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Barbusse et l’antifascisme

vendredi 15 novembre 2019, par René Merle

Dès les premières années 20, le mot "fasciste" ne s’applique pas qu’à l’Italie

J’évoquais dans un article précédent l’abondante utilisation de l’adjectif "fasciste" à propos des résultats français des dernières élections. À l’évidence, une utilisation tous azimuts risque d’être parfaitement inefficace... À force de crier au loup...
À cet égard, revenir sur les débats qui ont accompagné l’apparition, la diffusion de ce mot, l’évolution de ses sens depuis sa naissance dans la protestation révolutionnaire paysanne italienne, fin XIXe, et sa récupération ultérieure (1919) par le renégat socialiste Mussolini, n’est sans doute pas inutile. Je dis bien revenir sur les débats de l’époque, c’est-à-dire recevoir les réactions à chaud de témoins, de personnes qui subissaient ou combattaient le fascisme, et non pas revenir sur les âpres et contradictoires définitions du fascisme qu’ont proposées nombre d’historiens ces dernières années, c’est-à-dire des analyses de chercheurs non concernés, directement à tout le moins, par la prégnance de la terreur fasciste ; (ce qui est bien naturel, on peut faire l’histoire de la Résistance en étant né après 1945, et celle des Sans culottes sans jamais avoir porté la carmagnole...)
J’ai déjà quelque peu abordé la question sur ce site. Pour autant, à l’évidence, le fascisme, quelle qu’en soit la définition, ne peut se réduire à sa réalité italienne [1], et l’on sait quelle importance "fascisme" et "antifascisme" ont joué dans l’évolution de la situation politique française dans les années 30

À cet égard, le nom de Henri Barbusse, précurseur et maître d’œuvre de la lutte antifasciste dès les années 1920, vient immédiatement à l’esprit. Dans le droit fil de sa dénonciation de la guerre impérialiste, l’engagement antifasciste de l’auteur du Feu s’inscrivait dans ce qu’il estimait être le devoir d’action morale et sociale de l’Intellectuel.
Devant la situation italienne, rappelons sa vigilance proclamée dès 1919, avec l’affaire de Fiume, puis, après la prise de pouvoir de Mussolini en 1922, son action contre les crimes du fascisme italien et notamment son rôle initiateur dans la protestation internationale dénonçant l’assassinat du député socialiste Matteotti (1924). Rappelons également sa campagne contre la terreur blanche dans les Balkans (Bulgarie, Roumanie, Yougoslavie) (1925-1926). Après un voyage d’enquête en 1925, Barbusse crée le Comité de défense des victimes de la terreur blanche dans les Balkans et publie Les Bourreaux en juin 1926

Voici donc, pour commencer cette réflexion un extrait d’un article de Barbusse paru fin 1926 dans la revue militante philosophique et littéraire japonaise Kaizo ("le Renouveau ; la Reconstruction"), socialisante et très ouverte à la vie intellectuelle occidentale. On mesure par cette publication l’écho et l’impact international de l’action de Barbusse.


Kaizo, 1, 1919

On lira la la totalité de l’article de Barbusse sur :
Barbusse]

