Categories

Accueil > Idéologies - Identités > Idéologies du mouvement social sur le long XIXe siècle > Royaume Uni > Le jeune Marx et le mouvement ouvrier anglais

Le jeune Marx et le mouvement ouvrier anglais

vendredi 8 novembre 2019, par René Merle

Des deux prolétariats et des perpectives de victoire pacifique par la voie électorale

Dès son exil en France, le jeune Marx [1818] rencontre en 1844 des ouvriers communistes de la Ligue des Justes, pour la plupart allemands et suisses. La composition sociologique de ce premier communisme égalitariste est clairement celle de l’Atelier, aux limites de l’artisanat : tailleurs, ébénistes, doreurs, etc. travaillant avec des petits patrons et ne désespérant pas de se mettre à leur compte. Prolétariat éclairé d’autodidactes passionnés de lectures et de discussions, mais prolétariat d’action, profondément marqué par la tradition révolutionnaire des sociétés secrètes insurrectionnelles.
Mais en 1844, à Paris, Marx rencontre aussi le jeune Engels [1820] qui vient de travailler à la demande de ses parents dans l’entreprise textile familiale de Manchester (ses parents étaient de riches cotonniers). Engels découvre en Angleterre une tout autre classe ouvrière que celle côtoyée par Marx à Paris. C’est le prolétariat de l’usine, de la machine à vapeur, prolétariat abruti par une terrible exploitation et des conditions de vie avilissantes. Mais aussi le prolétariat qui, s’il prend conscience de sa force potentielle immense, peut devenir une force décisive de transformation sociale et politique.
En 1844, dès la rédaction de son ouvrage La situation de la classe laborieuse en Angleterre (publié en 1845) Engels signifie que la souffrance du prolétariat ne se résoudra pas par la charité. Selon lui, le prolétariat entrera inévitablement en lutte contre le système capitaliste de production et d’exploitation, lutte qui sera politique, et qui, en aboutissant à la libération du prolétariat, supprimera les antagonismes de classe et donc libèrera l’humanité entière. Lorsque Engels rencontre Marx, en 1844, il lui apporte le fondement de la théorie.
On sait quel rôle Engels et Marx attribuèrent alors au prolétariat anglais : dans ce pays déjà industrialisé, où la classe ouvrière est très largement majoritaire, le choc de la classe exploitée et de la classe dominante est inévitable, voire imminent. Sera-t-il sanglant ? Le combat des chartistes pour le suffrage universel ouvre une autre voie : en cas d’obtention du suffrage universel, la classe ouvrière, majoritaire en nombre, remportera la victoire, à la seule condition qu’elle se dote d’un parti politique capable de mener à bien ce combat. Engels et Marx voyaient dans l’aile gauche du chartisme la matrice de ce parti.
Mais ce rôle privilégié attribué à l’Angleterre déjà industrialisée et au prolétariat anglais sera cruellement démenti par l’Histoire.
 Alors que les potentialités révolutionnaires européennes sont brisées par les répressions de 1849-1851, Marx et Engels devront bientôt abandonner cette vision a priori évidente d’un choc de classes majeur dans le pays le plus industrialisé.

Great Chartist Meeting on Kennington Common, April 10, 1848, photograph taken by William Kilburn
L’échec du chartisme politique est évident après la manifestation de Londres en 1848 (l’aventurier politique Louis Napoléon, futur empereur, participa à sa répression en tant que constable !). Harney [1] et Jones [2] tentent alors de reconstruire le parti sur une base socialiste. Mais Harney se décourage et revient en 1851 à la conception traditionnelle d’un grand parti d’union nationale démocratique. Jones continuera sans succès jusqu’en 1858 à œuvrer pour la construction d’un parti prolétarien.
Dans cette décennie des années 1850, la combativité ouvrière est patente et se manifeste par de fort nombreuses grèves, parfois violentes. Marx voit alors dans la grève un moyen de conscientiser la classe ouvrière, de former et d’aiguiser sa vertu révolutionnaire.
Mais en fait, l’horizon des travailleurs est bien légitimement celui de l’amélioration immédiate de leurs conditions de travail et d’existence, et non celui d’un bouleversement social. La crise ouvre la voie à un trade-unionisme prudemment réformiste, dont la finalité n’est en rien l’affrontement de classes décisif.
Ainsi, au moment où Marx va d’un côté se plonger dans la critique de l’économie politique et l’étude du fonctionnement du mode de production capitaliste, et de l’autre œuvrer pour la constitution d’une Association internationale des travailleurs, l’Angleterre initiait, dans le rapport de forces syndicat - patronat, le courant réformiste dont la postérité est bien connue, qui misait non pas sur la destruction du capitalisme, mais sur son "humanisation". Il restera à Marx et Engels, tous deux cependant installés en Angleterre, à porter leurs regards et leurs espoirs vers le continent européen, et tout particulièrement vers leur Allemagne natale....

Notes

[2L’avocat Ernest Jones [1819], militant de l’aile gauche du Chartisme, publia ses Chartist Songs en 1846. Il avait rejoint Harney au Northern Star, avant de le suivre au Red Republican. Il fondera ensuite son journal, The People’s Paper, qui, comme les journaux précédents, accueillera des articles de Marx et Engels.
Emprisonné pour délit d’opinion en 1848, il purgera deux années de très dure détention

Répondre à cet article