Categories

Accueil > Personnel : lectures, écriture, souvenirs > Lectures > Joe Bousquet et Balzac

Joe Bousquet et Balzac

vendredi 18 octobre 2019, par René Merle

De la vertu de Balzac

Europe, n°55-56, 1950 - Un article du poète et philosophe de Carcassonne, cloué dans sa chambre depuis la guerre de 1914, où il avait été gravement blessé, mais au cœur d’un réseau stimulant d’échanges et de discussions.

« La « Comédie humaine » appartient à l’avenir.

Je suis loin de considérer la Comédie humaine comme une œuvre datée : elle appartient à l’avenir. Un esprit se définit et se situe dans le temps par sa façon de le comprendre.
Ainsi l’œuvre de Balzac échappe à l’histoire littéraire ; toutes les chances nouvelles qu’elle offrait au roman n’ont pas encore été courues.
Cependant, cette œuvre unique est datée par l’histoire des mœurs. Elle a été conçue quand il le fallait ; on dirait que les événements ont aidé le narrateur à neutraliser son goût, ses émotions, à rendre ses erreurs personnelles inefficaces. Ensuite, l’évolution des lettres, où elle a eu moins de part qu’on ne croit, n’a pas permis qu’elle soit continuée. On dirait que ceux qui l’avaient comprise n’ont pas osé s’en inspirer.
La raison nous démontre que vivre est absurde.
L’humanité intelligente sombrerait dans l’angoisse et le suicide si, de siècle en siècle, un de ses représentants ne réussissait à embrasser dans un regard lucide et lourd d’engagements le destin de l’espèce. Après les révolutions et les renaissances, au lendemain des hécatombes, la question de l’Être est posée.
Mais une tentation mortelle menace le génie qualifié pour dresser tous les aspects de la vie sociale sous l’angle de l’espoir humain : La Tentation de l’Absolu. Un de nos semblables est-il assez grand pour nous révéler ce que nous faisons, ce que nous sommes, il se croit soudain affranchi de la condition humaine, il ne nous apprend plus ce que nous sommes et devenons, il nous apprend ce que nous ne pouvions qu’être. Persuadé qu’il a trouvé la clef du spectacle, il entend l’utiliser le premier, nous laisser son œuvre comme un itinéraire inévitable. En fait, il ne veut que se justifier d’avoir existé.
Constructions splendides, insurpassables, mais dont l’homme est absent, soit qu’elles vident les événements, ou, comme la Divine Comédie, les réduisent à des expressions symboliques. Les faits n’y montent pas assez haut pour prédire l’homme, ses hésitations, ses incertitudes.
Balzac a échappé à cette tentation. L’Absolu n’est pour lui qu’un des facteurs de la vie morale. J’avais dépassé la trentaine quand j’ai compris comment il me fallait lire Seraphita ; et l’importance qu’il convenait d’attacher à la conclusion du Lys dans la vallée. A peine si je commençais à pénétrer le génie de Balzac. Quelques années plus tard, je relus d’un bout à l’autre la Comédie humaine. Le souvenir de cette expérience m’est encore présent.
La raison la plus rigoureuse nous démontre que vivre est absurde. Mais une description juste, exacte, évocatrice de la vie collective nous charge d’une responsabilité effroyable ; nous enseigne que vivre est une affaire sérieuse. La connaissance de ce que nous sommes nous aveugle avec des devoirs contradictoires. Aux questions que pose la conscience, il est répondu par des règles et des raisons que nous comprenons, mais où la conscience ne se reconnaît pas… La vie nous parle-t-elle comme si nous étions seuls alors que nous ne l’entendrions pas sans le secours des autres ?
Beaucoup plus tard, j’ai trouvé dans Raymond Lulle des clartés qui m’ont avancé dans la connaissance de Balzac. A peu près ceci :
Quand l’homme interroge l’Être, il y distingue des éléments qui régissent et des éléments qui se laissent régir. Mais il n’y relève pas de règles. Les règles viennent de lui et répondent à l’alternative où il se trouve engagé par l’ambiguïté du réel.
