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Visions de l’idiome natal. 1807 (1)
jeudi 23 octobre 2025, par
Visions de « l’idiome natal » à travers l’enquête impériale sur les patois (1807-1812) – Langue d’oc, catalan, francoprovençal (France, Italie, Suisse), Trabucaire, 2010 (1)
Présentation de l’Enquête dite de 1807 - Chronologie
À l’automne 1807, le Bureau de la Statistique du Ministère de l’Intérieur [1] sollicite tous les préfets pour une enquête sur les patois, dans la foulée d’une première enquête officielle sur les limites de la langue française (1806) [2].
L’érudit Champollion-Figeac, chargé de l’enquête pour le département de l’Isère, présente bien la demande [3] :
« J’avais réuni quelques matériaux sur cet objet [les patois de l’Isère] , lorsque son Ex. le Ministre de l’Intérieur, par sa lettre du 13 novembre 1807, demanda à M. le Préfet du département de l’Isère des renseignemens [4] sur les patois usités dans cette partie de l’Empire, et des échantillons en vers ou en prose où ces patois fussent employés. Son Ex. demandait en même temps une traduction littérale en langage populaire de la parabole de l’Enfant Prodigue [5], ce morceau de la Bible, qui ne contient que des idées familières, étant très propre à servir d’exemple. Le Ministre ajoutait que s’il existait dans le département de l’Isère des diversités de dialectes assez notables pour devenir sensibles dans la traduction de cette parabole, il désirait qu’on les lui fît connaître, et qu’on indiquât approximativement les limites du territoire où chacun de ces dialectes serait en usage ».
Ainsi, en ce temps de pacification religieuse, la traduction de la rassurante parabole allait dérouler une fabuleuse fresque des idiomes pratiqués dans l’Empire hypertrophié.
En septembre 1812, sans que l’enquête soit achevée, le Ministre Montalivet met fin brutalement aux activités du Bureau de la Statistique, dont les résultats sont fortement controversées. Dorénavant, l’Empire qui s’enfonce dans les déboires militaires aura d’autres soucis que l’inventaire de la diversité linguistique, inventaire dorénavant pris en compte par les seuls érudits, en particulier par l’Académie Celtique [6], laquelle, étroitement mêlée à l’enquête [7], n’avait pas été étrangère au choix de la traduction de la parabole.
À la disparition du Bureau de la Statistique, la correspondance linguistique du Ministre a été dispersée. En demeure un impressionnant dossier, éclaté entre la Bibliothèque Nationale, les Archives Nationales, la Bibliothèque Municipale de Rouen [8], et des archives départementales. Dossier incomplet cependant [9] : les réponses de quelques départements sont absentes (envoi non effectué, ou envoi perdu [10]). Certains départements ne sont représentés que par une partie de leurs arrondissements.
Une fille de l’enquête Grégoire ?
Enquête sur les « patois » ? On pense immédiatement à celle de l’abbé Grégoire [11] « relative aux patois et aux mœurs des habitants de la campagne », menée de 1790 à 1794. Treize ans plus tard, le souvenir pouvait en demeurer dans une partie du personnel administratif impérial, qui avait fait ses armes pendant la période révolutionnaire.
Mais l’enquête de 1807 n’est pas fille de celle de Grégoire, sinon dans la démarche de connaissance : « que parle-t-on ? ».
L’enquête Grégoire [12], clairement inscrite dans une politique de glottophagie, se voulait inventaire avant disparition : l’extirpation des patois, porteurs d’arriération, menaçants pour l’unité de la Nation, était jugée indispensable à la réussite du processus révolutionnaire.
Qui plus est, le questionnement sur les patois s’accompagnait de nombreuses demandes relatives aux mœurs et à la moralité de ce peuple rural si étranger aux hommes des Lumières, peuple qu’il fallait mieux connaître afin de le mieux gagner à l’éthique des temps nouveaux.
Enfin, bien que soutenue officiellement, l’enquête Grégoire n’était qu’officieuse, elle sollicitait les sociétés patriotiques des Amis de la Constitution et non les administrations départementales.
Rien de tel avec l’enquête de 1807. Officielle, impérative, elle est, on l’a vu, diligentée par le Ministre de l’Intérieur auprès des préfets. Elle ne pose dans sa demande aucun jugement de valeur sur les idiomes, ne s’enquiert pas (directement) des mœurs et mentalités des populations, mais exige de repérer très exactement, à partir de textes, ce qui se parle dans le département.
La question linguistique dans la politique des statistiques
L’enquête s’inscrit donc pleinement dans la politique des statistiques, initiée sous le Directoire, développée sous le Consulat, et poursuivie sous l’Empire jusqu’en 1812. Mais elle est tout à fait originale par la nouveauté de son sujet.
