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Visions de l’idiome natal, 1807 (6)
jeudi 23 octobre 2025, par
Visions de « l’idiome natal » à travers l’enquête impériale sur les patois (1807-1812) – Langue d’oc, catalan, francoprovençal (France, Italie, Suisse), Trabucaire, 2010 (6)
Suite de : Visions de l’idiome natal, 1807 (5)
Nommer l’idiome
Ouest et Nord
Dans la vallée du Rhône, on l’a vu, le Ministre a rencontré le languedocien, dont tiendraient par métissage avec le provençal les parlers de la Drôme et des Hautes-Alpes. Avec des nuances, les départements du Gard, de l’Ardèche, de la Haute-Loire, s’en réclament. Le préfet de Montélimar (Drôme) en a dressé la frontière orientale : le Rhône.
Poursuivons vers l’Ouest. Il n’est bien évidemment question que de languedocien dans l’Hérault et dans l’Aude, départements taillés dans le « ci-devant » Languedoc.
Ce qui n’empêche pas des avis extérieurs à ces départements d’introduire d’autres considérations. Dans le Drôme, pour l’érudit sous-préfet de Montélimar [1], le département de l’Aude est déjà en partie catalan :
« Au dessous de cette dernière ville [Narbonne] et depuis alors jusqu’à Perpignan et au delà l’idiome languedocien est entièrement perdu. Dans tout le ci-devant Roussillon, l’idiome vulgaire est un espagnol corrompu et tel à peu près qui est en usage dans la Catalogne. C’est donc à Narbonne que finit l’idiome languedocien ».
Au Sud de l’Aude, dans cette Catalogne de France devenue département des Pyrénées-Orientales, le préfet traite naturellement du catalan. Nous reviendrons sur le cas de ce catalan, mis en comparaison avec celui d’Espagne [2].
À l’Ouest, l’Aude touche aux départements de l’Ariège, de la Haute-Garonne et du Tarn.
Le préfet de l’Ariège envoie sans commentaires une traduction pour chacun de ses trois arrondissements, (Foix, Pamiers, Saint Girons). Au Ministre de démêler ce qui différencie le parler du Couserans gascon, à l’Ouest, du parler de l’ancien Comté de Foix et des terres jadis languedociennes de l’Est. Une parabole est aussi promise pour le « patois de l’extrémité de l’arrondissement de Foix, du côté de l’Espagne » [3] : on est là aux frontières de la catalane Andorre, et de la Catalogne espagnole, qui seront bientôt annexées à l’Empire.
Au Nord de l’Aude, le préfet du département du Tarn, (créé à partir des diocèses languedociens de Castres et d’Albi), propose une vision homogène de l’idiome dans ses quatre arrondissements [4]. Le Ministre en reçoit trois traductions [5] accompagnées d’une longue dissertation, « De l’idiome patois ou populaire du département du Tarn ». Le préfet les accompagne ainsi [6] :
« J’ai l’honneur de vous envoyer ci-jointes trois traductions de cette parabole. Un plus grand nombre me paraît superflu, parce qu’il n’y a qu’une espèce de dialecte dans le département du Tarn, et que les modifications qu’il peut éprouver dans certains cantons, à l’usage de certains mots de prononciations très rares et à quelques particules explétives comme par exemple dans les environs de Puylaurens , ou tous les noms propres sont précédés de la particule « en », ainsi au lieu de dire « Guillaumés », on dit « En Guillaumé ».
Et la dissertation précise :
« Dans les divers arrondissemens du Département du Tarn les tours de phrases et le petit nombre d’inversions sont à peu près les mêmes, il n’y a guère de variétés que pour quelques expressions et quelques manières de prononciation, surtout les finales, ces modifications étant ordinairement plus grossières dans les pays montueux que dans les plaines, ainsi, quand dans celles cy on dit « dounas me de pa », pour « donnez moi du pain », les montagnards disent « de po », ils nomment pareillement les chataignes « castognès » au lieu de « castagnos », qui est la prononciation de la ville et des plaines ». Elle ajoute que dans l’arrondissement de Gaillac, sur les hauteurs de Cordes, « R » est mis pour « L » entre voyelles.
Bien que le Tarn ait été formé d’une partie du « ci-devant Languedoc », son idiome, on le voit, n’est pas nommé autrement qu’idiome du Tarn, mais il est présenté en comparaison :
« Cet idiome moins doux que le patois de Toulouse surtout que celui de Montpellier, est cependant moins rude que celui des autres Départemens environnans ».