Voici de quoi nous avancer dans l’intelligence de Balzac : Après avoir médité ces affirmations de Lulle, nous considérerons, peut-être, en passant, comment Descartes devait les rétrécir et les défigurer. Mais, il sera plus urgent de relire un des textes les mieux camouflés de la Comédie humaine : la Physiologie du mariage, et d’abord parce que c’est dans cet écrit que l’ironie de Balzac se laisse prendre sur le vif et apparaît comme un facteur nécessaire du détachement poétique.
Mais surtout ce livre très ouvertement appuyé à la mode d’un temps et à la physiologie de Brillat-Savarin, bien plus sournoisement apparenté à Rabelais, révèle sans confusion possible ce que Balzac a pensé de la vie en société, des institutions, des lois. (« Après avoir usé du bénéfice de la loi sociale qui consacre le besoin, l’homme doit obéir aux lois secrètes de la nature qui font éclore les sentiments… ») Ici, plus clairement qu’ailleurs, il devient manifeste que la loi ne commande pas les volontés, ni ne les annule : elle s’impose à la nature humaine, la provoque, lui rend le sens de ses ressources inépuisables. En raison de cette croissance au taux imprévisible, la nature autorisera la loi, la mettra en vigueur, à moins qu’elle n’en manifeste l’inanité et ne nourrisse de sa déchéance le besoin d’une prescription mieux conçue. Ainsi la vie en société évolue à coups d’erreurs gigantesques et toujours rattrapées. Tous les progrès bafouent la raison, mais la redécouvrent ; comme si le génie humain exigeait qu’elle redevienne un art, et s’adapte à son évolution en inaugurant chaque fois à nouveau sa souveraineté. Et il est très vrai que la raison ne commande pas à la vie : elle n’est même pas capable d’en poser les problèmes. Elle n’est raison que dominant un chaos.
On ne peut séparer les considérations de Balzac sur la politique, le commerce, etc. de son étude des passions. Ce serait le trahir que de lui attribuer les opinions de ses personnages, le caricaturer que de le voir absorbé dans les passions qu’il dépeint. Il est le pivot de la balance, en perpétuelle oscillation, où intérêts et sentiments chargent les plateaux, toujours au foyer d’une vie en révolution ; merveilleusement apte à exploiter au bénéfice de la connaissance ses dons de romancier, tout comme la géométrie et les sciences physiques utilisent les ressources immenses de la fiction. Je dis « la fiction », non l’hypothèse. (Dans les textes crayonnées par Mallarmé au théâtre, on trouvera un commentaire de la fiction créatrice auquel il est impossible de rien ajouter.)
Balzac relève une théorie, il la précise ; elle sert le temps qu’il fallait, mais ne l’empêche en rien d’accéder à un point de vue différent tout aussi vrai cependant pour la pensée. Il n’approfondit pas un fait sans inventer des événements pour le démentir et former du coup des raisons qui le condamnent. Il précipite la mort de ce qui meurt, devance et consacre la naissance de ce qui ne pouvait que naître, comme s’il s’agissait de rendre cette double fatalité sensible, évidente sous l’angle gigantesque qui sache seul en suggérer la raison suprême : le vrai, même accepté et imposé comme tel, n’est que relatif au regard de l’être qui crée, qui assura la réalité du réel. Or l’homme est justement cette espèce singulière qui crée, le voulut-elle ou non, qui crée du seul fait qu’elle est, et boudait elle-même la faculté de se reproduire. Affirmation, d’ailleurs qui resterait en l’air si un torrent de créations conductrices et fascinantes n’en imposait l’évidence. Le langage ne répond d’une idée que dans la mesure où, par elle, il se rend capable de porter un monde.
