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Bourde et la Commune de Paris

samedi 16 novembre 2019, par René Merle

L’ex ami de Rimbaud ne partageait pas le point de vue du jeune poète sur la Commune [1]

Nous avons déjà rencontré le publiciste Bourde à propose de l’Algérie.
Cf. : Algérie 1870-1890, notamment Kabylie
Voici un de ses textes, publié au lendemain de la Commune de Paris, texte hystériquement anti communard.

Au lendemain de la Commune paraissait un ouvrage de délation, compilation présentant un très grand nombre de participants au mouvement qui venait d’être noyé dans le sang : Les membres de la Commune et du Comité Central, par Paul Delion, Paris, Alphonse Lemaire, 1871.
L’auteur, Paul Bourde, né en 1851, n’a donc que vingt ans, et tente sa chance dans le journalisme. Mais ce jeune Rastignac tout fraîchement arrivé de Lyon (d’où son pseudonyme transparent) a saisi le filon de l’hystérie anticommunarde pour se faire connaître. L’entreprise lui réussira.
Avant de se retrouver à Lyon, Bourde avait suivi dans les Ardennes son père douanier : élève au petit séminaire de Charleville, il s’était lié à Rimbaud avec lequel il prépara même une fugue vers l’outre-mer. Mais si Rimbaud soutint la Commune, il n’en fut pas de même pour Bourde, qui focalise d’une façon radicale sur, ou plutôt contre, le socialisme de la Commune. Ce texte débordant de haine pointe avec une franchise absolue la réalité du conflit de classes, et l’engagement de l’auteur du côté des possédants.

« I - PRÉFACE
Nous n’arrivons point les premiers : d’autres livres ont paru traitant le même sujet que le nôtre, et déjà l’opinion s’est prononcée sur ces publications. Beaucoup les ont trouvées utiles, quelques-uns les ont trouvées mauvaises. De ces derniers, les uns ont dit : il est trop tôt ; les autres : Ces hommes sont vaincus, sont à terre, qu’on ne les frappe point ; d’autres encore, et ils sont nombreux, ont répété : A quoi bon, nous avons eu assez de la Commune sans en garder le souvenir : oublions.
Trop tôt ? pour l’histoire, soit. Mais n’est-ce pas au sortir du règne de ces gens, lorsqu’on vient de les subir, de les voir, de les entendre, qu’il convient d’en fixer les silhouettes ? C’est à peine si maintenant on peut trouver le trait saillant des banales figures qui abondaient à la Commune. Dans quelque temps l’oubli ne le permettrait plus.
Ne point les frapper ? est-ce donc frapper un homme que dire sa vie, ses faits et gestes ? Si c’est le frapper, qui a fourni les verges ? Se sont-ils cachés, les hommes de la Commune ? ont-ils agi dans l’ombre ? Non. Ils ont consigné leurs actes dans leur Journal officiel ; ils ont affiché leurs turpitudes sur toutes nos murailles ; c’est au grand soleil qu’ils ont pillé les maisons, au grand soleil qu’ils ont arrêté et violenté les honnêtes gens, au grand soleil qu’ils ont fusillé les otages. Ils n’ont ni pillé, ni incendié, ni assassiné furtivement : c’est le front haut qu’ils ont commis leurs méfaits, car alors ils étaient encore les maîtres. Pourquoi donc l’écrivain les cacherait-il, lui ? A qui la faute si l’histoire est un acte d’accusation et si des biographies ressemblent à des pamphlets ?
Oublier ? non. Il ne faut pas oublier trop vite, ou plutôt n’oublier jamais. On a écrasé les émeutiers, non l’émeute. L’envie dort au fond du cœur des pauvres et leur remettra les armes à la main sitôt qu’un intrigant excitera cette envie. Cette insurrection a coûté trop de sang, fait trop de ruines pour que la classe qui l’a subie comme la classe qui l’a faite n’en tire une leçon. Les événements sont des enseignements. Malheur arrivera à qui ne les entend point. A la classe aisée donc à en rechercher les causes et à les combattre, à la classe pauvre à en considérer les résultats et à se convaincre de l’inutile folie de pareils attentats.
Des hommes, les uns par conviction, les autres par ambition, s’en vont répandant les idées socialistes et égalitaires, qui, mal interprétées et mal comprises, grisent le peuple par leur apparente justesse : seulement, elles ont un effet directement contraire au but avoué. Elles fomentent des haines entre classes sous prétexte de fraternité, démoralisent le peuple sous prétexte de moralité, et sous prétexte de droit au travail et d’affranchissement du travail détournent les ouvriers de ce travail en le leur montrant comme un esclavage exploité par le capital. Ces idées ont pour complice l’envie des richesses et sont la cause des révoltes contre les lois sociales. Donc, ce sont ces idées qu’il faut détruire ; ce sont les hommes qui les répandent qu’il faut combattre. Voilà la tâche de la classe menacée : la bourgeoisie.
La révolution est un droit sacré, disent ces hommes. Nous y sommes donc à jamais voués. En effet, ce ne sont point des modifications de la société qu’ils demandent, mais un changement complet. Ils ont leur système tout machiné, tut prêt, qu’ils veulent établir tout d’une pièce. Ce système ne pourra raisonnablement être sans vices, et, puisque contre tout vice social l’insurrection devient sacrée et comme obligatoire, quand donc pourrons-nous espérer un peu de repos ? Que restera-t-il de notre généreux pays qui recueille et nourrit tous les rêveurs, tous les songe-creux, tous les utopistes dont se débarrasse le monde, lorsqu’ils auront tous, les uns après les autres, essayé sur lui leurs trop philanthropiques billevesées.
Tous ces systèmes socialistes, égalitaires, humanitaires, révolutionnaires et autres pêchent par la base. Leurs auteurs ont voulu donner à chaque homme le plus de jouissances possibles ; ils n’ont point remarqué qu’en supprimant la liberté individuelle et le luxe, ils supprimaient les sources des jouissances qu’ils voulaient donner. Si la société était enrégimentée selon leurs desseins, si chacun avait son carré de terre réglementaire à cultiver et tant d’heures de travail à fournir par jour sous peine de jeûner, que deviendraient la rêverie et la méditation, le poète et le penseur, dont les œuvres subissent une lente élaboration, dont personne ne peut peser ni mesurer l’activité. Nous n’aurions donc plus ni science ni littérature. Le livre disparaîtrait. Et en quoi, bon Dieu, différerions-nous alors des sujets de Tombouctou et des sauvages d’Australie.
La barbarie n’est point, ce semble, une des conditions du bonheur ; puisque tous les systèmes socialistes – tous – y mènent, ils sont mauvais et condamnables.
Du reste, si dans le système actuel l’égalité n’existe pas dans les conditions, elle existe à peu près dans les moyens. Chacun peut aspirer à la fortune. Il est nombre de riches roturiers de notre époque qui, en remontant de quelques générations, se trouveraient pour aïeul un paysan taillable et corvéable à merci. Les richesses sont soumises à la loi générale de la nature, à la mutation. Essayer de les rendre immuables est donc une folie contre nature. Voilà ce que doit comprendre la classe menaçante : le prolétariat.

