveloppé dans la plus horrible proscription. Ah ! mes tendres enfans*, que deviendrez-vous ? je ne puis ici me défendre de la plus vive sensibilité... Ne croyez pas que j’éprouve du regret de m’être sacrifié pour la plus belle des causes ; quand même tous mes efforts seroient* inutiles pour elle, j’ai rempli ma tâche...
Si, contre mon attente, vous pouviez survivre à l’orage terrible qui gronde maintenant sur la république et sur tout ce qui lui fut attaché [2] ; si vous pouviez vous retrouver dans une situation tranquille, et trouver quelques amis qui vous aidassent à triompher de votre mauvaise fortune, je vous recommanderois de vivre bien unis ensemble ; je recommanderois à ma femme de tâcher de conduire ses enfans* avec beaucoup de douceur, et je recommanderois* à mes enfans* de mériter les bontés de leur mère en la respectant et en lui étant toujours bien soumis. Il appartient à la famille d’un martyr de la liberté de donner l’exemple de toutes les vertus, pour attirer l’estime et l’attachement de tous les gens de bien. Je désirerois* que ma femme fit tout ce qui lui seroit possible pour donner de l’éducation à ses enfans*, en engageant tous ses amis de l’aider dans tout ce qui leur serait également possible pour cet objet. J’invite Emile de se prêter à ce vœu d’un père que je crois bien aimé, et dont il fut tant aimé ; je l’invite à s’y prêter sans perdre de tems et le plus tôt qu’il pourra.
Mes amis, j’espère que vous vous souviendrez de moi et que vous en parlerez souvent. [3] J’espère que vous croirez que je vous ai tous beaucoup aimé. Je ne concevois* pas d’autre manière de vous rendre heureux que par le bonheur commun. J’ai échoué ; je me suis sacrifié ; c’est aussi pour vous que je meurs.
Parlez beaucoup de moi à Camille, dites-lui mille et mille fois que je le portais tendrement dans mon cœur.
Dites-en autant à Caïus, quand il sera capable de l’entendre.
Lebois, a annoncé qu’il imprimeroit* à part nos défenses : il faut donner à la mienne le plus de publicité possible. Je recommande à ma femme, à ma bonne amie, de ne remettre à Baudoin, ni à Lebois, ni à d’autres, aucune copie de ma défense, sans en avoir une autre bien correcte par devers elle, afin d’être assurée que cette défense ne soit jamais perdue. Tu sauras, ma chère amie, que cette défense est précieuse, qu’elle sera toujours chère aux cœurs vertueux et aux amis de leur pays. Le seul bien qui te restera de moi, ce sera ma réputation. Et je suis sûr que toi et tes enfans* vous vous consolerez beaucoup en en jouissant. Vous aimerez à entendre tous les cœurs sensibles et droits dire en parlant de votre époux, de votre père : Il fut parfaitement vertueux.
Adieu. Je ne tiens plus à la terre que par un fil que le jour de demain rompra. Cela est sûr, je le vois trop. Il faut en faire le sacrifice. Les méchans* sont les plus forts, je leur cède. Il est au moins doux de mourir avec une conscience aussi pure que la mienne, tout ce qu’il y a de cruel, de déchirant, c’est de m’arracher de vos bras, ô mes tendres amis, ô tout ce que j’ai de plus cher !!!... Je m’en arrache, la violence est faite... Adieu, adieu, adieu, dix millions de fois adieux...
Encore un mot. Ecrivez à ma mère et à mes sœurs. Envoyez leur par la diligence ou autrement ma défense dès qu’elle sera imprimée. Dites-leur comment je suis mort, et tâchez de leur faire comprendre, à ces bonnes-gens, qu’une telle mort est glorieuse loin d’être déshonorée.
Adieu donc encore une fois, mes biens [sic] chers, mes tendres amis. Adieu pour jamais. Je m’enveloppe dans le sein d’un sommeil vertueux.
G.BABEUF

Avis. On trouvera à l’adresse ci-dessous la Péroraison de la défense générale de Babeuf, ainsi que tous les discours prononcés par ses compagnons d’infortune, imprimés séparément, leurs défenses générales, et le SOLLILOQUE [sic] de l’Hermite et du Détenu, par P.-A.Antonelle.
De l’Imp. de l’AMI du PEUPLE (R.F.LEBOIS), passage du Commerce, cour de Rouen, sous la voûte, quartier André-des-Arts. »

Notes

[1Les familles avaient fait le voyage de Paris à Vendôme, pour la plupart à pieds, et avaient assisté au procès

[2La réaction directoriale et la menace royaliste, évoquée plus haut

[3Buonarroti sera fidèle à ce vœu

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