Categories

Accueil > Idéologies - Identités > Idéologies du mouvement social sur le long XIXe siècle > 1828 -1847. Néo-Babouvistes et Communistes > Néo-Babouvistes II

Néo-Babouvistes II

vendredi 8 novembre 2019, par René Merle

Publications et retombées de l’entreprise

Suite de Néo-Babouvistes – I -

Reprise du Manifeste des Égaux – 1834

Nombreuses sont alors les publications qui reprennent alors Le Manifeste des Égaux, probablement de la plume du polygraphe Sylvain Maréchal (1750-1803), qui fut compagnon de Babeuf.
(Maréchal était partisan de l’égalité, mais pour une partie de l’espèce humaine seulement. Ainsi rédigea-t-il en 1801 un Projet de loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes…). Ainsi de cette insertion dans Le Citateur Républicain, en 1834 :

Le Citateur Républicain, recueil de principes, de liberté, ou choix principaux de traités de démocratie extraites de divers écrits de philosophie, ancienne et nouvelle. Nouveau corps d’ouvrage Divisé par Livraisons. Paris, Rouanet, rue de Verdelet, 4. 1834

Les mots frappés de * indiquent la graphie de l’époque

"Manifeste des Égaux.

Egalité de fait, dernier but de l’art social. Condorcet, Tableau de l’Esprit humain.