II

L’insurrection du 18 mars ne fut pas un mouvement politique : elle n’eut jamais de programme, n’avoua jamais ses intentions. Elle ne répondait à aucun désir de la nation, rien ne la faisait pressentir. Aussi resta-t-elle circonscrite à Paris, incomprise de la province. Elle était le fait de ce ramassis d’aventuriers qui grouille dans les faubourgs, venus des quatre coins de la France et du monde, vivant on ne sait où, on ne sait comment : tourbe confuse que la dépravation commune rend compacte et qu’on ne trouve que le long des ruisseaux de Paris. Ce fut la révolte instinctive – longtemps et sourdement couvée – du misérable contre le riche, de ceux qui n’ont pas contre ceux qui possèdent. Ce fut l’explosion de l’envie des déshérités. Aussi le gouvernement qui en sortit fut-il comme le Salon des refusés de la société. Tout ce qui avait été maltraité par la nature ou mis hors la loi par les hommes, y trouva sa place. On put y voir des fous, des monomanes, des mystiques, des inventeurs, des bossus, des borgnes, des bègues, des boiteux, des paralytiques : les criminels y abondèrent : Eudes et Mégy avaient assassiné, Arnaud et Lisbonne avaient volé, Vésinier avait violé, Ranvier avait fait faillite, Dombrowski avait fait des faux, Clément demanda une place de mouchard, Grollard fut pitre, Blanchet sortait du couvent, Ledroit et Philippe sortaient du bagne [2]. C’était comme on voit une espèce de musée Thusaud [3], doublé du personnel d’une maison de détention. Et de ci, de là, clair-semés, se rencontrent quelques honnêtes gens égarés, quelques fanatiques aveuglés qui n’en font que mieux ressortir l’abjection du milieu dans lequel ils vivaient. »

Notes

[1Cf. ses poèmes dans Communes de 1870-1871.

[2À la calomnie pure et simple, à l’exagération de fautes vénielles, à la dérision biographique, Delion mêle la transformation d’une violence d’ordre politique en crime sordide : ainsi Eudes avait été condamné à mort pour sa participation à l’insurrection blanquiste d’août 1840, et Mégy avait lui aussi condamné à mort pour avoir abattu un policier qui venait l’arrêter (il était recherché pour ses activités révolutionnaires)

[3Musée Tussaud, célèbre musée londonien de figures de cire

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