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Sur l’insurrection canaque de 1878

jeudi 14 novembre 2019, par René Merle

Louise Michel et Charles Malato

On finit souvent en étant bien différent de ses options de jeunesse

On m’a souvent fait remarquer que j’aurais tort de m’imaginer que tous les Communards aient été des saints. Et de m’en citer quelques-uns qui ont mal tourné : boulangistes, antidreyfusards, antisémites... Certes.
D’ailleurs, dans le Var, où j’ai le plaisir de vivre, les électeurs en ont su quelque chose, qui élirent, sous l’étiquette socialiste avancé, Gustave Cluseret, général momentané de la Commune, pour le retrouver au moment de l’Affaire, hyper nationaliste et antisémite... mais toujours élu.
Nul ne l’ignore, le cheminement des hommes n’est pas toujours conforme à leurs engagements de jeunesse. Quelques exemples en vrac :
Si Pierre Laval (fusillé pour collaboration en 1945) était mort en 1904, il ne serait pour les biographes qu’un jeune étudiant militant du comité révolutionnaire central, arborant volontiers la cravate rouge...
Si Jacques Doriot (mort en 1945 en Allemagne dans la débacle du Reich qu’il avait ardemment soutenu) était mort en 1933, il ne serait pour l’histoire qu’un actif et populaire dirigeant communiste...
Si Victor Hugo était mort en 1845, il n’aurait été pour l’histoire un Pair de France orléaniste, qui avait quitté la plume romantique pour la politique...
Si François Mitterrand était mort en 1934, il aurait laissé la mémoire d’un étudiant aux relations cagoulardes, membre des "Jeunes Volontaires Nationaux" des "Croix de feu"... Et s’il était mort en 1942, la francisque à la boutonnière...
Sans oublier, pour passer la frontière, Benito Mussolini, responsable en 1912 du quotidien du parti socialiste italien, l’Avanti...
Etc., etc.
Et encore, si nous quittons les reniements, s’ouvrirait le domaine des évolutions tranquilles, comme celles qui virent passer tant de jeunes trotskystes des années 1960-1970 vers un Parti socialiste en quête de pouvoir. Bien des ministres présents ou passés en savent quelque chose.
Les Communards, donc, n’ont rien d’original, qui eurent aussi leur part d’évolutions "réalistes" vers des chapelles socialistes bien réformistes...
Il n’empêche pas que, dans leur grande majorité, les survivants des bagnes et les retournés de l’exil sont demeurés fidèles à leurs engagements initiaux. Mais ces engagements étaient-ils à même de leur permettre, à chaud, de faire face à des situations radicalement nouvelles ?
Ainsi, il est reproché à certains d’entre eux qui, fidèles à leurs engagements, croupissaient au bagne de Nouvelle Calédonie, d’avoir sans état d’âme participé à la répression de l’insurrection canaque de 1878. Reproche formulé bien sûr seulement par qui pense que l’insurrection canaque avait le droit pour elle...
Nous allons voir cela de plus près, en renvoyant déjà, pour tout ce qui concerne l’histoire du peuplement européen et de la déportation en Nouvelle Calédonie, aux travaux contemporains de l’historien Louis-José Barbançon.

Les Communards et l’insurrection canaque


Le chef Ataï

On lit dans le très répandu Petit Journal (15 septembre 1878) l’entrefilet suivant :
« LA RÉVOLTE DES CANAQUES. Le ministre de la marine et des colonies a reçu hier matin, du gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, le télégramme suivant :
« Sidney, 12 septembre.
Quatre colonnes, parties de Moidou, Uraï, Funwary et Canala, ont surpris les révoltés le 1er septembre. La chef Altaï et son fils Baptista tués ; de notre côté, un Canaque blessé [1]
Nous rappellerons que, dans un rapport du 6 juillet, le gouverneur annonçait que lors des assassinats commis à la Foa, le 24 et le 25 juin, les Canaques révoltés étaient conduits par le chef Altaï [2]. Ce chef énergique et intelligent, qui n’avait jamais voulu se soumettre entièrement à l’autorité française, était considéré comme l’instigateur et l’âme de la rébellion.
Il est bon également de remarquer, à propos des nouvelles rapportées par divers journaux, que le commandant Olry, dans son télégramme du 5 septembre, publié au Journal officiel du 7, a soin de faire au ministre de la marine la recommandation ci-après :
"Défiez-vous des exagérations des renseignements qui n’émanent pas directement de moi. " »