Au Nord du Tarn, au Nord-Ouest du Tarn-et-Garonne (auquel il a fourni un canton [7]), le département de l’Aveyron, formé du « ci-devant Rouergue », apparaît en département carrefour, aux tropismes divergents, comme le décrit le sous-préfet de l’arrondissement de Villefranche dans une lettre au préfet [8] :
« J’ai l’honneur de vous envoyer la traduction de la parabole de l’enfant prodigue, que vous m’avez demandée par votre lettre du 29 juillet dernier. Il m’a paru qu’on a rempli le but que vous vous proposez, et qui est de faire remarquer les différences du dialecte patois de Villefranche avec celui de Rodez. Si ce travail est bien fait, dans les départemens qui nous environnent, on verra que le vrai patois rouergat n’est qu’en usage qu’à Rodez et dans un rayon de trois ou quatre lieues. À Millau, la langue commence à éprouver l’influence de Montpellier ; ici, nous commençons à ressentir celle de Montauban et de Toulouse ; le Mur de Barrez et Laguiole tiennent de l’auvergnat ».
Le préfet écrira au Ministre [9] :
« La différence du patois d’avec ceux des départements voisins consiste moins dans les mots, puisqu’un aveyronnais peut très bien s’entendre avec des habitans du Lot, du Tarn, de l’Hérault, de la Lozère et du Cantal, que dans la prononciation. On remarque même une nuance de prononciation entre les habitans de la partie méridionale du département et ceux de la partie septentrionale. L’accent des premiers est doux et même un peu traînant, celui de la contrée montagnarde située au nord est rude et brusque.
Il serait très difficile de tracer les limites de chacun de ces dialectes ».
À l’Est de ce département carrefour, le Ministre retrouve dans le département de la Lozère la définition qui lui est familière de languedocien. La Lozère est en effet formée du Gévaudan (le diocèse de Mende), qui faisait partie de la province du Languedoc.
Alors que le département a trois arrondissements (Mende, Florac, Marjevols), Broussous, secrétaire général de la préfecture, traduit la parabole « dans le dialecte des habitans de la Lozère », sans autrement le nommer.
Mais le préfet de la Haute-Loire frontalière (au Nord) lui applique la péjoration bien connue de tous les pays de montagne [10] :
« Le patois de l’ancien Gévaudan (aujourd’hui département de la Lozère) est le plus dur et en expressions et en prononciation. Il faut en excepter Mende, le chef-lieu, où le vrai patois languedocien s’est conservé dans presque toute sa pureté et son agrément ».
Les grâces dix-huitiémistes dont le secrétaire général de la Lozère pare son envoi tendent à justifier cette réputation de la préfecture !
Le préfet du Tarn situait son parler (languedocien) entre celui de Montpellier et celui de Toulouse… Mais comment nommer le parler de Toulouse, capitale du « ci-devant Languedoc » ?
En Haute-Garonne, le préfet signale évidemment qu’un des idiome du département est languedocien, mais l’autre est gascon. D’où le vif intérêt du Ministre (alias Coquebert), pour lequel la différence essentielle entre gascon et autres parlers est le passage de « F » initial à « H ». À partir de la Haute-Garonne, le Ministre ne va pas cesser d’essayer d’en tracer l’exacte limite des deux parlers, qu’il tend à situer sur la Garonne elle-même.
Dans le constat du conseiller de préfecture, la réalité apparaît plus complexe [11] :
« Monseigneur, J’ai l’honneur de répondre à la lettre du 3 mars dernier, dans laquelle vous demandez quels sont les cantons de ce département où l’on remarque dans la prononciation et dans l’accent les traits distinctifs du langage gascon.
Il est vrai, comme il a été dit dans la statistique [12], que sur la rive occidentale de la Garonne, la lettre F se change en H, et que cette différence s’observe même à Toulouse, dans le faux-bourg St.Cyprien, situé à l’ouest. Cependant elle est peu sensible dans cette partie de la ville, mais elle le devient au village de St.Martin de Louch, le premier que l’on rencontre à l’ouest, et qui est compris dans le territoire de Toulouse.
Il est vrai que le cours de la Garonne sépare les langages gascon et languedocien.