Peuple de France !
Pendant quinze siècles tu as vécu esclave, et par conséquent malheureux. Depuis six années tu respires à peine, dans l’attente de l’indépendance, du bonheur et de l’égalité.
L’Égalité ! premier vœu de la nature ! premier besoin de l’homme, et principal nœud de toute association légitime ! Peuple de France ! tu n’as pas été plus favorisé que les autres nations qui végètent sur ce globe infortuné. Toujours et partout la pauvre espèce humaine, livrée à des anthropophages plus ou moins adroits, servit de jouet à toutes les ambitions, de pâture à toutes les tyrannies. Toujours et partout on berça les hommes de belles paroles : jamais et nulle part ils n’ont obtenu la chose avec le mot. De temps immémorial on nous répète avec hypocrisie : les hommes sont égaux ; et de temps immémorial la plus avilissante comme la plus monstrueuse inégalité pèse insolemment sur le genre humain. Depuis qu’il y a des sociétés civiles, le plus bel apanage de l’homme est sans contradiction reconnu, mais n’a pu encore se réaliser une seule fois : l’égalité ne fut autre chose qu’une belle et stérile fiction de la loi. Aujourd’hui qu’elle est réclamée d’une voix plus forte, on nous répond : Taisez-vous, misérables ! l’égalité de fait n’est qu’une chimère ; contentez-vous de l’égalité conditionnelle : vous êtes tous égaux devant la loi. Canaille, que te faut-il de plus ? Ce qu’il nous faut de plus ? Législateurs, gouvernans*, riches propriétaires, écoutez à votre tour.
Nous sommes tous égaux, n’est-ce pas ? Ce principe demeure incontesté, parce qu’à moins d’être atteint de folie, on ne saurait dire sérieusement qu’il fait nuit quand il fait jour.
Eh bien ! nous prétendons désormais vivre et mourir égaux comme nous sommes nés : nous voulons l’égalité réelle ou la mort ; voilà ce qu’il nous faut.
Et nous l’aurons cette égalité réelle, n’importe à quel prix. Malheur à ceux que nous rencontrerons entre elle et nous ! Malheur à qui ferait résistance à un vœu aussi prononce !
La révolution française n’est que l’avant-courière d’une autre révolution bien plus grande, bien plus solennelle, et qui sera la dernière.
Le peuple a marché sur le corps aux rois et aux prêtres coalisés contre lui : il en sera de même aux nouveaux tyrans, aux nouveaux tartufes politiques assis à la place des anciens.
Ce qu’il nous faut de plus que l’égalité des droits ? Il nous faut non pas seulement cette égalité transcrite dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, nous la voulons au milieu de nous, sous le toit de nos maisons. Nous consentons à tout pour elle, à faire table rase pour nous en tenir à elle seule. Périssent, s’il le faut, tous les arts, pourvu qu’il nous reste l’égalité réelle !
Législateurs et gouvernans*, qui n’avez pas plus de génie que de bonne foi, propriétaires riches et sans entrailles, en vain essayez-vous de neutraliser notre sainte entreprise en disant : Ils ne font que reproduire cette loi agraire demandée plus d’une fois déjà avant eux.
Calomniateurs, taisez-vous à votre tour, et dans le silence de la confusion, écoutez nos prétentions dictées par la nature et basées sur la justice.
La loi agraire ou le partage des campagnes fut le vœu instantané de quelques soldats sans principes, de quelques peuplades mues par leur instinct plutôt que par la raison. Nous tendons à quelque chose de plus sublime et de plus équitable, le bien commun ou la communauté des biens ! plus de propriété individuelle des terres, la terre n’est à personne. Nous réclamons, nous voulons la jouissance communale des fruits de la terre : les fruits sont à tout le monde.
Nous déclarons ne pouvoir souffrir davantage que la très-grande majorité des hommes travaille et sue au service et pour le bon plaisir de l’extrême minorité.
Assez et trop long-temps€, moins d’un million d’individus dispose de ce qui appartient à plus de vingt millions de leurs semblables, de leurs égaux.
Qu’il cesse enfin, ce grand scandale que nos neveux ne voudront pas croire ! Disparaissez enfin, révoltantes distinctions de riches et de pauvres, de grands et de petits, de maîtres et de valets, de gouvernans* et de gouvernés.
Qu’il ne soit plus d’autre différence parmi les hommes que celle de l’âge et du sexe. Puisque tous ont les mêmes besoins et les mêmes facultés, qu’il n’y ait donc plus pour eux qu’une seule éducation, une seule nourriture, ils se contentent d’un seul soleil et d’un même air pour tous : pourquoi la même portion et la même qualité d’alimens* ne suffiraient-elles pas à chacun d’eux.
Mais déjà les ennemis d’un ordre de choses le plus naturel qu’on puisse imaginer, déclament contre nous.
Désorganisateurs et factieux, nous disent-ils, vous ne vouez que des massacres et du butin.
PEUPLE DE FRANCE,
Nous ne perdrons pas notre temps à leur répondre ; mais nous te dirons : La sainte entreprise que nous organisons n’a d’autre but que de mettre un terme aux dissensions civiles et à la misère publique.
Jamais plus vaste dessein n’a été conçu et mis à exécution. De loin en loin quelques hommes de génie, quelques sages, en ont parlé d’une voix basse et tremblante. Aucun d’eux n’a eu le courage de dire la vérité toute entière.
Le moment des grandes mesures est arrive. Le mal est à son comble ; il couvre la face de la terre. Le chaos sous le nom de politique y règne depuis trop de siècles. Que tout rentre dans l’ordre et reprenne sa place. A la voix de l’égalité, que les élémens* de la justice et du bonheur s’organisent. L’instant est venu de fonder la RÉPUBLIQUE DES ÉGAUX, ce grand hospice ouvert à tous les hommes. Les jours de la restitution générale sont arrivés. Familles gémissantes, venez vous asseoir à la table commune dressée par la nature pour tous ses enfants.
PEUPLE DE FRANCE,
La plus pure de toutes les gloires t’était donc réservée ! Oui, c’est toi qui le premier dois offrir au monde ce touchant spectacle.
D’anciennes habitudes, d’antiques préventions, voudront de nouveau faire obstacle à l’établissement de la République des égaux. L’organisation de l’égalité réelle, la seule qui réponde à tous les besoins, sans faire de victimes, sans coûter de sacrifices, ne plaira peut-être point d’abord à tout le monde. L"égoïste, l’ambitieux frémira de rage. Ceux qui possèdent injustement crieront à l’injustice. Les jouissances exclusives, les plaisirs solitaires, les aisances personnelles, causeront de vifs regrets à quelques individus blasés sur les peines d’autrui. Les amans* du pouvoir absolu, les vils suppôts de l’autorité arbitraire, ploieront avec peine leurs chefs superbes sous le niveau de l’égalité réelle. Leur vue courte pénétrera difficilement dans le prochain avenir du bonheur commun ; mais que peuvent quelques milliers de mécontens* contre une masse d’hommes tous heureux, et surpris d’avoir cherché si long-temps* une félicité qu’ils avaient sous la main ?
Dès le lendemain de cette véritable révolution, ils se diront tout étonnés : Eh quoi ! le bonheur commun tenait à si peu ? Nous n’avions qu’à le vouloir. Ah ! pourquoi ne l’avons nous pas voulu plutôt [1] ? Fallait-il donc nous le faire dire tant de fois ? Oui, sans doute, un seul homme sur la terre plus riche, plus puissant que ses semblables, que ses égaux, l’équilibre est rompue : le crime et la malheur sont sur la terre.