Cependant, les notes que je viens d’écrire demeureront pour beaucoup privées de sens. Elles sembleront absurdes à ceux qui considèrent comme une réalité achevée celle que leurs sens saisissent et dont se nourrit dans l’instant leur intuition de l’existence. Ceux-là peuvent lire Balzac avec goût, aimer ses descriptions, admirer que sa peinture des passions n’ait point vieilli. Ils vérifieront de très bonne foi l’efficacité artistique d’une méthode créatrice qui ne leur aura pas livré ses ressorts les plus puissants. Sans doute, tous les lecteurs de la Comédie humaine ont-ils commencé par ces vues incomplètes ; et ils ne les dépasseront pas si, prisonniers d’une doctrine, ils entendent y associer le génie du romancier et, au nom de l’idéalisme, ou du matérialisme (de leur idéalisme, de leur matérialisme) prétendent lui interdire une prise sur le réel en formation. Dans le tourbillon de la Comédie humaine, la philosophie réputée fausse se conjugue avec la philosophie dite vraie pour accentuer le relief et le mouvement des années ; pour imposer à l’imagination ce devenir dont les hommes sont les agents.
Tout ceci paraît clair du moment qu’on accepte le postulat ci-après : La mise en fictions de la réalité sociale est une étape nécessaire de son accès au réel.
Comment se comporterait aujourd’hui un romancier fidèle aux leçons de Balzac ?
Eût-il connu Buchenwald, il en aurait rendu la peinture attachante. Aider l’homme à s’incorporer cette expérience, à se passionner pour elle était le seul moyen de nourrir une horreur susceptible de la surmonter. Je crois que seul, Martin Chauffier a réussi le difficile exploit d’intéresser l’âme à ces actes horribles, dont nous portons le poids puisque des hommes les ont accomplis. Exclure les nazis de l’espèce humaine, c’est un expédient trop facile pour échapper à la tragédie morale, ou quelque tortueuse façon de ressusciter l’esprit malin, ce qui reviendrait à autoriser les bûchers.
Balzac nous apprendrait que le romancier a pour urgent devoir de concevoir ces actes immondes accomplis dans la terreur et de porter à même la chair de ce qui aida des inconscients à fuir leur être dans le cauchemar. Je répète : la mise en fictions des faits survenus est une étape nécessaire de leur accès au réel. Il ne faut pas s’étonner de ce que j’avance. « Le poète n’a pas d’identité », écrivait Keats dans une lettre qui n’a pas encore été traduite. « Pas un mot de moi, ajoutait-il, ne doit être entendu comme une expression issue de ma nature. Je n’ai pas de nature. »
« Ce qui heurte le philosophe vertueux, ajoutait-il, ravit le poète caméléon. Lumière et ombre… jouissant de créer Imogène, comme de concevoir Iago, il est chaque chose et il n’est rien. Dans sa complaisance à relever le côté noir des événements, il ne tire pas plus de mal que de son goût pour leur versant de lumière, tous les deux ont une fin unique dans la Spéculation… »
Mais les confidences de Keats aident à comprendre l’importance littéraire de Balzac : elles ne nous montrent pas sa grandeur historique.
Comme le poète Dante, comme le métaphysicien Duns Scot, Balzac a posé la question de l’Être ; mais avons-nous dit en échappant à la tentation de l’Absolu. Il n’a cependant renoncé en rien à l’ambition des grands inspirés ; comme eux, il est allé plus loin que Saint Thomas, ne se bornant pas à chercher ce que le monde et l’homme étaient, mais s’obstinant à établir ce qu’ils ne pouvaient qu’être.
Seulement, il n’a pas posé cette exigence de Titan sans rompre avec l’illusion que l’esprit livré à lui-même avait réponse à tout, et qu’il répondait de l’Être, de son origine, de sa destinée. Il n’a pas interrogé l’espoir qui veille dans le cœur humain et dont les forces de l’avenir recèlent la meilleure part. Ne consultant que les prodigieuses ressources de la sympathie humaine et de l’intuition créatrice, il a ramené l’appétit métaphysique dans le cercle de la vie sociale, conjuguant les courants économiques et les facteurs humains. Il a découvert dans la réalité saisissable les deux pôles qui suréclairent et aveuglent l’esprit livré à lui-même avec les perspectives de l’infini. Il ne nous a pas montré ce qu’était un homme sans nous révéler et nous faire sentir qu’il n’aurait pas pu apparaître sous d’autres traits.
