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Pour sortir de l’étau « Macron – Le Pen »

jeudi 7 novembre 2019, par René Merle

À propos d’un article de Roger Martelli

Au moment où les sondages du JDD viennent opportunément nous enfermer dans l’inéluctabilité d’un duel Macron – Le Pen, avec à la clé la courte victoire de Macron, je viens de lire dans le magazine Regards une excellente analyse de la situation (électorale) française par l’historien Roger Martelli. : Martelli]
Je vous invite à le lire.

Je me pose cependant quelques questions sur un des paragraphes de la conclusion :
Dans les années trente, ce qui permit de conjurer la tentation fasciste ne fut pas l’exaltation du « classe contre classe », mais la conjonction de la lutte sociale, de l’espérance et du rassemblement politique. Ce ne furent ni les effets de muscles et les propos cavaliers, ni l’exaltation de la colère en elle-même et a fortiori de la haine, ni la simple convergence volontaire des combats existants, ni la simple incantation de l’union qui provoquèrent le sursaut, mais la désignation d’un avenir possible qui se condensa dans une formule simple, opposée aux simplismes du fascisme européen : « Le pain, la paix, la liberté ».

Je vois bien que Roger Martelli vise ici des postures actuelles facilement reconnaissables : l’attente sans fin de la fameuse « convergence des luttes », digne du Désert des Tartares, les incantations à l’Union dont son magazine Regards est pourtant quelque peu friand, et, sucre sur les poires, « l’exaltation de la colère en elle-même » par Mélenchon.
Je conviens tout à fait que ces postures ne désignent guère un avenir possible, et je comprends la causticité de Martelli. Comme je comprends son angoisse devant la puissance du RN, la large diffusion de ses idées au-delà de ses rangs, et l’avantage que peut en tirer Macron institué en sauveur… D’où le parallèle avec l’avant-guerre, où l’on fit (provisoirement) reculer le fascisme.

Mais, échaudé pour avoir trop souvent sacrifié à l’évocation historique dans la compréhension du présent, je ne me reconnais pas tout à fait dans la vertu de l’évocation d’un Front populaire salvateur.
On ne peut comparer que ce qui est comparable.
La donne était tout à fait différente de la donne actuelle.
Le fascisme et le nazisme avaient triomphé chez nos voisins (Italie 1922, Allemagne 1933), et les Ligues factieuses françaises étaient prêtes à prendre d’assaut la République. Les événements de février 1934 avaient été un vrai signal d’alerte…
En 1934-1935, cette menace fasciste avait permis l’union (si fragile) des deux frères ennemis se réclamant du mouvement ouvrier, le parti socialiste SFIO et le parti communiste SFIC… Les très centristes radicaux se rallièrent in extremis et le Front populaire triompha aux élections d’avril-mai 1936 sur le mot d’ordre : « Le Pain, la Paix, la Liberté » !

La Liberté ? Avec la victoire du Front populaire, la menace fasciste, toujours présente, était provisoirement écartée.
Provisoirement, seulement. La situation de l’Espagne voisine ne pouvait que faire réfléchir. Là aussi le pays avait connu la victoire du Front populaire (février 1936), avec les mêmes espérances qu’en France. Mais il ne fallu que six mois pour que les forces conservatrices et cléricales déclenchent le soulèvement militaire de Franco… On connaît la suite.

Restaient le Pain et la Paix.

Le Pain ?
Après les législatives de mai-juin 1936, qui virent le succès du Front populaire, la lutte sociale « spontanée » a bousculé le rassemblement politique, l’a sommé d’aller plus loin, dans l’espérance du mieux vivre et de la dignité enfin reconnue. L’immense mouvement gréviste de mai-juin 1936, qui imposa les magnifiques conquêtes sociales que l’on sait.
Mais la perspective d’un avenir de justice sociale s’est vite fracassée sur les réalités. Il ne fallut qu’un an à peine pour qu’advienne « la pause » socialiste, et deux pour que s’impose la volte face antisociale radicale. Le Parti communiste avait abandonné la vieille tactique « classe contre classe » à laquelle fait allusion Martelli, mais les radicaux, à leur façon, la pratiquèrent, en fer de lance du détricotage des acquis sociaux de 1936 et de la répression anti syndicale.
La désillusion succédait à l’enthousiasme, et le slogan n’était plus que lettre morte.

Restait la Paix… On connaît la suite. De 1936 à 1939, d’abandons en abandons français (acceptation de la remilitarisation de la Rhénanie, acceptation de l’annexion de l’Autriche, acceptation de l’intervention nazie et fasciste en Espagne, proclamation de la non intervention, acceptation de l’annexion de la Tchécoslovaquie) l’audace de Hitler ne cessa de croître, et la guerre devint inévitable avec l’invasion de la Pologne…
On ne peut dire que le gouvernement du Front populaire, écartelé entre les trois points de vue de sa troïka, ait été véritablement opérationnel dans ces trois années où les congés payés faisaient quelque peu oublier la menace de guerre. Un beau slogan ne suffisait pas…
Au-delà de la vertu du slogan initial, la fragilité intrinsèque de l’union était annonciatrice et génératrice de l’échec.

De cet échec naîtra la victoire fasciste de 1940, quand une majorité de représentants [1], y compris nombre d’élus du Front populaire, donnèrent les pleins pouvoirs au maréchal Pétain.

Aujourd’hui, le souvenir du Front populaire [2], dans sa jeune première années 1936, enthousiasme les hommes de progrès et terrifie les réactionnaires.
Mais il ne serait pas très opérant de s’en tenir à ce début, sans analyser les causes de l’échec qui très vite suivit. Elles tiennent à la pusillanimité des socialistes et à la trahison des radicaux.
Mais en quoi ceci peut-il nous concerner aujourd’hui, où les radicaux ont disparu, et où socialistes et encore plus communistes sont à l’état groupusculaire ? Aujourd’hui où la seule force politique d’opposition reconnue par le sondage JDD, joue les idiots utiles dans l’esprit des manipulateurs d’élections : un alibi protestataire, mais sans danger, si ce n’est un repoussoir extrémiste ?

Hors du champ de ruines que décrit Martelli, de quels groupes, de quelles forces pourrait aujourd’hui surgir la formule magique, enthousiasmante et mobilisatrice, qui nous délivrerait de l’hypothèque Macron comme de l’hypothèque Le Pen ?
J’avoue que je reste sur ma faim.

Notes

[1Beaucoup étaient au front, d’autres en exil provisoire, d’autres en prison comme les communistes qui avaient refusé de dénoncer le pacte germano-soviétique, d’autres s’abstinrent

[2Innombrables sont sur Internet les études qui lui sont consacrées[[Je me permets cependant de vous en signaler deux, l’une de la CGT métallurgie : 80 ans du Front populaire, l’autre de l’Institut de la gestion publique.. Programme Front populaire.

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