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George Julian Harney, une figure des luttes sociales anglaises

jeudi 7 novembre 2019, par René Merle

Un des rares « marxistes » anglais au lendemain du Manifeste communiste

Cf. : Engels, Marx et l’aile gauche chartiste
George Julian Harney [1817-1897], employé de presse, fut tout jeune adhérent de la London Working Men’s association, et, en 1837, un des fondateurs de l’association républicaine East London Democratic Association. Il appelle avec Benbow au Grand National Holiday (la grande grève nationale) en 1839.
William Benbow, « Grand National Holiday »
Dirigeant chartiste, il est emprisonné lors des grèves de 1842-1843. Il entre ensuite au journal de O’Connor’s, Northern Star, puis en devient l’éditeur. Par le biais de l’Association des Fraternal Democrats, il fréquente Marx et Engels, qu’il publie dans son journal.
À partir de 1845, Marx entreprit depuis Bruxelles de mettre en place une organisation internationale de propagande communiste, dans la perspective d’une explosion révolutionnaire qu’il estimait imminente. C’est ainsi qu’il entra en contact avec Harney et le gagna à la cause.

En 1846, alors que Marx et Engels essayaient depuis Bruxelles de créer un Comité de correspondance communiste (auquel Harney adhérera), Engels veut faire de lui le leader du communisme révolutionnaire en Angleterre. La réponse de Harney, pétrie de chaleur humaine, et d’humour, remet les montres à l’heure. N’est pas révolutionnaire qui veut.

"Tu as jugé bon [...] de me parer de toutes les vertus révolutionnaires. Tu dis que je suis "anti-national", "révolutionnaire", "énergique", "prolétarien", que je tiens "plus du Français que de l’Anglais", que je suis "athée républicain et communiste". Je suis trop vieux routier pour rougir de cette accumulation de vertus portées à mon crédit, mais en serait-il ainsi, il ne s’ensuit pas que je sois qualifié pour le "leadership". [...] Un leader populaire doit avoir un grand courage animal, mépriser la douleur et la mort et ne pas tout ignorer des armées et de la science militaire. Jusqu’à présent aucun chef ou leader dans le mouvement anglais n’a fait preuve de telles qualités, nous n’avons jamais eu un Barbès, par exemple. Ces qualités me font entièrement défaut. Je ne connais rien aux armes, je n’ai pas de cœur au ventre pour me battre et j’aimerais mieux mourir de quelque autre manière que par balle ou pendaison. [...] Tu comptes "l’énergie" au nombre de mes vertus révolutionnaires. Je sais que je possède une sorte d’énergie qui, lorsque l’exige l’occasion, me rend capable d’inciter d’autres à l’effort et de guider leurs efforts en donnant moi-même l’exemple, mais il s’agit d’énergie morale ; quant à l’énergie physique qui fait les Cromwell, les Napoléon, etc., je crains d’en être totalement dépourvu. Dans certaines circonstances, je tomberais, hélas, comme Robespierre, faute du courage nécessaire pour me sauver moi-même. Et ce n’est pas tout, car les qualités mêmes dont tu me gratifies et que tu résumes dans la phrase : "Tu es le seul Anglais réellement libéré de tous les préjugés qui distinguent l’Anglais de l’homme du continent", suffiraient déjà à m’empêcher d’être un leader. Si je suis "le seul Anglais etc.", il s’ensuit que je serais un chef sans armée, un leader sans partisans. À moi-même, ma propre position me paraît claire : je suis un "pionnier", j’enseigne d’étranges doctrines, les principes que je proclame heurtent le grand nombre et ne sont reconnus que timidement par une minorité ; et le rôle de pionnier est sûrement utile, et il n’est certes pas dépourvu de gloire. Tu vois, je suis tout à fait franc. Je parle de moi-même comme peu d’hommes le feraient, mais je ne voudrais pas te décevoir, pour que tu n’aies pas d’illusions ni n’en déçoives d’autres. Je ne suis qu’un des humbles travailleurs dans le grand mouvement du progrès, et c’est comme tel que je voudrais être considéré."

Le leader chartiste O’Connor’s désavoue l’engagement socialiste de ce leader de l’aile gauche chartiste. Harney le quitte alors.
Après avoir quitté le principal journal chartiste The Northern Star, dont l’orientation lui convenait de moins en moins, Harney créa et dirigea l’hebdomadaire The Red Republican, qui parut de juin à novembre 1850.

Il y défendait les positions de l’aile gauche chartiste qui, au-delà de la revendication politique, posait la revendication sociale. À la différence du chartisme autocentré sur l’Angleterre, Harney accueillait dans son journal les leaders démocrates européens.
Dans son numéro du 30 novembre 1850, le journal publia la première édition anglaise du Manifeste communiste, en précisant bien que le manifeste a été rédigé avant la Révolution française de février 1848. Il le présente comme émanant du parti communiste « allemand » [1].
À noter également que le mensuel londonien fondé par Harney en juin 1849, Democratic Review publia des extraits de l’étude de Marx, Les luttes de classes en France de 1848 à 1850.
En 1850 ami de Marx (qui vit dorénavant à Londres) et il est membre de la Ligue des Communistes.
On trouve son nom parmi les signataires de la déclaration de la Société universelle des communistes révolutionnaires (mai-avril 1850) :
« article 1 – Le but de l’association est la déchéance de toutes les classes privilégiées, de soumettre ces classes à la dictature des prolétaires en maintenant la révolution en permanence jusqu’à la réalisation du communisme, qui doit être la dernière forme de constitution de la famille humaine.
article 2 – Pour contribuer à la réalisation de ce but, l’association formera des liens de solidarité entre toutes les fractions du parti communiste révolutionnaire en faisant disparaître conformément au principe de la fraternité républicaine les divisions de nationalité. »

Je reviendrai sur l’attitude de Harney les années suivantes.

Notes

[1« Manifesto of the German Communist Party
The following manifesto, which has since been adopted by all fractions of German Communists, was drawn up in the German language, in January 1848, by Citizens Charles Marx and Frederic Engels. It was immediately printed in London in the German language and published a few days before the outbreak of the Revolution of February. The turmoil consequent upon that great event made it impossible to carry out, at that time, the intention of translating it into all the languages of civilized Europe. There exist two different French versions of it in manuscript, but under the present oppressive laws of France, the publication of either of them has been found impracticable. The English reader will be enabled, by the following excellent translation of this important document, to judge of the plans and principles of the most advanced party of the German Revolutionists. »

Après cette introduction due à la plume de Harney, la militante chartiste féministe Helen Macfarlane proposait une traduction assez personnelle du Manifeste.
« A frightful hobgoblin [diablotin, lutin] stalks throughout Europe. We are haunted by a ghost, the ghost of Communism. All the powers of the Past have joined in a holy crusade to lay this ghost to rest, — the Pope and the Czar, Metternich and Guizot, French Radicals and German police agents. Where is the opposition which has not been accused of Communism by its enemies in Power ? And where the opposition that has not hurled this blighting accusation at the heads of the more advanced oppositionists, as well as at those of its official enemies ? Two things appear on considering these facts. I. The ruling Powers of Europe acknowledge Communism to be also a Power. II. It is time for the Communists to lay before the world an account of their aims and tendencies, and to oppose these silly fables about the bugbear of Communism, by a manifesto of the Communist Party… […].

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