La politique montagnarde de glottophagie n’avait disposé ni du temps ni des moyens d’appliquer des solutions radicales. Une fois Robespierre abattu, la bourgeoisie révolutionnaire, menacée sur sa gauche comme sur sa droite, avait d’autres soucis que l’extirpation des patois : la question linguistique est donc pratiquement absente des publications statistiques de la période du Directoire (1795-1799).
Après le coup d’État de novembre 1799, le Consulat [13] s’affirme dans le centralisme restauré, et renforcé : il met en place dès 1800, dans chaque département un préfet, tout puissant représentant direct du pouvoir central. Ce pouvoir avait besoin d’une connaissance précise de l’état de la France au lendemain de la décennie révolutionnaire. La création d’un Bureau de la statistique au Ministère de l’Intérieur [14] y pourvoira. Le Ministre exige donc des préfets des mémoires de statistique départementale qui vont « donner enfin à la Nation la connoissance exacte de ses richesses et de ses ressources ». Les premiers mémoires reçus (33 départements), édités officiellement, se veulent mobilisateurs, à l’image de celui de l’Indre :
« Heureux encore, si en dévoilant aux habitans de ce département leurs propres ressources, je parviens à vaincre leur apathie, première cause de leur infortune, et à les porter à mettre à profit les dons que ne leur a pas refusés la bienveillante nature » [15].
Dans les débuts de cet immense effort de statistique, les idiomes n’ont pas encore leur place. Le modèle officiel de statistique diffusé auprès des préfets ne consacrait aucune rubrique à la question. Seuls donc en traitent, peu ou prou, quelques rares mémoires (par exemple Var en 1801 [16], Bouches-du-Rhône en 1802 [17], Gers en 1803 [18]).
À l’avènement de l’Empire (1804), quand dans la correspondance officielle « Monsieur le Préfet » remplace « Citoyen Préfet », le Ministère [19] édite des travaux plus développés (concernant 13 départements) dans la nouvelle série de la Statistique générale qui à ses débuts, sauf exceptions [20], accorde fort peu de place à la question linguistique. Mais en 1807, l’idiome natal apparaît dans les Statistiques de départements qui l’avaient négligé auparavant, (Hautes-Pyrénées [21], Mont Blanc [22]...). On peut voir là une retombée d’intérêt érudit sur les élites départementales : depuis 1804 l’Académie Celtique interroge sur le passé gaulois de la France, et plus largement, sur les traditions et parlers locaux. On peut y voir surtout l’opportunisme de quelques préfets, qui ont flairé dès 1806 l’imminence d’une enquête officielle sur les patois.
Cette année 1806 est aussi celle d’une remise en ordre du Bureau de la Statistique, dont les insuffisances sont vivement critiquées. En juin, le Ministre nomme à la direction du Bureau un administrateur jouissant d’une excellente réputation d’érudit, de scientifique et de géographe, Charles Coquebert de Montbret.
L’enquête, initiée dès l’arrivée de Coquebert, généralisée en 1807, fait converger vers son bureau des textes provenant des départements de la France actuelle comme de ceux taillés dans des régions aujourd’hui belges, hollandaises, luxembourgeoises, allemandes, suisses, monégasques, italiennes…
Alors que l’enquête Grégoire a suscité un vif intérêt chez les historiens, rares sont les études consacrées à celle de 1807 qui la situent dans ce cadre général de la politique impériale. Elle n’a guère plus inspiré les amateurs de littérature dialectale. L’éminent spécialiste du francoprovençal Gaston Tuaillon, écrit :
« Nous ne parlerons pas non plus des multiples exemples de la Parabole de l’enfant prodigue que l’administration napoléonienne a fait traduire en patois dans beaucoup de villes et de villages, à partir de 1807. Ces textes qui donnent quelques caractéristiques de chaque patois intéressent les linguistes ; mais ce ne sont pas des productions littéraires dues aux écrivains locaux ; ce sont plutôt des données statistiques obtenues par enquêtes » [23].
Mais les dialectologues n’ont pourtant guère entamé encore cet impressionnant réservoir de textes, dont l’étude a été initiée, en ce qui concerne la France, par des restitutions départementales [24]. On imagine combien seraient utiles l’examen critique et la mise à disposition des chercheurs en dialectologie de la totalité de cette somme.
Mais le regard porté sur l’enquête dans cet ouvrage n’est pas celui d’un dialectologue, c’est celui d’un chercheur en sociolinguistique historique.
Dans cet océan linguistique, j’ai choisi de focaliser sur un ensemble de parlers nés, selon l’acception alors commune, de l’antique « langue romance méridionale », parlers que Coquebert de Montbret, dans le déroulement de l’enquête, définira d’abord pour ainsi dire par la négation : ce ne sont pas des parlers d’Oïl, pas plus que des parlers italiques ou ibériques.