PEUPLE DE FRANCE,
A quel signe dois-tu donc reconnaître désormais l’excellence d’une constitution ?... Celle qui toute entière repose sur l’égalité de fait est la seule qui puisse te convenir et satisfaire à tous les vœux.
Les chartes aristocratiques de 1791 et de 1795 rivaient tes fers au lieu de les briser. Celle de 1793 était un grand pas de fait vers l’égalité réelle, on n’en avait pas encore approché de si près ; mais elle ne touchait pas encore le but et n’abordait point le bonheur commun, dont pourtant elle consacrait solennellement le grand principe.

PEUPLE DE FRANCE,
Ouvre les yeux et ton cœur à la plénitude de la félicité. Reconnais et proclame avec nous la RÉPUBLIQUE DES ÉGAUX "

Commentaires sur la Communauté des biens et du travail

Si le républicanisme politiquement avancé de Buonarroti séduit bien des démocrates, il n’en va autrement de la perspective de la communauté des biens et du travail, grandement diffusée par le Manifeste des Égaux. D’où l’insistance avec laquelle les premiers communistes révolutionnaires (qui se démarquent de l’utopie communiste de Cabet) reprennent les explications de Buonarroti à ce sujet. Ainsi de cette épaisse publication, dont je donne l’introduction :

Système politique et social des Égaux, extrait du livre de Ph.Buonarroti, Paris, au bureau du journal La Fraternité, 1842. (La Fraternité était un journal communiste placé sous l’égide de Babeuf, du philanthrope socialiste Owen, et de Jésus, proclamateur de la fraternité).

"Exposé préliminaire.