Sur la rive gauche où se parle le gascon, la prononciation diffère un peu dans les divers cantons, et le gascon pur ne se trouve qu’à l’extrémité occidentale du département. C’est là que la prononciation de la lettre F en H devient générale. Mais ce changement se fait par graduations insensibles. On reconnaît dans tout le canton de Muret l’altération causée par le languedocien. Dans celui de St Lys qui est voisin, mais qui est plus éloigné de la Garonne, le gascon est plus pur, et la dernière limite paraît être l’extrémité méridionale de ce canton. À mesure qu’on remonte vers les Pyrénées, on trouve un langage qui n’est ni le languedocien ni le gascon : c’est un idiome montagnard dans lequel aussi on remarque des différences d’un canton à l’autre. Les habitans de St.Gaudens dans cette partie du Comminge (sic) appelée le Nébousan, ne prononcent ni comme ceux du Couserans dans l’Ariège, ni comme ceux du Bigourdan dans les Hautes-Pyrénées.
Ainsi dans la partie inférieure du cours de la Garonne règnent le languedocien et le gascon qui se mêlent plus ou moins selon qu’on se rapproche ou qu’on s’éloigne de cette rivière.
Dans la partie supérieure, vers Montesquieu et Rieux à l’orient, et vers Rieumes et le Fousseret à l’occident, la prononciation change et donne un caractère particulier à la langue des montagnes ».
Limite du fleuve, mais aussi porosité des dialectes en contact, spécificité difficile à définir du parler des montagnes… Le Ministre entre ici en terre de complexité.
À l’Ouest de la Haute-Garonne, son enquête rencontre le tout jeune département du Tarn-et-Garonne, créé en 1808 [13]. Le Ministre va ici aussi s’enquérir de la limite du gascon. Un questionnaire est adressé aux maires des chefs-lieux de canton des arrondissements de Moissac et Castelsarrasin, traversés par le fleuve [14] :
« Dans votre canton parle-t-on l’idiome gascon ? Cet idiome est-il partout le même ou remarque-t-on quelque différence en allant d’un canton dans un autre ?
Le gascon n’offre-t-il point plusieurs caractères distinctifs tels que le changement de f en h, ou des v en b & c ?
La Garonne peut-elle être considérée comme la limite de ce langage ?
L’accent des deux rives de ce fleuve présente-t-il des différences notables ? »
Sur la rive gauche de la Garonne, le général maire de Lavit estime que l’idiome est le même des deux côtés, mais qu’il y a des différences d’accents. Pour le maire de Verdun « l’idiome est à peu près le même sur les deux rives » et les différences d’accent peu sensibles. Pour celui de Castelsarrasin :
« L’idiome gascon usité dans ce canton a beaucoup de rapports avec celui de Toulouse et de Montauban et des cantons intermédiaires sur la rive droite de la Garonne. La Garonne peut être considérée comme la limite de ce langage, en ce que l’idiome qui est en usage au delà de ce fleuve, dans le pays anciennement appelé Gascogne, paroit à mesure qu’on s’en éloigne, avoir des différences plus sensibles avec le français. L’accent de la rive gauche de la Garonne est beaucoup plus aigu que celui de la rive droite ».
Par contre, les maires d’Auvillar et de Montech penchent pour la différence entre les deux rives.
Sur la rive droite, on pense à Valence que « la Garonne n’est pas la limite de l’idiome gascon, il ne fait que varier d’une rive à l’autre dans la prononciation et dans les termes », à Bourg de Visa, on signale le changement de « F » en « H » de l’autre côté de la Garonne, mais on estime qu’il s’agit néanmoins du même idiome. Le maire de Villebrunier pense qu’il s’agit du même idiome, mais l’accent est plus doux sur la rive gauche, plus rude sur la droite.
Le sous-préfet de Moissac essaie de dégager une synthèse [15] :
« Dans ces cantons, l’idiome gascon a plusieurs choses qui lui sont particulières. Il diffère avec les cantons qui l’environnent. On apperçoit (sic) même quelques nuances de commune à commune. Les plus rapprochées telles que Sérignac et Larrazet en offrent de plus ou moins grandes ; il faut convenir cependant que la différence n’est bien sensible que dans la prononciation et la prolongation des sons.
Le caractère distinctif de notre gascon est précisément dans le changement de f en h, la première de ces deux lettres est rarement employée, et la seconde est presque toujours aspirée, ce qui donne à cette langue une tournure particulière.