Suit cet autre entrefilet :
« Sidney, 12 septembre soir.
On confirme l’échec infligé aux Canaques dont le chef Altaï [i[Ataï]] et son fils Baptista ont été tués.
Les Canaques ont perdu 130 hommes dont plusieurs chefs. Ils ont été battus complètement.
Aucun Français n’a péri dans l’expédition. »

Autant dire que pour l’opinion française l’événement est passé à peu près inaperçu.
A-t-on lu en France cette brochure reprenant des articles écrits à chaud en 1878, défendant le point de vue des colons et demandant une administration plus au fait des réalités locales : Insurrection des tribus canaques des Circonscriptions de Bouloupari à Koné. Massacres des 26 et 27 juin et 11 septembre 1878, Nouméa, Imprimerie civile, 1882 ?
En voici quelques extraits :

« L’insurrection actuelle est sans précédent : depuis 1853, date de la prise de possession, quelques assassinats isolés avaient été commis. Aujourd’hui nous nous trouvons en présence d’un soulèvement organisé qui a déjà fait 150 victimes[juillet 1878].
Les indigènes ont cherché à exterminer la race blanche.
[...] Qui rendra à leurs pères, à leurs maris, ces enfants, ces femmes aimées, qui n’ont pu trouver grâce devant ces tribus sauvages ? Qui rendra leurs parents aux malheureux orphelins ?
Que ceux chez qui un sentiment de pitié pour les indigènes survit encore se posent ces questions
 ».

Avec un texte de septembre 1878, la brochure justifie ensuite fusillades préventives et répression généralisée :
« Puisque nous avons conquis une colonie, c’est pour coloniser ; qui veut la fin veut les moyens" [...] Nous devons toujours et toujours nous méfier des indigènes qui ne sont pas de "grands enfants", mais ressemblent à tous les sauvages et sont dissimulés et vindicatifs. Il y a deux races en présence : l’antagonisme ne cessera qu’avec la disparition de l’une ».
En conclusion, la brochure corrige un peu le tir (si j’ose dire), en reconnaissant que "L’indigène est le premier occupant du pays, et on doit lui laisser le terrain nécessaire pour le nourrir ; mais si l’indigène ne doit pas être sacrifié au colon, il faut encore en moins que les intérêts du colon soient sacrifiés aux exigences injustifiables des indigènes."

Mais les Communards déportés, dans ce drame ?
Louise Michel (cf. son ouvrage La Commune, Histoire et souvenirs [3], consacre des pages émouvantes à l’insurrection et à la mort d’Altaï. Elle écrit notamment :
« Parmi les déportés, les uns prenaient parti pour les Canaques, les autres contre. Pour ma part, j’étais absolument pour eux. »

De fait, empreints de l’idéologie ordinaire de suprématie raciale sur les "sauvages", traumatisés par les exactions des révoltés, terrorisés par le fait que les Canaques s’attaquaient à tous les non Canaques, participèrent à la répression un groupe de Kabyles déportés après leur grande insurrection de 1871, et une escouade de trente Communards de Paris et de Narbonne. Les observateurs notèrent leur relative mansuétude au regard de l’extrême brutalité de la répression : ignorant les ordinaires exécutions sommaires, eux faisaient des prisonniers !
Sur le chef de cette escouade, cf. :
Amouroux

Les souvenirs de Charles Malato
Voyons maintenant le point de vue détaillé d’un jeune homme, déporté avec ses parents communards, Charles Malato [1857-1938].

Malato avait été déporté avec ses parents communards en 1874 (son père était un démocrate italien établi en France). En Nouvelle Calédonie, il était employé à la poste. Ami de Louise Michel, il prend néanmoins le fusil (sans avoir à s’en servir) pour protéger ses parents vivant dans un poste isolé.
Après l’amnistie, de retour en France, il deviendra un actif militant anarchiste. Voici comment il présente et analyse l’insurrection de 1878 dans son livre de souvenirs : Charles Malato, De la Commune à l’anarchie, Stock, 1894 – ch.XII – "Guerre de race".

