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Tocqueville et l’unité allemande

dimanche 18 août 2019, par René Merle

"l’intérêt de la France est-il que le lien de la Confédération germanique se resserre ou se relâche ?"


Carte Les flammes noires indiquent les mouvements insurrectionnels de 1848-1849 et les zones hachurées les zones révolutionnaires.

Au temps où l’Allemagne n’existait pas encore, mais se cherchait :
En 1848-1849, la contagion révolutionnaire qui a gagné les états de la Confédération germanique, mêle aux aspirations démocratiques le projet de la création d’un état allemand unifié, projet auquel le jeune Marx adhérait totalement.
Dans ses souvenirs [1], Tocqueville [1805-1859] , qui fut ministre des affaire étrangères en 1849, après s’être interrogé sur les intentions de la Prusse, donne son sentiment d’alors sur cette question fondamentale.

« Une question plus sérieuse que je me posai fut celle-ci : je la rappelle ici parce qu’elle doit se représenter sans cesse : l’intérêt de la France est-il que le lien de la Confédération germanique se resserre ou se relâche ? En d’autres termes, devons-nous désirer que l’Allemagne devienne à certains égards une seule nation, ou reste une agrégation mal jointe de peuples et de princes désunis ? C’est une ancienne tradition de notre diplomatie qu’il faut tendre à ce que l’Allemagne reste divisée entre un grand nombre de puissances indépendantes ; et cela était évident, en effet, quand derrière l’Allemagne ne se trouvaient encore que la Pologne et une Russie à moitié barbare ; mais en est-il de même de nos jours ? La réponse qu’on fera à cette question dépend de la réponse qu’on fera à cette autre : quel est au vrai, de nos jours, le péril que fait courir la Russie à l’indépendance de l’Europe ? Quant à moi, qui pense que notre occident est menacé de tomber tôt ou tard sous le joug ou du moins sous l’influence directe et irrésistible des tzars, je juge que notre premier intérêt est de favoriser l’union de toutes les races germaniques, afin de l’opposer à ceux-ci. L’état du monde est nouveau ; il nous faut changer nos vieilles maximes et ne pas craindre de fortifier nos voisins pour qu’ils soient en état de repousser un jour avec nous l’ennemi commun.
L’empereur de Russie voit bien de son côté quel obstacle lui opposerait une Allemagne unitaire. Lamoricière dans une de ses lettres particulières me mandait qu’un jour l’empereur [2] lui dit avec sa franchise et sa hauteur ordinaire : « Si l’unité de l’Allemagne, que vous ne désirez sans doute pas plus que moi, venait à se faire, il faudrait encore pour la manier un homme capable de ce que Napoléon lui-même n’a pu exécuter, et, si cet homme se rencontrait, si cette masse en armes devenait menaçante, ce serait notre affaire à vous et moi. »
Mais quand je me posais ces questions, le temps n’était pas venu de les résoudre ni même de les débattre, car l’Allemagne retournait d’elle-même et irrésistiblement vers sa constitution ancienne et l’ancienne anarchie de ses pouvoirs. La tentative unitaire de l’Assemblée de Francfort avait échoué [3]. Celle du roi de Prusse allait avoir le même sort."

Notes

[1Souvenirs d’Alexis de Tocqueville, Paris, NRF, 1942.

[2En 1849, le générale Lamoricière était ambassadeur extraordinaire de la République française auprès de l’empereur de Russie

[3Première assemblée nationale allemande élue, 1848-1849

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