Il est assez singulier de dire que dans la prononciation nous n’avons ni b ni v, cependant c’est une chose prouvée par l’usage et par l’habitude ces deux lettres, lorsqu’elles sont employées au commencement du mot, se prononcent en lui donnant un son qui tient de l’une et de l’autre, en se rapprochant davantage du v […].
On ne peut établir que notre gascon s’étende jusqu’à la Garonne, quoique cette rivière lui serve particulièrement de limite sur divers points, comme par exemple vers une partie du midi, l’est et le nord-est, il est à peu près le même, mais la différence devient très sensible vers le nord ; elle est aisée à reconnaître dans une des parties du département de Lot et Garonne, plus encore dans celui de la Gironde, notre patois se rapprocherait peut-être davantage de celui du département du Gers et des Pyrénées, quoique ceux-ci soient infiniment plus rudes, et qu’ils présentent des changements considérables, encore que les divers idiomes qui se rapprochent de la Garonne présentent plusieurs nuances, il est certain que ceux de la rive qui nous est opposée offrent une plus grande différence et que les caractères nous sont totalement étrangers ».
Ainsi, comme l’écrit une longue pièce anonyme :
« La Garonne n’est pas la limite du patois, mais elle est la limite du dialecte où l’on convertit le F en H aspiré. Ce n’est que dans quelques cantons de la rive gauche que l’on prononce ainsi ».
L’adjoint au maire de Moissac précise :
« Cet idiome qu’on ne peut donc pas proprement appeler gascon, puisqu’il s’en faut bien qu’il soit borné à la Gascogne est le même quant au fond, mais on y trouve des différences sensibles, en allant d’un pays à un autre. On le parle dans tout l’arrondissement, mais il y a quelque différence entre la langue de l’ancien Quercy [qui rappelons-le allait jusqu’à la rive droite de la Garonne] et celle de l’ancienne Gascogne, différence qui n’empêche cependant pas que les habitans de ces trois provinces ne s’entendent mutuellement.
On parle le même langage des deux côtés de la Garonne dépendant de cet arrondissement ».
On mesure ainsi la simplicité et la complexité du concept de gascon. Le gascon désigne à la fois « le patois » local, (c’est-à-dire ce qui n’est pas le français, et au premier chef les parlers de ce vaste couloir de la Garonne), et une entité lointaine et « authentique » située plus au Sud, à laquelle on parvient par un dégradé subtil de parlers. Ce gascon est spontanément inclus dans un ensemble bien plus vaste d’intercompréhension, au Nord quercinol comme au Sud gascon, et, tout en étant caractérisée, la différence de lettres, « F » ou « H », qui fascine tant le ministre, ne fait pas frontière.
À l’Ouest du Tarn-et-Garonne, le Ministre interroge également le préfet du Lot-et-Garonne sur la limite du gascon.
Un des informateurs du préfet, et non le moindre, (il s’agit du secrétaire général de la préfecture [16]), magnifie la spécificité du parler agenais (celui du couloir de la Garonne), qu’il différencie de celui des cantons situés plus au Sud, rive gauche :
« A mesure que d’Agen on avance vers l’Est, le patois se rapproche du languedocien, il tend au bordelais, en descendant vers la capitale de l’ancienne Guienne. Ces deux patois dans le département ont peut-être plus de délicatesse, mais ils ont moins de naturel que celui d’Agen, ou plutôt moins de rapport avec la langue romance, la mère commune de tous nos patois.
L’idiome de la rive gauche proprement dit le gascon est plus guttural, plus grave et quelquefois plus sifflant. L’irruption des Vascons, et le voisinage de l’Espagne ont sans doute fortement influencé cette modification du langage local ».
Ce gascon garonnais se prolonge au Sud dans le département du Gers, voisin méridional des deux départements garonnais.
Le préfet du Gers écrit au Ministre [17] :
« Vous demandiez, Monseigneur, que, s’il étoit des diversités notables dans le patois gascon de mon département, je vous adresse autant de traductions de la parabole de l’enfant prodigue, qu’il y auroit de telles diversités : je connois deux diversités, mais aucune ne m’a paru assés (sic) notable, et j’ai cru pouvoir me dispenser de multiplier les échantillons.
