Accueil > Langue d’Oc, études : auteurs, destin de la langue, événements historiques, (…) > Langue d’Oc. Usage politique : Période révolutionnaire. 19e siècle. 20e siècle > Langue d’Oc, Usage politique 19e siècle > Royal sibo

Royal sibo

jeudi 23 octobre 2025, par René MERLE

René Merle, “Royal Sibo”, Provence historique, 149, 1987, pp. 447-449

Royal Sibo [1]

Dans la floraison des chansons de 1814, où le provençal, mieux que le français, semble dire l’enthousiasme populaire - (on salue autant le retour des Bourbons que la paix retrouvée, et l’espoir d’une suppression des Droits réunis) -, la chanson « Royal Sibo » apporte une note singulière : égalitarisme convivial des réfractaires du Luberon (« noste pichote républico »), défi littéralement « sans-culotte » à l’opinion bourgeoise, (« Sé disié qu’eyan de canayo, / Percequé n’avian gin dé brayo... »), grossièreté provocatrice rituelle des mouvements paysans, (« Pissen oou quieou d’oou Coumissari ... » ), défi à l’autorité de Napoléon (« Nicoulau vilen bestiari, Lou Coucboun... » ), de ses agents du fisc (« lei gabian »), mais au-delà à toute autorité oppressive en ce domaine, « Royal Sibo » condense en quatre strophes les contradictions d’un royalisme populaire, qui porte en germe la mutation à venir vers le Rouge.
Nous sommes loin de la bonhomie souriante, et unanimiste, des saluts provençaux du bibliothécaire aixois Diouloufet, et de ses disciples d’Avignon [2].
Dès 1814, Diouloufet et les premiers Renaissantistes provençaux posent leur entreprise à l’intersection, difficile, d’une reconnaissance en dignité (Langue des Troubadours) et d’une reconnaissance d’usage (langue du peuple). « Bastidanos », « artisanotos », et surtout « pastourettos » de Diouloufet autorisent la mise en scène d’une Provence que l’on veut fidèle à son Roi, à son histoire, et à sa langue, dans l’entreprise littéraire.
Le petit lettré qui sans doute se cache derrière le pastre réfractaire [3], place au contraire le retour du provençal écrit sur le terrain de la réalité. Il ne pouvait qu’être isolé.
Significativement, après les Cent jours, la seconde vague d’écriture provençale dénonce la canaille niveleuse et partageuse du jacobinisme impérial de 1815 [4], mais aussi s’adresse en prose, dans un clair souci de communication efficace [5], au peuple « royaliste » qui continue, y compris par la force, à s’opposer aux gabians [6].

René MERLE

1. Cibòt, échalotte, oignon, métaphore de la pomme de pin. Royal Cibòt, “ maquis ” des réfractaires du Luberon, à la fin de l’Empire, emblématiquement désignés par le cibòt de cette zone boisée.

2. Cf. les Alleluia de Diouloufet : « Lei Calegnaïré revendran, / Lei fillos si maridaran / Coumo aco li faran crida, Alleluia... », ou la Cansoun d’Avignon : “ Anen dansés, poulides chato, / Craignés plu ren, agués plus pàou... ”

3. La première strophe en témoigne. La graphie , « populaire » du texte est celle de la plupart des textes de lettrés de l’époque. Cf. Cahiers critiques du Patrimoine, - Graphies, idéologies linguistiques, 3, 1987.

4. Cf. René Merle, “ Terres papales, le champ clos de diglossie ”, Cahiers critiques du Patrimoine, 2, 1986, pp. 157-170.

5. Nous nous permettons de renvoyer à l’analyse que nous en faisons dans L’écriture du provençal, 1775-1840, Thèse de Doctorat, Université de Montpellier, 1987, et tout particulièrement au texte : Avis oou Poplé Marsiés.

6. Cf. Maurice Agulhon, La vie sociale en Provence intérieure au lendemain de la Révolution, Paris, 1970, sur la signification de ce “ royalisme populaire ” des débuts de la Restauration.

ROYAL SIBO

Air : « D’oou noué d’oou Cassaïré dé fila ». Feuille volante SI.s.d- 2 pages. Nous en connaissons deux exemplaires : Bibl. Mun. Avignon. 80 2998 n° 4. Centre International de Documentation Occitane Béziers.

Lou pu gran poplé dé la terro,
Quan navié enca gis dé banniero,
Lei Roumain, dé tout nen fasien,
Soun drapeou ere un poou dé fen,
Aro tout imite l’antico,
Noste pichote républico,
A fa coume elei din aco :
Per drapeou aven un Sibo.
Sé disié qu’eyan de canavo,
Percequé n’avian gin dé brayo,
E qu’eyan dé maridei gen
Qué voulavian jusques oou bren.
Pamen lei campagno, lei vilo,
Emé nous autre eroun tranquilo ;
E, davan nostei batayoun
Fasian fugé qué lei capoun.
Pissen oou quieou d’oou Coumissari
De Nicoulau vilen bestiari,
Lou Couchoun qué, dé nostei chan,
Venié per mangea leis aglan.
Quan Iei grippe-soou nou plumavoun,
Quan lei gabian nous espeyavoun,
Nous sian arma touteis ensen,
Per mai arrapa noste ben.
Per la France nia plus d’alarme,
Louis parei, renden les armo,
E venen touteis à sei pé,
Coume dé fidelei sugé ;
E veira la natioun entiero
Sé per noste audace guerriero,
Lou Rei poou fairé march oou co,
La flour d’alis é lou Sibo.

T. Licas di Rountaou, Pastré de Sant Hilairé.

ROYAL SIBO
(traduction littérale)

Le plus grand peuple de la terre,
Quand il n’avait pas encore de bannière,
Les Romains, de tout en faisaient,
Leur drapeau était un peu de foin.
Maintenant tout imite l’antique,
Notre petite république,
A fait comme eux dans cela ,
Pour drapeau nous avons une pomme de pin.
On disait que nous étions de la canaille,
Parce que nous n’avions pas de culottes,
Et que nous étions de mauvaises gens
Qui volaient jusques au son [ordure, excrément par métaphore le mot est en italiques].
Cependant les campagnes, les villes.
Avec nous autres étaient tranquilles,
Et devant notre bataillon
Nous ne faisions fuir que les chapons [mais aussi coquins, gueux ou parvenus selon les acceptions]
Nous pissons au cul du commissaire
De Nicolas [prénom traditionnel du niais, sobriquet de Napoléon] vilain animal, [vilaine brute], Le Cochon [cochon ou sanglier, mot plutôt alpin, la Provence basse dit porc, ou francisme péjoratif : le mot est en italiques] qui, de nos champs [7],
Venait pour manger les glands.
Quand les grippe-sous nous plumaient,
Quand les employés des contributions indirectes, de l’octroi nous dépouillaient,
Nous nous sommes armés tous ensemble
Pour à nouveau reprendre [au sens fort de arracher] notre bien.
Pour la France il n’y a plus d’alarmes,
Louis paraît, nous rendons les armes,
Et nous venons tous à ses Pieds,
Comme de fidèles sujets
Et la nation entière verra
Si par notre audace guerrière,
Le Roi peut faire marcher ensemble,
La fleur de lys et la pomme de pin.

[7] - On trouve souvent « chan » pour « champ » dans des textes d’origine populaire ou se donnant pour tels : cf. le compromis du « Discours : Parlen d’ou Paysan qué travayou don soun chanp », que nous donnons in Cahiers critiques du Patrimoine, 3, 1987, p. 104.