L’œuvre de Balzac a exercé une grande influence sur ma vie d’écrivain. Elle m’a appris qu’écrire n’était pas un jeu : je lui ai d’assez bonne heure dû la certitude amère que le talent ne qualifiait pas nécessairement un auteur. On peut, avec le goût et les dons littéraires n’avoir cependant rien à écrire. Cet homme de génie m’a enseigné que plus d’un écrivain-né était né hors-terme et devait se taire plutôt que de produire des œuvres inefficaces. Il m’a fermé des issues, avec l’avantage complémentaire d’aider au recensement de mes maigres forces. En même temps, il me gâtait les deux tiers de la production contemporaine, me fournissant toutes les occasions de devenir boudeur, méchant, injuste même, avantage incomparable pour l’esprit, qui doit à ses partialités un champ immense d’erreurs à compenser, d’erreurs où organiser le salut et l’avènement de la raison.
Chacun de nous a une route unique à découvrir et à suivre ; mille autres où s’égarer ; mais l’itinéraire le plus trompeur redevient la bonne voie aussitôt qu’avisé de sa faute on y revient sur ses pas.
Il y a quelques années, je préparais un livre sur les mœurs de la province. Les types que j’avais décrits ne me contentaient pas : peut-être restituaient-ils assez bien la physionomie du chef-lieu, mais ils ne me semblaient pas assez étroitement associés à sa structure organique. Bientôt, je formai un vaste projet : déterrer la vie sociale et administrative de la petite ville, violer le secret des comptes en banque, arracher des aveux aux industriels et aux procureurs, aux magistrats, aux avoués, envoyer des émissaires dans les coulisses du tribunal et de la prison : les visages les plus fermés auraient pris de l’éloquence dans le faux jour des échéances mensuelles et des protêts. Montrer ce qu’étaient les hommes en apprenant moi-même qu’ils ne pouvaient pas exister sous d’autres traits, ce dessein m’enchantait ; et je m’en ouvris à Julien Benda que j’avais en ce temps-là la chance de recevoir chaque jour.
Je m’attendais à recueillir son approbation. Il en alla tout autrement. Benda souriait, se taisait, on aurait dit qu’il lui fallait du temps pour se refroidir de mon enthousiasme. Enfin :
« C’est ça !... C’est ça !... » me dit-il. Après, avec une moue, comme s’il écartait déjà de lui le livre fermé. « N’oubliez rien ! et, si votre œuvre est parfaite vous aurez réussi un petit pastiche de Balzac ! »
Les jeunes écrivains doivent lire Balzac et le relire, et s’avouer que personne n’a encore eu assez de sang-froid pour l’imiter, ni de génie pour lui ressembler, même de loin.
Plus d’une fois, j’ai ouvert la Comédie humaine devant un jeune auteur, le forçant à s’arrêter sur une page pompeusement écrite, déplaisante, par exemple :
« … L’ambition se mêlait à son amour. Il aimait et voulait s’élever, double désir bien naturel chez les jeunes gens qui ont un cœur à satisfaire et l’indigence à combattre. En conviant aujourd’hui tous ses enfants à un même festin, la Société réveille leurs ambitions dès le matin de la vie. Elle destitue la jeunesse de ses grâces et vicie la plupart de ses sentiments généreux en y mêlant des calculs. La poésie voudrait qu’il en fût autrement ; mais le fait vient trop souvent démentir la fiction à laquelle on voudrait croire pour qu’on puisse se permettre de représenter le jeune homme autrement qu’il est au XIX° siècle. »
Désagréable à lire, cette page ne pourrait cependant pas s’écrire autrement. Un auteur uniquement soucieux de plaire l’aurait supprimée. Mais Balzac est en association avec la vie. Il s’est refusé l’avantage de choisir qui accroît l’ascendant de l’écrivain sur ses lecteurs, mais dans le cas particulier du roman l’enferme dans le domaine des lettres pures…

Joe BOUSQUET »

Répondre à cet article