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Fascisme, à force de crier au loup…

dimanche 10 novembre 2019, par René Merle

Quand l’inimaginable est devenu banal…

Dans notre belle démocratie sondagière, les résultats des élections sont annoncés de longue date : ainsi le face à face Macron-Le Pen au premier tour des présidentielles de 2022, et la courte victoire de Macron au second tour.
Pour préparer le terrain à Macron, le chœur des démocrates effarouchés nous refait le coup de la menace fasciste.
Depuis quelques années, le mot avait été abandonné au profit du mot « populisme ».
Seulement voilà, il paraît qu’il y aurait un populisme de gauche et un populisme de droite.
Alors, pour être net, va pour le fascisme, nous disent les Cassandres de service.

Je me permets ici quelques considérations personnelles à propos de ce mot, « fascisme ».

J’ai grandi dans une ville ouvrière où l’immigration italienne avait été très importante, et où le mot « fasciste » avait une résonance immédiate, tant étaient nombreux ceux qui avaient quitté l’Italie pour fuir le fascisme, et qui l’avaient combattu pendant la guerre, dont nous sortions à peine.
Le mot « fasciste » avait un vrai sens, comme le mot « antifasciste ».

Jeune étudiant à Paris, j’ai connu un Quartier latin où, dans les années 1955-1957, il ne faisait pas bon vendre seul Clarté [1] ou Témoignage chrétien [2]. Les groupuscules que nous devions affronter alors étaient pour nous clairement des groupuscules fascistes, ennemis de la République, tenants de l’Ordre nouveau.

J’ai conservé cette vieille photo de Libération [3] de février 1956.
Certains de ces manifestants, s’ils sont toujours de ce monde, s’y reconnaîtront sans doute. En tout cas, je m’y reconnais.

Il n’est pas étonnant que deux ans après, quand le régime militaire que ces groupes d’extrême-droite appelaient de leur vœux, prit le pouvoir à Alger le 13 mai 1958 [4], nous avons encore crié au fascisme.

Jeune professeur à Reims, j’avais alors une vieille traction, et je me souviens avoir véhiculé dans la nuit du 13 au 14 mai 1958 un responsable de la fédération du PCF, qui, comme ses camarades, faisait la tournée des anciens résistants (quelques bonnes vieilles mitrailtettes bien graissées...). Nous nous attendions à un putsch fasciste en France.
Notre tournée était celle du vignoble, et je me souviens avoir bu quelques coupes by night tout en supputant un lendemain qui ne chanterait pas.
Et puis De Gaulle vint, qui écartait la menace de guerre civile en France [5] avec son « Je vous ai compris » aux Français d’Algérie, et « Je ne suis pas un dictateur » aux Français de métropole…
Nous avons continué alors à crier au fascisme, et nous n’avons pas été compris par les Français. Cruel isolement [6].
Car avec De Gaulle s’ouvrait une nouvelle ère de domination de la droite, qui écartait l’hypothèse autoritaire mais voulait s’imposer par le contrôle des esprits. Ah l’ORTF gaulliste… Avec lui s’affirmaient aussi une forme de capitalisme d’État, et un nationalisme rompant avec l’atlantisme des précédents gouvernements.
En tout cas, l’épisode m’a appris qu’il ne fallait pas crier « au fascisme » à tort et à travers.

J’en viens maintenant à un épisode qui, pour être pénible, n’en a pas moins eu des côtés franchement comiques. En 1995, le Front national gagnait les élections municipales de la ville de Toulon, (où j’habite), avec 37% des suffrages grâce à une triangulaire qui l’opposait au maire UDF sortant, 35%, et à une liste socialiste 28%.
Des trains entiers ont alors déversé sur Toulon, BHL en tête, les flots de Belles Âmes comme il faut et d’AntFafs pas comme il faut. J’en écrivais il y a longtemps déjà : « Nous avons assez donné (reçu ?) dans le Midi en 1995 avec, derrière les ténors autoproclamés, (dont l’actuel nouveau conseiller-ministre des affaires d’Afrique du Nord), la descente massive de « résistants » du sixième arrondissement venus donner des leçons de résistance antifasciste à notre peuple de Beaufs. On a vu le résultat » [7]
Ce ne sont pas ces cris d’orfraie « antifascistes » qui ont fait que la municipalité FN se disloque, et qu’elle soit battue aux élections suivantes (sans que le FN voie son potentiel électoral affaibli, bien au contraire).

