La Seyne sur Mer

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Montaigne et le triple langage

vendredi 31 juillet 2020, par René MERLE

Montaigne, Essais, Livre II, ch.XVII, « De la pæsumption » (le texte est celui de l’exemplaire de Bordeaux enrichi et présenté par Maurice Rat, Classiques Garnier, 1952).

" Au demeurant, mon langage n’a rien de facile et poly : il est aspre et desdaigneux, ayant ses dispositions libres et desréglées ; et me plaist ainsi, si non par mon jugement, par mon inclination. Mais je sens bien que par fois je m’y laisse trop aller, et qu’à force de vouloir éviter l’art et l’affectation, j’y retombe d’une autre part : brevis esse laboro, Obscurus fio [Je m’efforce d’être bref, je deviens obscur », Horace] Platon dict que le long ou le court ne sont proprietez qui ostent ny donnent prix au langage. Quand j’entreprendroy de suyvre cet autre stile æquable [égal], uny et ordonné, je n’y sçaurois advenir ; et encore que les coupures et cadences de Saluste reviennent plus à mon humeur, si est-ce que je treuve Cæsar et plus grand et moins aisé à représanter [imiter] ; et si mon inclination me porte plus à l’imitation du parler de Sénèque, je ne laisse pas d’estimer davantage celui de Plutarque. Comme à faire, à dire aussi je suy tout simplement ma forme naturelle : d’où c’est à l’adventure [peut-être] que je puis plus à parler qu’à escrire. Le mouvement et action animent les parolles, notamment à ceux qui se remuent brusquement, comme je fay, et qui s’eschauffent. Le port, le visage, la voix, la robbe, l’assiette[l’attitude] peuvent donner quelque prix aux choses qui d’elles mesmes n’en ont guere, comme le babil. Messala se pleint en Tacitus de quelques accoustrements estroits de son temps, et de la façon des bancs où les orateurs avoient à parler, qui affoiblissoient leur éloquence. Mon langage françois est altéré [1], et en la prononciation et ailleurs, par la barbarie de mon creu ; je ne vis jamais homme des contrées de deçà [2] qui ne sentit bien évidemment son ramage et qui ne blessast les oreilles pures françoises. Si ce n’est pas pour estre fort entendu en mon Perigordin, car je n’en ay non plus d’usage que de l’Alemand ; et ne m’en chaut guère. C’est un langage comme sont autour de moy, d’une bande et d’autre[de part et d’autre], le Poitevin, Xaintongeois, Angoumoisin, Lymosin, Auvergnat : brode [mou], trainant, esfoiré [prolixe]. Il y a bien au dessus de nous [Montaigne ici regarde vers le Sud], vers les montaignes, un Gascon que je treuve singulièrement beau, sec signifiant, et à la vérité un langage masle et militaire plus qu’autre que j’entende ; autant nerveux, puissant et
pertinant [approprié], comme le François est gratieus, delicat et abondant. Quant au Latin, qui m’a esté donné pour maternel [3], j’ay perdu par des-accoustumance la promptiude de m’en pouvoir servir à parler : ouy, et à escrire, en quoy autrefois je me faisoy appeler maistre Jean [un homme qualifié]. Voylà combien peu je vaux de ce costé là."