La première consiste en ce que, dans les communes qui composoient le ci-devant diocèse de Lombez, aujourd’hui chef-lieu de mon 4ème arrondissement, on ne se sert pas des articles « lou, lous » par une exception à l’usage généralement établi dans le reste de ce Département : dans ces communes, comme dans la Haute-Garonne, on dit « le, les » au lieu de « lou, lous ». Ces communes sont celles situées sur la rive droite de la Garonne : on dit « lou, lous » dans celles situées sur la rive gauche. On observe que cette différence existe même dans les fractions d’une même commune séparées par cette rivière ».
Après avoir constaté cette différence, peu importante, à l’intérieur du parler du département, le préfet conclut :
« La seconde diversité est plus importante par sa nature que par l’étendue et l’importance de ses effets. Les lignes du département du Gers, qui se trouvent contiguës à celles des départemens des Hautes-Pyrénées, des Basses-Pyrénées, et des Landes, doivent respectivement offrir quelques nuances dans leurs dialectes. Ainsi, dans le Gers, les communes limitrophes qui se trouvent, pour ainsi dire, en contact avec des communes limitrophes des départements des départements des Basses-Pyrénées, des Hautes-Pyrénées, et des Landes, ont bien le patois qui est en usage dans le centre du Gers ; mais ce patois participe un peu du dialecte béarnais, ou du dialecte bigourdan, ou de celui dit « lanusquet ». Votre Excellence aura reçu des échantillons de ces trois départements, et, en les confrontant avec les miens, elle pourra prendre une idée des nuances qui, je le répète, n’existent que dans un petit nombre de communes, et sont d’ailleurs peu importantes, parce que la différence consiste moins dans les mots, que dans la manière de les prononcer et de les écrire ».
Le Ministre dispose maintenant d’une vue d’ensemble de ce gascon qui s’étend vers l’Ouest jusqu’à l’océan, avec le « lanusquet » du département des Landes. Une interrogation demeure, comme en Haute-Garonne, sur la spécificité des parlers des départements voisins au Sud et au Sud-Ouest, bigourdan des Hautes-Pyrénées, béarnais des Basses-Pyrénées.
Le secrétaire général de la préfecture des Hautes-Pyrénées, Laboulinière écrit depuis Tarbes qu’il ne donnera qu’une parabole pour les trois arrondissements (Tarbes, Argelès, Bagnères) [18], parabole établie avec un de ses chefs de bureau après réceptions de paraboles rédigées par trois ecclésiastiques (un par arrondissement) :
« Monseigneur, J’ai l’honneur de vous adresser la traduction en patois des Hautes-Pyrénées de la parabole de l’Enfant Prodigue. […] Nous nous sommes convaincus, d’après l’examen des traductions faites sur les divers points du département, qu’il n’y a pas dans le fond du langage de variantes assez remarquables pour exiger plusieurs versions et nous nous en sommes tenus à une seule.
Votre Excellence y trouvera plusieurs notes explicatives essentielles à l’intelligence, soit du véritable sens, soit de la prosodie des mots. La 1ère fait connaître la seule différence qui distingue le langage du 1er arrondissement de celui des deux autres ; elle consiste dans la nature de l’article. Nous avons préféré d’employer celui de la partie du Sud [les fameux « eth, era »], parce que c’est la plus fréquentée par les étrangers, à cause des eaux thermales, qui font de Bagnères, comme la capitale du département pour les usages et pour la langue ».
Inversion assez inattendue, et tout à fait remarquable, de la péjoration assez générale des parlers de la Montagne dans les départements méridionaux…
Ce « patois des Hautes-Pyrénées », comme l’écrit Laboulinière, est-il du gascon ? Sans autrement s’étendre, il avait dans son Annuaire de 1807 précisé qu’il s’en rapprochait [19].
Dans les Basses-Pyrénées, le Ministre fait dresser avec soin la carte sinueuse de la limite avec le basque [20].
Il restait au Ministre à établir les limites Nord du gascon en poursuivant sur l’axe de la Garonne, dans le département de la Gironde.
Il faut imaginer les allers et retours entre le préfet, les sous-préfets, la sollicitation répétées des maires et des juges de paix, pour que le Ministre parvienne enfin à établir la limite du gascon, bien connue aujourd’hui des dialectologues.
La sollicitation majeure s’exerce dans les arrondissements frontaliers de la Dordogne et de la Charente inférieure, celui de Libourne au Nord-Ouest, celui de Blaye au Nord [21].