De nombreux écrivains ont fait consister la prospérité des nations dans la multiplicité de leurs besoins, dans la diversité toujours croissante de leurs jouissances matérielles, dans une immense industrie, dans un commerce illimité, dans la rapide circulation des métaux monnayés, et, en dernière analyse, dans l’inquiète et insatiable cupidité des citoyens. Tantôt on a préféré l’entassement des propriétés territoriales en peu de mains ; tantôt on s’est prononcé pour la multiplication des petits propriétaires ; et tandis que les uns ont cru la misère et l’abrutissement de la partie productive de la nation nécessaire à l’opulence et à la tranquillité du tout, d’autres, en offrant la liberté illimitée de l’industrie et des transactions comme un moyen de remédier à l’inégalité établie, ont frayé le chemin à une nouvelle corruption et à de nouvelles inégalités. - Dès qu’on eût placé le bonheur et la force de la société dans les richesses, on fut nécessairement conduit à refuser l’exercice des droits politiques à tous ceux qui n’offraient pas, par leur fortune, une garantie de leur attachement à un pareil ordre, réputé le bien par excellence.
Dans tout système social de ce genre, la grande majorité des citoyens, constamment assujettie à des travaux pénibles, est condamnée de fait à languir dans la misère, dans l’ignorance et dans l’esclavage. Du grand nombre des salariés et du petit nombre des salarians (sic) résulte nécessairement la misère des premiers. L’ignorance est, à la fois, une nécessité pour les travailleurs surchargés, et une précaution pour ceux qui ont rejeté sur eux leur propre fardeau. De la misère et de l’ignorance naît l’esclavage, qui est partout où les hommes ne peuvent ou ne savent pas faire usage de leur volonté.
Ce système, que ses partisans eux-mêmes ont nommé : Ordre d’égoïsme ou d’aristocratie, eut, dans la Convention même, d’adroits et habiles défenseurs : les preuves sont dans les astucieuses harangues des Girondins, dans leurs transactions avec la cour, dans leurs perpétuelles invectives contre les amis de l’égalité, dans leurs liaisons avec Dumouriez, etc., etc.
Rousseau proclama les droits inséparables de la nature humaine ; il plaida pour tous les hommes sans distinction ; il plaça la prospérité de la société dans le bonheur de chacun de ses membre, et sa force dans l’attachement de tous aux lois. La richesse publique est pour lui dans le travail et dans la modération des citoyens, et la liberté réside dans la puissance du souverain qui est le peuple entier, et dont chaque élément conserve l’influence nécessaire à la vie du corps social par l’effet de l’impartiale répartition des jouissances et des lumières. - Cet ordre social, qui soumet à la volonté du peuple les actions et les propriétés particulières ; qui encourage les arts utiles à tous, et proscrit ceux qui ne flattent que le petit nombre ; qui développe sans prédilection la raison de chacun ; qui substitue à la cupidité l’amour de la patrie et de la gloire ; qui fait de tous les citoyens une seule et paisible famille ; qui, en un mot, assujettit chacun à la liberté de tous, et personne à celle d’un autre : cet ordre fut de tout temps l’objet des vœux secrets des vrais sages, et il eut, dans toutes les époques d’illustre défenseurs ; tels furent : Minos, Platon, Lycurgue, le Christ, Thomas Morus, Montesquieu et Mably ; plus tard, l’entier gouvernement révolutionnaire, proclamant que : TOUS LES HOMMES ONT UN DROIT ÉGAL AUX PRODUCTIONS DE LA TERRE ET DE L’INDUSTRIE, et enfin les auteurs de la conspiration dite des Égaux, parmi lesquels figurent : Babeuf, Darthé, Buonarroti, Antonelle, Bertrand de Lyon, etc., etc.
Ce système, nommé ordre d’égalité, fut celui de Rousseau. C’est sur ces principes que la société des Babouvistes se forma au Panthéon ; mais un comité secret se chargea de préparer l’insurrection. Ce fut dans ce comité que l’on posa les principes d’ordre social les plus propres à délivrer les nations des maux qui les affligent.
Jamais, y disait-on, la masse du peuple n’est parvenue au degré d’instruction et d’indépendance nécessaires pour l’exercice des droits politiques essentiels à sa liberté, à sa conservation et à son bonheur. Les nations les plus sages de l’Antiquité eurent des esclaves qui les mettaient sans cesse en péril : jamais société civile ne put faire disparaître de son sein cette foule d’hommes qu’aigrit et rend malheureux l’idée des biens dont ils sont privés et dont ils voient les autres en possession. Partout la multitude rampe sous la verge d’un despote ou sous celle des castes privilégiées. - Et, portant ensuite les regards sur la nation française, on la voyait asservie, par les manœuvres des égoïstes, à la corporation des riches et des enrichis. - Quant à la cause de ces désordres, on la trouva dans l’inégalité des fortunes et des conditions, et en dernière analyse, dans la propriété individuelle par laquelle les plus adroits ou les plus heureux, dépouillèrent et dépouillent sans cesse la multitude qui, astreinte à des travaux longs et pénibles, mal nourrie, mal vêtue, mal logée, privée des jouissances qu’elle voit se multiplier pour quelques-uns, et minée par la misère, par l’ignorance, par l’envie et par le désespoir dans ses forces physiques et morales, ne voit plus dans la société qu’un ennemi.