« Les causes de l’insurrection de 1878, la plus terrible qu’aient à enregistrer les annales de la colonie, furent multiples.
D’une part, la spoliation des terres et les ravages des bestiaux errants : nous en avons parlé. D’autre part, l’antagonisme naturel entre l’Aryen civilisé (?) [4], spéculateur individualiste, et le Mélanésien demeuré à l’âge de pierre et au communisme primitif, antagonisme parfois assoupi ou latent, jamais éteint. Enfin, les intrigues des missionnaires.
Ceux-ci, depuis le remplacement de l’amiral Guillain [5], leur bête noire, avaient été les maîtres incontestés du pays. De la Richerie [6] se laissait gouverner par sa femme, que gouvernaient les prêtres ; Aleyron [7] était forcené réacteur et, par conséquent, clérical ; de Pritzbuer [Léopold de Pritzbuer, capitaine de vaisseau, gouverneur de 187 à 1898] semblait le subordonné de l’évêque. Le capitaine de vaisseau Olry [8], qui fut, vers le milieu de l’année 1878, envoyé pour nous régir, était, sinon communard, du moins, aussi avancé, bourgeoisement parlant, que pouvait se montrer un officier supérieur de cette marine où l’autocratie absolue est un dogme. Il ne collaborait pas à la République anticléricale du renégat Léo Taxil [9], mais sa première mesure, très commentée dans la colonie, fut d’affirmer par décret la prééminence du gouverneur sur les autorités ecclésiastiques.
Celles-ci déclarèrent aussitôt à l’audacieux une guerre mortelle.
Quelle plus mauvaise note pour Olry, auprès de ses chefs hiérarchiques, que de passer pour un administrateur incapable, réduisant les indigènes à la révolte et mettant la colonisation en danger, la perdant même ? Les missionnaires, qui, tous les ans, avaient aux environs de Nouméa de mystérieux conciliabules, pieusement appelés la « Retraite, » furent certainement au courant des menées d’Ataï, les encouragèrent sans se mettre en vue et eurent cette suprême habileté de pousser à la révolte les tribus infidèles par l’intermédiaire de tribus chrétiennes, celles de Thio. Ces dernières, après avoir participé aux premiers massacres, firent brusquement défection et finirent même par marcher contre leurs frères de race.
Forcément contradictoire, cette dualité de direction, celle d’Ataï et celle des missionnaires, sauva les colons en faisant éclater prématurément l’insurrection. Celle-ci eut pour prologue, le 19 juin, le meurtre du libéré Chêne, à vingt-cinq kilomètres de Bouloupari. Le pauvre diable vivait, depuis de longues années, avec une popiné dont il avait un enfant : tous trois furent massacrés. Pour connaître les meurtriers, la brigade de gendarmerie de La Foa arrêta les chefs des tribus voisines et, pour délivrer leurs chefs, les Canaques massacrèrent les gendarmes, dans la matinée du 25.
La guerre était commencée, impitoyable de part et d’autre. Les insulaires, qui voulaient reconquérir leur sol et leur liberté, montrèrent autant de décision que d’adresse. Au lieu d’attendre, devant leurs villages, le choc des soldats européens, ils prirent l’offensive, se divisant en deux fortes bandes, dont l’une marcha sur Bouloupari, tuant et incendiant tout sur son passage, menaçant même Nouméa, où s’enfuyait une cohue affolée de concessionnaires, tandis que l’autre, massacrant une quarantaine de colons échelonnés entre La Foa et Uaraï, poussait jusqu’à cette derrière localité et brûlait la briqueterie. Sans l’arrivée toute fortuite de la Vire, avec le commandant Rivière, qui mit aussitôt à terre une compagnie de débarquement et prit la direction supérieure des opérations, ce chef-lieu d’arrondissement important pour le pays, subissait le sort de Bouloupari. […]