Je me souviens aussi de l’imposante manifestation toulonnaise au lendemain de la présence annoncée du diable Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002. Une des plus grosses que Toulon ait connu.
Depuis, plus de manifestations, et, d’élections en élections, le Front National a cheminé en respectabilité, gagnant des sièges dans le Var, invité par les médias régionaux comme il l’est par les médias français… À force de crier au loup, le loup a perdu ses grandes dents. Mais il est plus prégnant que jamais.
Je ne sais si vous connaissez des électeurs FN, pardon RN désormais, moi j’en connais quelques uns. Il y a des nostalgiques de l’Algérie française, venue si nombreux s’installer sur notre côte. Mais il y a aussi et surtout des gens, et je dois dire de braves gens pour les avoir côtoyés en voisinage : c’est le triptyque « Sécurité, Ordre, Francitude » qui les rassérène. Reste à savoir ce qu’ils penseront du nouveau slogan : « Sécurité, Ordre, Francitude… et justice sociale » puisque Marine Le Pen soutient les manifestants du 5 décembre…

Fascisme ?
Non, un minuscule mouvement portée sur les fonts baptismaux par Françaois Mitterrand qui voyait là un moyen d’affaiblir la droite en cas de triangulaires, et aujourd’hui un grand mouvement, initialement d’extrême droite, qui a su profiter des craintes et des aspirations populaires, un mouvement dont la force attire à lui une bonne partie de la Droite traditionnelle, et donc un mouvement qui n’est plus seulement protestataire, comme il l’a été pendant des décennies, mais un mouvement qui vise le pouvoir.

Notes

[1Journal des Étudiants communistes

[2Le journal prenait de courageuses positions contre le colonialisme et nous éclairait sur la situation en Algérie

[3Il ne s’agit évidemment pas du Libération actuel. Ce Libération première manière était né dans la Résistance comme organe de Libération-Sud, et il avait maintenu depuis la Libération le désir d’une unité des mouvements de résistance et du compagnonnage avec le Parti communiste

[5Mais pas en Algérie où le conflit durera encore quatre ans

[7Cf. l’article complet : « Les récents sondages ont relancé les interventions moralisantes de nos Belles Âmes… « La Bella Gente », comme disent les Italiens. L’Aristocratie des cerveaux.
Il était temps qu’elles parlent, les Belles Âmes, qu’elles disent ce qu’elles ont sur le bout de la langue : "Vous voyez bien, ce petit peuple est vraiment trop con, trop crédule, trop primaire, pour tout dire trop beauf. Ce petit peuple ne veut pas savoir qu’il y a des élites qui pensent pour lui, qui savent pour lui, qui décident pour lui, et qu’il convient de les suivre… À la limite, ce peuple ne devrait plus jouir du droit de vote, si son vote risque de nous jeter hors de la voie (royale ?) de la démocratie… À part le couscous et la pizza, ce peuple ne saisit pas les opportunités qui peuvent le faire jouir de toutes les facettes du multiculturalisme. Trop tricolore, tricolore de chez tricolore. Un tricolore qui sent la naphtaline coloniale et la francisque… Alors qu’à l’évidence il conviendrait d’arborer le tricolore Black Blanc Beur... ".
Bref, nos Belles Âmes ont assez mal pris les derniers sondages qui, manipulés ou pas, leur renvoient une image insupportable. Il est tout aussi insupportable pour les démocrates de voir une partie des couches populaires basculer dans le camp ranci d’une petite bourgeoisie traditionnellement nationaliste et raciste. À la différence qu’ils ne se trompent pas dans l’analyse de la situation, et dans ce qu’il convient de faire.
Qui, depuis plus de trente ans, avec le soutien d’un tapage médiatique inouï, a tout fait pour discréditer, pour affaiblir, pour abattre, les organisations de lutte de classe qui offraient à ces couches populaires une solidarité et un espoir ? Qui a substitué aux revendications sociales d’égalité et de justice, jugées ringardes et inapplicables, des revendications sociétales hédonistes ? Qui, sinon nos Belles Âmes, culturellement "libérées" et socialement vendues au "libéralisme".
Comme l’écrit Jean-Claude Michéa dans Lasch, mode d’emploi, ces élites «  vivent leur enfermement dans le monde humainement rétréci de l’Economie comme une noble aventure, « cosmopolite », alors que chaque jour devient plus manifeste leur incapacité dramatique à comprendre ceux qui ne leur ressemblent pas : en premier lieu, les gens ordinaires de leur propre pays »( Christopher Lasch, La révolte des élites. Et la trahison de la démocratie. Climats, collection Sisyphe, 1996. Introduction de Jean-Claude Michéa. L’ouvrage a été réédité chez Flammarion - Champs en 2009).
Les démocrates n’ont jamais rougi d’avoir une nation. À sa grande honte, une télévision publique n’a pas hésité tout récemment à assimiler la montée de l’extrême droite à la montée du sentiment national. Mais dans quel monde sommes-nous, quelle vision en ont ces jeunes journalistes arrogants et ignorants ? Sur la carte de résistant de mon père, je lis "Front National". Le vrai. Oui, Front national de lutte pour la Libération de la France du joug nazi et pétainiste. Qu’on ne vienne pas nous dire que cela sentait le terroir, et le pétainisme...
Par pitié, qu’elles n’interviennent pas maintenant, nos Belles Âmes. Nous avons assez donné (reçu ?) dans le Midi en 1995 avec, derrière les ténors autoproclamés, (dont l’actuel nouveau conseiller-ministre des affaires d’Afrique du Nord), la descente massive de « résistants » du sixième arrondissement venus donner des leçons de résistance antifasciste à notre peuple de Beaufs. On a vu le résultat.

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