L’histoire de la révolution venait à l’appui de ces réflexions. Le comité y voyait la classe antérieurement riche et elle qui l’était devenue, assiduement (sic) occupées à s’assurer la prééminence ; il y voyait que les prétentions ambitieuses allaient toujours de pair avec la haine du travail et le désir de l’opulence ; que l’attachement du peuple aux droits de cité s’était refroidi à mesure que les institutions favorables à l’égalité avaient reçu des atteintes, et que toute la politique des aristocrates consistait à appauvrir, diviser, dégoûter, effrayer et comprimer la classe laborieuse, dont les réclamations sont par eux représentées comme les causes les plus actives de la décadence de la société. - D’après ces observations, on dut conclure que la cause toujours agissante de l’esclavage est tout entière dans l’inégalité. Détruire l’inégalité est donc la tâche de tout législateur vertueux : voilà le principe qui résulta des méditations du comité. Comment parvenir à son application ?
Amar, qui avait vu la Convention pourvoir aux besoins urgens* de la patrie par la taxe des objets vénaux, par les contributions révolutionnaires et par les réquisitions sur les riches, vantait cette manière d’enlever le superflu qui encombre les canaux trop remplis pour le rendre à ceux qui manquent du nécessaire. D’autres proposaient le partage des terres, les lois somptuaires, l’impôt progressif. - Mais l’on observa que les législateurs, qui, pour diminuer les ravages de l’inégalité, avaient eu recours au partage des terres et aux lois somptuaires, en livrant la distribution des travaux et des biens à l’avidité et à la concurrence, n’avaient opposé au torrent que de faibles remparts, toujours minés et renversés par l’action incessante de l’avarice et de l’orgueil, auxquels le maintien du droit de propriété fournit constamment mille moyens de franchir tous les obstacles.
Les réquisitions et les taxes furent employées utilement pour faire face aux besoins urgens*, et déjouer la malveillance des riches ; mais elles ne sauraient faire partie de l’ordre habituel de la société, sans en attaquer l’existence : car, outre qu’il serait impossible de les asseoir sans risquer d’enlever le nécessaire, elles entraîneraient le grave et irréparable inconvénient de tarir les ressources de la reproduction, en ôtant aux propriétaires, à qui elles laisseraient la charge de la culture, l’encouragement de la jouissance ; elles seraient d’ailleurs insuffisantes contre l’entassement sourd du numéraire, résultat inévitable du commerce vers lequel se tourneraient naturellement les spéculations de l’avidité. L’impôt progressif serait un moyen efficace de morceler les terres, d’empêcher l’accumulation des richesses et de bannir l’oisiveté et le luxe, si l’estimation exacte des fortunes qu’il exige n’était pas difficile à atteindre ; car comment apprécier les capitaux ? cette manière d’asseoir l’impôt serait tout au plus un acheminement au bien ; elle pallierait le mal sans en couper la racine. - Par la loi de la nature, qui fait dépendre la production du travail, ce travail est évidemment pour chaque citoyen une condition essentielle du pacte social ; et comme chacun apporte en société une mise égale (la totalité de ses forces et de ses moyens), il s’ensuit que les charges, les productions et les avantages doivent être également partagés : le but de la société est effectivement de prévenir les inégalités naturelles.
Ceux qui raisonnaient ainsi, voyaient dans LA COMMUNAUTÉ DES BIENS ET DES TRAVAUX, le véritable objet et la perfection de l’état social, le seul ordre public propre à bannir à jamais l’oppression en rendant impossibles les ravages de l’ambition et de l’avarice, et à garantir à tous les citoyens le plus grand bonheur possible. Il était reconnu entre ces égaux, que les lois de liberté et d’égalité ne recevraient jamais une application utile et durable, sans une réforme radicale dans l’ordre des propriétés.
Le 9 ventôse an IV, la clôture de la société fut décrétée par le Directoire et exécutée par le général Buonaparte : et les Égaux furent proscrits ; mais toutes ces persécutions ne firent que déterminer Babeuf et ses amis à développer leurs plans et à éclairer leurs concitoyens. Ils créèrent un Directoire secret de salut public, vers les premiers jours de germinal an IV.
Ce nouveau comité adopta la doctrine politique dont il vient d’être parlé, basée sur ces principes : que l’égalité des travaux et des jouissances est le seul but de la société ; que l’égalité sans restriction, amène et garantit le plus grand bonheur de tous, avec la certitude qu’il ne pourrait jamais leur être enlevé, et qu’enfin l’impartiale distribution des biens et des lumières devra être le résultat infaillible et définitif des efforts des conjurés.
Leur objet et leur moyen était le peuple.
Leur point de ralliement, la constitution de 93 modifiée dans ses dispositions sur la propriété.
Leur premier mobile, la vérité et l’exposé des droits du peuple.
Le comité, après avoir résolu de substituer à l’autorité existante une autorité provisoire et révolutionnaire, à la nomination des insurgés de Paris, qui devait s’adjoindre un démocrate par département ; après avoir formulé son fameux acte insurrecteur qui comprenait les moyens transitoires pour arriver à la communauté ; après avoir arrêté le décret du peuple à sa nouvelle autorité provisoire, décret fondé sur ses droits naturels, sur ce que l’inégale rétribution des travaux et des biens est la sources intarissable de l’esclavage et des malheurs publics ; sur ce que le travail de tous est la condition essentielle du pacte social, sur ce qu’enfin la propriété réside essentiellement dans le peuple, qui peut seul en déterminer et en changer la répartition, et après avoir enfin créé son comité militaire, et pourvu à toute l’insurrection, le comité, disons-nous, s’occupa d’une manière plus spéciale de la législation définitive de l’égalité.
A l’aide des débris qui restent de toute cette affaire, Buonarroti a exposé ainsi qu’il suit, la forme civile et politique que les conjurés préparaient aux Français, et les institutions transitoires par lesquelles ils comptaient les y conduire. "