Le questionnement du ministre porte à la fois sur la limite nord du gascon, l’éventuel passage du F au H, et sur « la ligne de séparation du français proprement dit et de l’idiome du Midi ».
Dans sa première réponse, le sous-préfet de Libourne envoie trois paraboles, qu’il présente ainsi :
« L’Arrondissement de Libourne doit en effet être considéré comme le lieu où se trouve placée la ligne qui sépare le français proprement dit de l’idiome du Midi ; mais on ne doit pas regarder la rivière de l’Ile et de la Dronne comme formant précisément cette ligne puisqu’on parle encore à une très petite distance de Libourne le langage saintongeois corrompu. Il serait très difficile de fixer d’une manière positive cette démarcation : il y a dans cet arrondissement une variété de langages singulière, un enchevêtrement dans les idiomes qu’on ne sauroit marquer des nuances qu’on ne pourroit saisir.
Pour vous mettre à même de connoître les différens idiomes qui s’y parlent, j’ai fait faire trois traductions de la Parabole de l’Enfant Prodigue dans les lieux où le langage populaire est le plus distinct et le plus répandu.
La première est une traduction gasconne : c’est le patois de Libourne et de son environ.
La 2e est dans l’idiome du peuple de Ste Foy et de son environ, à une distance de six lieues de Libourne [à l’Est, aux confins de la Dordogne ; le préfet désignera cet idiome comme périgourdin [22]].
La 3e traduction est selon le langage populaire du canton de Guitres qui rapproche du saintongeais. Guitres est à trois lieues [au Nord] de Libourne et située sur la rivière de l’Ile.
Ces traductions sont, au reste, accompagnées de quelques notes qui pourront fournir quelques éclaircissemens sur l’objet dont il est question ».
Ces éclaircissements ne satisferont pas le Ministre qui ne va cesser de relancer les enquêteurs jusqu’à ce qu’on lui fournisse enfin une limite définitive du gascon [23].
Cette limite part de Sainte Foy, à l’extrémité Est du département, suit la Dordogne jusqu’à la hauteur de Castillon, puis, toujours sur la rive droite de la Dordogne, passe légèrement au Nord de Libourne, tire droit jusqu’au confluent, au nord immédiat de Saint André de Cubzac et au Sud immédiat de Blaye, sur l’estuaire.
Le Ministre est particulièrement intrigué de rencontrer au Nord de Libourne, dans une zone nord où il s’attendait en franche coupure à trouver du français, ce que le sous-préfet présente comme du « français saintongeais ou patois vulgairement appelé gavach ». D’autant que le préfet lui indique aussi la présence d’une petite poche de gavach à proximité (Gensac), en zone de parler gascon [24].
Les juges de paix sont alors activement sollicités, en correspondance directe parfois avec le Ministre. Celui de Guitres montre que la ligne de séparation ne passe pas, comme il avait été signalé au ministre, dans son canton, mais dans celui de Fronsac, entre Guitres et Libourne. Gros travail dont il n’est pas peu fier :
« Monseigneur, Ce n’est point dans le canton de Guitres que se trouve placée la ligne qui sépare les contrées où l’on parle le français proprement dit, et celles où l’idiome du midi (anciennement apellé (sic) languedoc) est d’un usage vulgaire ; c’est dans le canton de Fronsac qui l’avoisine et entre les communes de Galgon, Perissac, St Genès, Marcenais et les autres communes qui forment ce canton. Pour vous convaincre de cette vérité, j’ai traduit la parabole de l’enfant prodigue selon les patois de tous les habitans du canton de Guitres et des quatre communes du canton de Fronsac précitées, et j’en ay fait une seconde traduction selon les patois gascons des autres habitans du canton de Fronsac. J’ai l’honneur de vous observer que j’ai écrit comme on prononce et qu’à très peu de choses prèz les habitans de toutes les communes des deux cantons ne se servent point d’autres expressions que celles que j’ai employées ».
Le juge de paix du canton de Libourne, canton bilingue (le Nord parle saintongeais) est en délicatesse avec les patois :
« Monseigneur, Pour me conformer à l’honneur de votre missive du 30 du mois passé, j’ai l’honneur de vous transmettre un échantillon du patois gascon tel qu’on le parle dans le canton, et dois vous dire, qu’il n’existe dans ce canton que deux idiomes, l’un gascon, et l’autre gavache, ce dernier idiome est un français un peu corrompu, que tous ceux qui parlent français entendent facilement et le comprend de même, il diffère du français en ce qu’on le parle très lentement en ouvrant la bouche beaucoup plus que dans une autre langue ; quand (sic) au gascon, c’est un mélange de français, latin, italien et espagnol souvent entrecoupé dans la même phrase, et qu’un étranger du païs a de la peine à comprendre après 12 à 15 ans de résidence encore moins à la parler, à moins qu’on ne soit fort jeune.