Mon collègue de Bouloupari, ancien sergent-major, mourut très bravement à son poste : il transmettait un télégramme au chef-lieu, lorsque les Canaques envahirent son bureau. Il comprit ce qui l’attendait et eut la présence d’esprit d’établir instantanément la communication directe entre Nouméa et Uaraï, ce qui se fait par l’introduction de deux fiches métalliques dans un commutateur. Aussitôt après, il fut tué ; son surveillant, Clech, courant à son secours, eut les mains et la tête brisées comme il enjambait une balustrade. Madame Clech fut saisie, garrottée avec les draps de son lit et violée, après quoi on lui fendit l’abdomen et coupa les paupières. Ces détails paraîtront affreux : on ne pouvait cependant attendre autre chose de sauvages exaspérés dont on avait pris le pays et méconnu la liberté ; la guerre n’est-elle pas logiquement l’atrocité même ? Tuant sans pitié et poussant l’ironie cruelle au point d’ouvrir le ventre aux femmes qu’ils avaient violées, pour y déposer le cadavre d’un enfant égorgé par eux, ou bien encore enfonçant lubriquement une bouteille, pointe en avant, dans des matrices sanglantes, les indigènes néo-calédoniens subissaient les influences ataviques et espéraient, à force d’horreurs, dégoûter les Blancs de leurs velléités colonisatrices.
Les plus à plaindre, au milieu de cet égorgement général, — car les représailles ne se firent pas attendre, — étaient les déportés, amenés malgré eux chez un peuple qui poursuivait de sa haine tous les Blancs, — quelles que fussent leurs opinions politiques ou sociales. Un grand nombre, établis aux environs de Bouloupari, tombèrent, non sous les flèches empoisonnées des sauvages, comme le racontèrent des journaux européens, car les Néo-Calédoniens n’ont pas de flèches, mais sous le casse-tête et le tamioc.
[...]
L’ennemi ! Faut-il donc l’appeler ainsi ce peuple noir qui combat pour son indépendance ? Proscrits pour la cause de la liberté, allons-nous passer du côté des oppresseurs ?
Telles sont les questions que mes parents et moi nous nous posons avec amertume.
Hélas ! la réponse n’est que trop claire.
Oui ces hommes, en se soulevant contre l’autorité ont pour eux le droit naturel. Ils veulent vivre à leur guise, sur le sol où ils sont nés : rien de plus juste. Mais ils ne distinguent pas, — le pourraient-ils d’ailleurs ! — entre le fonctionnaire qui les opprime, le colon qui, lentement le dépossède et le paria bouclé de force dans leur île, de par la rancune politique ou la vindicte sociale.
Forçats, déportés, femmes, enfants, vieillards, aussi bien que galonnés et messieurs ventrus, tout ce qui a visage blanc leur est odieux et mérite non seulement la mort, mais la torture la plus cruelle. Et, au milieu de leur œuvre inexorable de destruction, jamais l’éclair de pitié ne jaillit.
Il faut bien se préserver, préserver les siens : tout ce qu’on peut faire c’est de rester sur la défensive.
Cette étroitesse a d’ailleurs perdu les insurgés canaques. Eussent-ils ouvert leurs rangs à ceux des Européens qui n’avaient rien à craindre ni à espérer, aux forçats plus encore qu’aux déportés qu’un scrupule patriotique eût retenus pour la plupart, négocié sous main avec les Anglais qui pouvaient les approvisionner d’armes, ils auraient été les maîtres du pays, y compris peut-être Nouméa. Mais, pour cela, il fallait un sens exact de la situation, et, par dessus, la volonté de transformer cette guerre de race en guerre sociale : la victoire était à ce prix. »

Notes

[1La "police indigène", les Canaques gardes-chiourme et une tribu canaque avaient apporté leur appui à la répression

[2Le journal déforme le vrai nom : Ataï

[3Paris, La Découverte, 1999

[4Le point d’interrogation est de Malato

[5Charles Guillain, gouverneur de la Nouvelle Calédonie de 1861 à 1870)

[6Eugène Gaultier de la Richerie, capitaine de vaisseau, gouverneur de 1870 à 1874

[7Louis Aleyron, capitaine de vaisseau, gouverneur de 1874 à 1875

[8Jean Olry, gouverneur de 1878 à 1880

[9journaliste (métropolitain) passé de l’anticléricalisme le plus absolu à l’antimaçonnisme le plus absolu

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