Ce choix est évidemment lié à mes recherches sur l’écriture de « l’idiome natal », (occitan et francoprovençal, pour employer des termes contemporains), aux XVIIIe et XIXe siècles.
Pour autant, ce choix n’est pas exclusif d’autres intérêts, en particulier, le rapport des parlers d’Oïl et des français populaires à la langue désormais nationale. En traiter mériterait un autre ouvrage.
On ne trouvera donc pas ici la matière linguistique, les traductions et textes recueillis par les préfets, mais, à travers leurs commentaires, la vision de l’idiome reflétée, voire fabriquée par les enquêteurs dans les départements anciennement français comme dans ceux taillés dans les territoires de la Maison de Savoie, de la République de Genève, et, au-delà de l’Empire stricto sensu, dans la partie « romane » de la Confédération helvétique, protectorat de l’Empire [25].
Certes, ce regard de l’enquêteur n’apparaît pas toujours : des préfets envoient leurs traductions sans commentaires, sinon quelques notes. Mais, le plus souvent, ils les accompagnent d’observations, voire de mémoires, rédigés par leurs services ou par les « enquêteurs de base ».
Il n’est pas inutile de rappeler qu’en leur temps, sauf cas d’espèces, ces commentaires n’ont été lus que par leurs expéditeurs et les employés du Bureau de la Statistique. Ils n’ont pas fourni sous l’Empire matière à synthèse et à publication. C’est dire que les enquêteurs ignorent ce qui peut s’écrire dans d’autres départements : leurs propos procèdent de leurs points de vue personnels, de leur horizon culturel, et non d’un effet mode plus ou moins opportuniste. Ils n’en sont que plus intéressants dans la révélation, éclatée, d’une conscience générale de la question des « patois ».
Restituer ces textes dans leur intégralité aurait exigé plusieurs volumes. Mais je crois pouvoir affirmer que les nombreuses citations qui nourrissent cet ouvrage illustrent correctement les points de vue qui se dégagent de la lecture du dossier.
[1] Le Ministre de l’Intérieur, Crétet de Champmol, a remplacé de Champagny en août 1807.
[2] L’enquête initiée en 1806 porte essentiellement sur les contacts du français avec les parlers considérés en dignité comme langues administratives (allemand, italien, espagnol...).
[3] J-J.Champollion-Figeac, Nouvelles recherches sur les Patois ou Idiomes vulgaires de la France, et en particulier ceux du département de l’Isère..., Paris, Goujon, 1809.
[4] L’orthographe des textes cités, à la merci variable des employés de l’administration, est naturellement respectée. On ne s’étonnera donc pas, par exemple, de constater, selon l’usage de l’époque, l’absence de « t » final dans : « renseignemens », « habitans », de rencontrer un accent circonflexe sur « idiôme », etc.
[5] Le Ministre précisait : « telle qu’elle se trouve chez l’Évangile selon Saint Luc, Ch. XV », Il avait initialement envisagé de faire traduire aussi la parabole du Semeur. Cf. “Matériaux pour servir à l’Histoire des Dialectes de la Langue Française, ou Collection des versions de la parabole de l’Enfant prodigue en divers dialectes ou patois de France”, Mémoires de la Société Royale des Antiquaires de France, t.VI, Paris, Smith, 1824. En 1806, l’enquête demandait également traduction de l’oraison dominicale. Ainsi le Préfet de la Doire répond en septembre 1806 : « J’ai l’honneur de transmettre à Votre Excellence les instructions qu’elle m’a demandées en dialectes de ce département de la parabole de l’enfant prodigue et de l’oraison dominicale » (Bibliothèque Nationale, NAF 5910). Le Général Viard, ambassadeur à Berne, envoie « l’oraison dominicale en langue vulgaire de l’arrondissement d’Aigle, canton de Vaud, sur la frontière du Valais, et la même pièce telle qu’elle est prononcée à Vevey ». (B.M.Rouen, ms 183), etc.
[6] Fondée en 1804, elle deviendra en 1813 la Société des Antiquaires de France.
[7] Elle sollicite notamment ses correspondants suisses, publie des traductions de la parabole en breton…
[8] Eugène Coquebert de Montbret, fils du Directeur du Bureau de la Statistique, et employé de ce Bureau, avait conservé une partie de ces pièces qu’il a léguées en 1847 avec sa bibliothèque à la ville de Rouen. Il convient de distinguer, dans ce dossier de Rouen, les pièces originales des résumés qu’en a pu faire Coquebert.