Après avoir dénoncé la violence ligueuse des "Jeunesses patriotes" en France, Barbusse écrit :
" Il se passe actuellement dans le monde entier et principalement en Europe, un événement d’une importance capitale qui exerce une influence grandissante sur la vie sociale et politique : C’est la création et l’évolution du fascisme.
Qu’est-ce exactement que le fascisme ? La création et l’évolution du fascisme résultent de l’état de malaise et d’incertitude, des difficultés grandissantes de la vie, des menaces économiques et autres, qui surgissent de toutes parts, en un mot de la situa­tion précaire où se débattent actuellement dans presque tous les pays toutes les couches moyennes de la population.
Le vrai moteur du fascisme, ce sont les pouvoirs d’argent, qui ont su et qui ont pu, grâce aux moyens gigantesques de publicité, de propagande et d’action dont disposent ceux qui disposent des richesses, attacher à leur politique la petite et la moyenne bourgeoisie en canalisant dans le sens de la conservation et de la réaction sociale son mécon­tentement, ses appréhensions et ses souffrances.
Nul ne peut contester que de nos jours, et dans les institutions actuelles, tout ce qui est fait d’essentiel est plus ou moins conduit par les grands détenteurs du capital. Si le capitalisme, c’est à dire la main mise de l’oligarchie de l’argent sur les choses sociales, a toujours plus ou moins conduit les affaires humaines, cette emprise et arrivée aujourd’hui à toute sa plénitude. Ce ne sont pas seulement les capitalistes américains qui l’affirment ( et ils ont l’autorité de le faire ), ce sont tous les économistes et tous les observateurs, à quelque opinion ou à quelque caste qu’ils appartiennent.
Or, partout le capitaliste a suscité le fascisme. Il l’a mis sur pied et lui a donné l’élan. Et ce n’est un secret pour personne que le fascisme italien et tous les autres fascismes nationaux sans exception se sont accrus grâce à l’appui financier de la grande bourgeoisie riche, de la grande industrie et des banques. Le fascisme sort du capitalisme. Il en est la résultante logique, le produit organique. C’est l’armée qu’il jette dans la lutte sociale pour maintenir coûte que coûte ce qu’il appelle ses droits et ce que nous appelons seulement : ses profits. Le fascisme est en somme la réaction suprême et brutale, et poussée dans ses extrêmes conséquences, de l’ordre ancien contre un ordre nouveau.
En conséquences de ses principes constitutifs, le fascisme a deux buts, l’un politique, qui est l’accaparement de l’État ; l’autre économique, qui est l’exploitation du travail.
L’exploitation du travail est sa raison d’être. Le déchaînement fasciste tend à faire rentrer dans l’ordre, selon l’expression consacrée, la masse immense des pro­ducteurs, des travailleurs des villes et des champs, qui sont en réalité la substance même et la force vitale de la société. C’est qu’à notre époque, les yeux des masses ont commencé à s’ouvrir, elles ont commencé à s’étonner de cette anomalie prodigieuse que ceux qui sont tout ne sont rien, et que la multitude produise, et peine, et soit jetée dans des guerres, pour les intérêts, contraires aux siens, d’une minorité de profiteurs. Ayant commencé à ouvrir les yeux et à s’étonner, les travailleurs ont commencé à s’organiser, à s’unir pour résister à un destin inique. Donc le vrai fait social est celui-ci : il y avait un prolétariat exploité et inconscient depuis des siècles, et voilà qu’il devient conscient. On peut même dire que la guerre des classes n’est pas quelque chose de nouveau qui est survenu de notre temps, mais plutôt quelque chose que l’on s’est mis de notre temps à discerner et à comprendre. La guerre des classes a en réalité toujours existé du fait de l’oppression de la majorité par une minorité privilégiée. En réalité ce fut toujours, jusqu’aux temps contemporains, la défaite des classes laborieuses. Mais ce n’en est pas moins une guerre.
A cette guerre d’écrasement, le prolétariat organisé oppose un arrangement basé sur l’égalité politique de tous, sur la juste souveraineté du travail et sur la solidarité des divers peuples par dessus des frontières qu’il estime artificielles et néfastes. La guerre des classes, comme l’a dit Lénine, doit aboutir, par la prépondérance, par la victoire, du prolétariat, à l’abolition des classes. Elle doit aboutir également à l’abolition des guerres entre les nations puisque cette victoire referait entre les hommes une autre classification, plus profonde, plus rationnelle, plus réelle que les divisions géographiques, et une alliance plus solide que les alliances diplomatiques.