Voilà un texte qui a souvent interpellé les défenseurs de la langue d’oc. Montaigne parlait-il occitan ? Quel rapport entretenait-il avec l’idiome du lieu, son « périgourdin » ? De génération en génération, les tenants du patriotisme gascon n’ont pas manqué de citer avec enthousiasme les courtes lignes consacrées à leur parler. On doit recevoir ce texte, me semble-t-il, dans un constat de complexes postures diglossiques enchevêtrées. Le langage dont Montaigne traite en entame est celui de l’écriture, française naturellement, et sa réflexion porte sur le style, dans son rapport aux maîtres latins. Puis, de l’écrit, Montaigne passe à son mode d’expression orale, implicitement désignée comme expression française. Il la désigne clairement ensuite, mais dans un premier constat de diglossie culpabilisante : le français qu’il parle est celui des habitants cultivés des régions situées au Sud de la Charente, marqué par un accent et parfois un lexique qui ne peuvent que blesser les oreilles purement françaises, c’est à dire celles où l’on ne parle que le français. Montaigne ne pointe pas l’existence de ce substrat d’oc, sinon par la mention, qui ne peut qu’être parlante aux contemporains, d’un en deçà et d’un au-delà de la Charente, limite linguistique. Montaigne richoche ensuite sur une deuxième donne diglossique, celle qui péjore les parlers populaires, (qu’ils soient d’oc ou d’oïl, mais il ne les désigne pas par ces appellations globalisantes). Ainsi, de part et d’autre de son périgourdin, les parlers d’oïl ou du croissant, (parlers du Poitou, de la Saintonge, de l’Angoûmois) et les parlers occitans du Limousin et de l’Auvergne, sont unis dans la même vision d’une leur morne et molle logorrhée. Comprend-il le périgourdin ? Sans doute ? Le parle-t-il ? Peut-être. On remarquera la correction par rapport à la première édition, où il disait ne savoir parler que français... Cette péjoration, qui ne se veut pas sociologique (langue haute des gens éduqués, langue basse du peuple), s’inscrit dans une considération esthétique : le périgourdin n’est pas « beau », car il n’est pas agréable à entendre, par rapport à deux « ailleurs ». D’où ce retournement superbe et inattendu de la diglossie, qui pose sur les deux bras de la balance, à égalité de valeur dans leur opposition de qualité, ce français quasi féminin et ce gascon si mâle. Dans cet écartèlement valorisant, l’idiome natal du Périgord perd toutes ses chances, mais la langue d’oc (jamais nommée) retrouve les siennes, (dans une diglossie intra-occitane : périgourdin - gascon). Mais dans l’oralité seulement.
Triple diglossie ?. Mais alors quid de sa fameuse formule : « que le Gascon y arrive... » ? Certes, Montaigne ne pouvait que connaître le gascon de Bordeaux. Mais, à l’évidence, pour mon compte en tout cas, « gascon » désigne aussi ici, dans l’acception usuelle des ouvrages érudits des XVI°, XVII°, XVIII° siècle, l’ensemble des parlers d’Oc. Allez, un peu d’autopromotion, lisez ce que je peux dire de cette définition de la langue dans un ouvrage publié en cette année 2010 : Visions de l’idiome natal... Montaigne veut simplement dire que, pour que la communication soit prompte, efficace et pertinente dans sa spontanéité, le locuteur français ne doit pas hésiter à puiser dans le lexique commun (en l’occurrence pour lui le périgourdin de sa campagne ou le « gascon » de Bordeaux), et naturellement dans ce gascon de la plus lointaine Gascogne, qui lui apparaît en effet, comme il le désire, « plustot soldatesque »... « Je tors bien plus volontiers une belle sentence, pour la coudre sur moy, que je ne tors mon fil, pour l’aller querir. Au rebours, c’est aux paroles à servir et à suyvre, et que le Gascon y arrive, si le François n’y peut aller ! Je veux que les choses surmontent, et qu’elles remplissent de façon l’imagination de celuy qui escoute, qu’il n’aye aucune souvenance des mots. Le parler que j’ayme, c’est un parler simple et naif, tel sur le papier qu’à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant delicat et peigné, comme vehement et brusque. Hæc demum sapiet dictio, quæ feriet. Plustost difficile qu’ennuieux, esloingné d’affectation : desreglé, descousu et hardy : chaque lopin y face son corps ; non pedantesque, non fratesque, non pleideresque, mais plustost soldatesque, comme Suetone appelle celuy de Julius Cæsar. Et si, ne sens pas bien, pourquoy il l’en appelle [4]. »

PS - J’ai reçu un mot péremptoire d’un occitaniste historique : Montaigne ne parlait pas périgourdin, la demeure périgourdine étant achetée depuis peu par sa famille bordelaise. Montaigne était Bordelais et parlait probablement le gascon de Bordeaux.
Deux précisions : - Montaigne bordelais, certes, chacun sait qu’il fut même maire de la cité. Cependant il est né (1533) et il est mort (1592) au château de Montaigne, à Saint Michel de Montaigne, en Périgord, où il passa ses années d’enfance et ses dernières années. - Je ne peux que renvoyer à Montaigne : « Mon vulgaire[idiome] Perigordin appelle fort plaisamment "Lettreferits" ces sçavanteaux, comme si vous disiez "lettre ferus", ausquels les lettres ont donné un coup de marteau, comme on dict. »(Essais, Livre I, chapitre XXV, 1579-1580).
Ceci dit, il me semble que le vrai constat est qu’à l’évidence Montaigne a choisi d’être un auteur français, et que son oralité occitane, quelle qu’elle soit (ou quelles qu’elles soient) n’intervient que pour affiner la conception qu’il se fait d’une prose française efficace.

Notes

[1« Je ne sçay parler que la langue Françoise, encores est-elle altérée, disait la première édition » (Note de Maurice Rat).

[2« D’en deçà de la Charente, qui limitait à peu près au nord le domaine de la langue d’oc, c’est-à-dire des dialectes méridionaux » (note Maurice Rat)

[3On sait que le père de Montaigne lui avait donné tout enfant un précepteur qui ne lui parlait que latin, imité en cela dans la mesure du possible par tout l’entourage familial et domestique...

[4Montaigne, Essais, Livre I, chapitre XXVI, « De l’institution des enfants », (Nouvelle édition conforme au texte de l’exemplaire de Bordeaux... par Maurice Rat, Classiques Garnier, 1952).

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