Néo-Babouvistes. Retombées de la lecture de Buonarroti

Renverser le Directoire bourgeois, rétablir la Constitution démocratique de 1793, aller vers la suppression de la propriété individuelle, "instaurer la communauté des biens, des travaux et des jouissances", tels étaient les buts des Égaux que découvraient les lecteurs de Buonarroti en ces débuts de la Monarchie de Juillet.
Si beaucoup d’entre eux ont jugé condamnable, ou au mieux utopiques et irréalisables les deux derniers objectifs, il n’en est pas allé de même avec ceux des républicains, qui voyaient dans la République non seulement le triomphe de la démocratie, mais encore et surtout l’avènement de la justice sociale. C’est alors que ces militants ont commencé à se séparer clairement des républicains petits bourgeois dont le visée n’était, plus ou moins exclusivement, que politique.
Regarder vers ce passé déjà lointain permit aux révolutionnaires les plus radicaux, les plus attentifs au sort des classes laborieuses, dont nombre d’entre eux faisaient partie, de prendre une conscience nouvelle de ce qui leur était imparti.
L’apport principal de l’ouvrage de Buonarroti, en effet, a été de leur faire comprendre la nécessité d’une organisation politique ferme et structurée, au service de la Cause, et de poser en perspective, au lendemain d’une éventuelle victoire, la nécessité d’une dictature transitoire permettant d’assurer la pérennité de la Révolution. On sait que ce fut la position de Blanqui et de ses disciples. Ce fut aussi, dans la mouvance de de ceux qui commencent à s’appeler communistes, la position de la nébuleuse "néo-babouviste". Nous y reviendrons.

À noter que Buonarroti, qui n’avait jamais cessé d’intéresser les chercheurs, a fait l’objet de deux publications importantes dans les dernières décennies.
En 1969, poursuivant leur remarquable travail de diffusion des "Classiques du Peuple" (hélas trop peu soutenu), les Éditions sociales publièrent un Buonarroti, Conspiration pour l’Égalité, dite de Babeuf, préfacé par Georges Lefebvre.
Peu après, on pouvait lire l’important travail de A. Galante Garrone, Philippe Buonarroti et les révolutionnaires du XIX° siècle, 1828-1937, Ivréa Éditions, Champ libre, 1975. (publié en Italie chez Einaudi en 1972)

Pour appréhender toute la complexité et tout l’intérêt de cette nébuleuse communiste "néo-babouviste" des années 1840, il est impératif de lire l’ouvrage de Alain Maillard, Alain Maillard, La communauté des Égaux. Le communisme néo-babouviste dans la France des années 1840, Paris, Kimé, 1999.
Voici la présentation de l’éditeur :
"Communisme : le mot se répand en France au début des années 1840. Il désigne alors la doctrine qui vise à fonder la république sur la communauté des biens, des travaux et des jouissances. Ses partisans la révèlent secrètement, notamment à Paris et à Lyon, dans la Société des travailleurs égalitaires et d’autres groupements de conspirateurs. Surtout, ils la proclament publiquement dans des écrits qui défendent la mémoire de Gracchus Babeuf et de Philippe Buonarroti, dans des rassemblements officiels comme le banquet de Belleville, dans de nombreuses réunions populaires et dans leur presse ouvrière. Jusqu’à la révolution de 1848, le mouvement "néo-babouviste", animé par Théodore Dezamy, Jean-Jacques Pillot, Richard Lahautière, André-Marie Savary, Joseph Benoit, les frères Charavay, Jules Gay et bien d’autres, forme avec une école rivale, celle d’Étienne Cabet, le "parti communiste".
Ce livre tente de comprendre et d’expliquer comment la vision du monde et les pratiques politiques de ce communisme égalitaire se sont développées au cours des années 1840 ; comment des militants issus des "blouses" et de la "redingote pauvre" ont transformé le républicanisme ouvrier, apparu avec la révolution de 1830 et la floraison de lutes et d’utopies sociales sous la monarchie de juillet, en communisme ouvrier".