C’est pourquoi le deuxième but du fascisme est l’accaparement de l’État. Il s’agit de maintenir en l’aggravant le vieux régime dictatorial d’oppression, enchevêtré étroitement avec le nationalisme et l’impé­rialisme, il s’agit de faire triompher, comme par le passé, le principe de la concurrence à outrance et de la lutte, du chacun pour soi, aussi bien entre les individus qu’entre les nations, il s’agit d’imposer la continuation du règne de la loi de guerre et de destruction.
À l’heure qu’il est, on ne peut pas dire que le fascisme ne soit pas partout. On ne peut pas dire non plus qu’il ne soit pas partout le même. Il a partout le même objectif essentiel : l’étouffement de la libération du peuple. Même lorsque des groupements fascistes sont séparés, de pays à pays, par les convoitises nationales, ils sympathisent et ils se soutiennent de par le parallélisme de leurs tendances. Ce ne sont pas par exemple les revendications des fascistes hongrois à propos de la Transylvanie, annexée par la Roumanie, qui ont empêché les fascistes roumains de défendre seuls dans la presse roumaine les faux-monnayeurs fascistes de Budapest. Et ce ne sont pas les déclarations agressives et menaçantes pour la France de M. Mussolini qui empêchent les fascistes français de le prôner et de le prendre comme modèle. Et cela est dans l’ordre des choses. Les fascistes de Bucarest sont plus fascistes que Roumains. Et les fascistes français sont plus fascistes que Français.
Selon les pays où il opère, le fascisme est plus ou moins fort et en conséquence plus ou moins cynique. Partout, en proportion de sa réussite matérielle, il bénéficie déjà soit de la complicité, soit de la complai­sance des gouvernements constitués. Partout il fait montre, tout au moins à ses débuts, de la même hypocrisie. Il ne dit pas : Je suis le fascisme, il dit : Je suis le parti de l’ordre, ce qui est le plus commode de tous les mensonges démagogiques, ou bien il dit : Je suis républicain national patriote, ou bien il arbore quelque autre étiquette. Il prend toutes sortes de noms différents. Il nous éberlue avec des mots. Il forme beaucoup de catégories, mais au fond de tout cela, c’est la même espèce d’hommes. Nous voyons le fascisme camouflé en associations patriotiques ou en associations sportives, et dans la seule Hongrie, pour prendre encore un exemple au hasard, dans la Hongrie dont l’armée nationale a été réduite par le traité de Trianon à 35.000 hommes, il y a de la sorte toute une armée fasciste clandestine de 400.000 hommes qui, en attendant un autre emploi, besogne dans la guerre civile. Elle reçoit des armes de l’Italie et même tout dernièrement, elle en a reçu des uniformes, et en a commandé en Angleterre. Ailleurs, nous voyons le fascisme camouflé en Ligues Militaires, en Associations d’Étudiants Antisémites, en groupements innombrables et parfaitement organisés des officiers et des soldats de l’armée de Wrangel [2]. Tout cela sert d’instrument au plan fasciste. Déjà, dans toute une partie de l’Europe, les gouvernements s’appuient sur cette gendarmerie de classe plus ou moins clandestine et officieuse. Et partout où le fascisme a pris pied sévit un système de banditisme anti-ouvrier qui procède par la terreur et par l’assassinat, et qui maintient tous les travailleurs dans l’esclavage."

La première concrétisation internationale de l’action de Barbusse sera l’organisation, à son initiative et avec le soutien actif de la IIIe Internationale (Barbusse avait rejoint le communisme en 1923), du premier Congrès antifasciste international à Berlin, en 1929.
J’y reviendrai dans un prochain article.

Notes

[1Cf. : Gramsci.

[2Wrangel commandait une armée "blanche" lors de la guerre civile en Russie. En 1920, après la défaite des Blancs, les marines de la coalition alliée antisoviétique, dont la France, assurèrent l’évacuation vers les Balkans et l’Europe occidentale de plusieurs dizaines de milliers de militaires blancs

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