[9] Cf. l’inventaire dressé par Marie-Rose Simoni – Aurembou, « La couverture géolinguistique de l’Empire français : l’enquête de la parabole de l’enfant prodigue », Espaces romans, Études de dialectologie et de géolinguistique offertes à Gaston Tuaillon, Ellug, Université Stendhal, Grenoble 3, 1989.
[10] Par exemple, le dossier du Jura, (Bibliothèque Nationale, NAF 5911), est vide et porte seulement la mention : « pièces remises à Testu [l’imprimeur officiel] pour la Statistique ».
[11] L’abbé Grégoire (1750-1831), député du clergé aux États Généraux, rallié au Tiers Etat, siège à l’extrême gauche de l’Assemblée constituante. Il sera évêque constitutionnel de Blois et Conventionnel. Sénateur à partir de 1801, il fait partie de l’opposition sénatoriale et n’a aucune part à l’enquête de 1807.
[12] Les dossiers de réponses sont à la Bibliothèque de la Société de Port-Royal, Paris, Manuscrits Révo 222 et Révo 223, et à la Bibliothèque Nationale, NAF 2798. Une partie a été publiée : A.Gazier, Revue des Langues Romanes, de 1874 à 1879. A. Gazier, Lettres à Grégoire sur les patois de la France, 1790-1794, Paris, A. Durand et Pedone-Lauriel, 1880. L’enquête a fait l’objet d’abondantes études ces dernières décennies. Cf. M.De Certeau, D.Julia, J.Revel, Une politique de la langue. La Révolution française et les patois. L’enquête de Grégoire, Paris, Gallimard, 1975.
[13] La Constitution de l’an VIII (13 décembre 1799) instaure trois Consuls nommés pour 10 ans ; Bonaparte est Premier Consul. Le 12 août 1802, Napoléon Bonaparte est Consul à vie – Le 2 décembre 1804, Napoléon est sacré Empereur.
[14] Le premier Ministre de l’Intérieur du Consulat est Lucien Bonaparte (25 décembre 1799). Le Languedocien Chaptal lui succède du 7 novembre 1800 au 7 août 1804. Sur ce Ministère, cf. Igor Moullier, Le ministère de l’Intérieur sous le Consulat et le Premier Empire (1799-1814). Gouverner la France après le 18 brumaire. (Thèse Université Lille III- Charles de Gaulle, U.F.R. de Sciences historiques, artistiques et politiques, 2004).
[15] Mémoire statistique du département de l’Indre adressé au Ministre de l’Intérieur, par le Citoyen Dalphonse, préfet de ce département, publié par ordre du Gouvernement, à Paris, imprimerie de la République, an XII.
[16] Description abrégée du Département du Var, par le citoyen Fauchet, Préfet, Paris, an IX, (1801).
[17] Statistique du Département des Bouches-du-Rhône, par Joseph-Etienne Michel, (d’Eyguières), administrateur de ce département pendant les années 1790, 1791 et 1792, membre de la société académique des sciences de Paris, Paris, Valade, an XI, (1802).
[18] Annuaire du département du Gers, publié par ordre du préfet, et rédigé par le secrétaire général de la préfecture, à l’exception de quelques articles, dont les auteurs sont désignés. F. Labat, an XII (1803)
[19] Nompère de Champagny est Ministre de l’Intérieur d’août 1804 à août 1807.
[20] Statistique générale de la France, publiée par ordre de sa Majesté L’Empereur et Roi Sur des Mémoires adressés au Ministre de l’Intérieur par MM.les Préfets. Département du Var. M.Fauchet, Préfet. Paris, Testu, 1805. Fauchet y reprend son chapitre de 1801 sur la langue provençale, ajoute une liste de « noms provençaux » accompagnant le tableau des animaux du département, et les appellations provençales des engins de pêche.
[21] Annuaire statistique du département des Hautes-Pyrénées, publié sur l’autorisation spéciale de S.E. le Ministre de l’Intérieur, par P.Laboulinière, Secrétaire général de la Préfecture, Membre correspondant de l’Académie des sciences, littérature et beaux-arts de Turin, et de plusieurs Sociétés savantes, Tarbes, Lavigne, 1807.
[22] Statistique générale de la France, Département du Mont-Blanc, M.de Verneilh, préfet. Paris, Testu, 1807.
[23] G.Tuaillon, « Littérature francoprovençale avant 1700 », Nouvelles du Centre d’Études Francoprovençales René Willien, Saint-Nicolas (Aoste), 37, 1998.
[24] Cf. notamment celles proposées par Hans-Erich Keller pour le Briançonnais, le Bugey, le Puy-de-Dôme…
[25] En 1803, l’Acte de médiation consacre la fin de la République helvétique unitaire et la naissance de la Confédération helvétique, état vassal de la France. Napoléon en est le médiateur.