Cf. la recension par C.Mazauric, dans Annales historiques de la Révolution française, n°322, oct.dec.2000. [1]

Nous avons parlé du versant "aval" de l’œuvre de Buonarroti. Mais tous ceux qui s’intéressent à la source n’ont que l’embarras du choix dans l’impressionnante bibliographie consacrée à Babeuf.
Gracchus Babeuf a toujours été à l’honneur dans l’historiographie et dans les célébrations soviétiques. Le mouvement ouvrier français ne l’a jamais oublié, pas plus que les historiens français, et non des moindres (la liste serait longue de leurs publications, sans oublier l’indispensable revue Études babouvistes dont J.M-. Schiappa est responsable).
Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, et dans leur désir, souvent pathétique, de dénouer le lien trop ombilical du communisme français au communisme soviétique, nombre d’idéologues du P.C.F se sont cherché des racines brevetées à cent pour cent nationales. D’où un "revival" de Babeuf, un retour à son "communisme" porteur d’une exigence d’égalité et de justice sociale, dans le reflux de la Grande Révolution. Mais un revival par trop téléologique dont Cl. Mazauric était sans doute le mieux placé pour assurer le dépassement.
Aujourd’hui, à qui s’intéresse à cette source du communisme contemporain en France, je ne saurais donc trop recommander l’ouvrage de Claude Mazauric, Babeuf. Écrits, Textes choisis de Gracchus Babeuf, introduction nouvelle, annotations, sources et travaux par Claude Mazauric, Pantin, Le Temps des cerises, 2009 (Éditions sociales, 1965).

Présentation de l’éditeur :

« De quoi, François-Noël Babeuf, que l’histoire connaît sous le nom de « Gracchus Babeuf », né en Picardie en 1760, devenu parisien peu après 1789, condamné à mort en 1797, est-il devenu depuis deux cent douze ans, l’incarnation, le symbole ou l’annonce ? En quoi évoquer sa personne conduit-il à favoriser l’expression d’une aspiration générale au « bonheur commun », toujours présente ?
C’est à proposer aux lecteurs le moyen d’en juger par eux-mêmes que le présent recueil des Ecrits de Babeuf est résolument consacré. Les « sources » de l’histoire personnelle et publique de Babeuf sont particulièrement nombreuses et diverses : en se laissant porter par l’émotion que suscite leur lecture, en s’interrogeant sur la signification des mots et le sens des actes dont ils indiquent la portée, la lectrice ou le lecteur d’aujourd’hui, découvrira la fécondité et la signification profonde du projet collectif de transformation sociale dont Babeuf fut, à la fois et en son époque, l’âme et le protagoniste majeur.
Celui dont on a trop souvent dit que la pensée et l’action incarnaient une première forme historique du communisme contemporain, appartient d’abord à son temps : celui de la Révolution française. Babeuf n’eut en effet de cesse de se servir du levier de la démocratie politique et des luttes de masse qui ont fait irruption en France à partir de 1789, pour tenter d’imposer plus d’égalité et de justice sociale entre les êtres humains : en cela son message demeure actuel et parle à tous.

Substantiellement introduits, commentés, annotés, référencés et remis en contexte, les Ecrits de Babeuf dont ce recueil est la quatrième réédition augmentée et complétée, tient compte des derniers travaux et des dernières recherches consacrées à l’histoire de Babeuf et de son journal, Le Tribun du peuple. »

Notes

[1Mazauric.

Répondre à cet article