L’idiome gascon se parle généralement par le peuple dans les communes d’Arveyres, Cadarsac, St.Sulpice, St.Emililon et partie de celle de Libourne notamment en ville et dans le banlieüe, Est et Midi, l’idiome gavach se parle ensuite généralement, dans les communes de Lalande, des Billeaux, dès 3/5e de Pommerol, et dans le 1/5e de celle de Libourne au nord de la ville, lequel idiome gavache se continue toujours vers le nord jusqu’à Angoulême, quand (sic) au gascon il paraît qu’il prend fin à Libourne en allant vers le nord et à Montagne, qui borde ce canton, et que l’idiome gascon est presque général depuis Libourne jusques aux pyrennées (sic). Il paraît aussi qu’à partir de la rive gauche de la Dordogne qui sépare Libourne, d’Arveyre, et de Cadarsac présent canton, il y a quelque petit changement dans la prononciation du gascon, tellement que les F ne se font pas sentir et qu’ils mettent à la place une H aspirée, par exemple dans le mot ’ fève ’, qui en gascon se dit ’ fabe ’, ils disent ’ habe ’, dans le mot ’enfant ’ qui en gascon se dit ’ énfan ’, ils disent ’ enhan ’ et que cette prononciation va même plus loin que Bordeaux dans plusieurs mots approchant ceux-là ».
Malgré l’embarras de la formulation pour ce prudent fonctionnaire, on trouve ici une juste présentation de l’étendue du gascon au Sud, et une appréhension de la transition que constitue ce gascon des bords de la Dordogne avec celui qui, plus au Sud, met le H en place du F.
Remplacement qui apparaît quelque peu saugrenu tant, pour ces observateurs, le « vrai » gascon est celui de leurs cantons, celui des limites.
Ainsi une étude du sous-préfet de Libourne indique :
« On doit remarquer aussi, que dans le païs d’entre Dordogne et Garonne, jusques devant Libourne et même jusqu’au bec d’Ambès, les plus anciennes familles régnicoles ont substitué dans leur dialecte la lette « h » à la lettre « f » lorsque celle ci est initiale et suivie d’une voyelle. Par exemple, elles disent constamment : « que bos ha, que voulez ha », « que veux-tu faire, que voulés vous faire », au lieu de « que bos fa, que boules fa », qui sont des expressions gasconnes, à peu près universelles. On dit aussi, « mon hill, ma hille, mon hilleau », « mon fils, ma fille, mon filleul », au lieu de « mon fill, ou fils, ma fille, mon filleau », qui sont des mots usités chès tous les peuples de la Gascogne. On attribue cette suppression de l’ « f » ou la substitution de l’ « h » à cette lettre, au long séjour que firent autrefois dans cette contrée, les Sarrasins d’Espagne dont quelques uns s’établirent dans le païs et qui prononçaient comme on fait dans presque toutes les provinces espagnole, « éhi » pour « fi », « ma hilla » pour « ma filla ».
L’arrondissement de Blaye, à l’Ouest, est aussi très sollicité par le Ministre. Il en résulté une synthèse sous-préfectorale fort ethnotypée :
« On voit que l’idiome du canton de Blaye est celui qui approche le plus du français correct.
Il n’y a point d’orthographe pour ces sortes d’idiomes, mais on les écrit de manière à pouvoir faire comprendre la prononciation.
L’idiome du canton de St Ciers-Lalande est à peu de choses près le français saintongeais.
L’idiome du canton de Bourg est le gascon, mais un peu corrompu, il n’a pas la vivacité du vrai gascon. Les habitans du canton de Bourg, particulièrement ceux de la Roque près du Bec d’Ambès, ont l’air embarrassés pour s’exprimer et (illisible) leurs idées, ils prononcent avec peine, lentement et semblent chercher les expressions. C’est très vraisemblablement le voisinage de ceux qui parlent le français saintongeais qui en est la cause.
Il est certain que l’arrondissement de Blaye se trouve placé sur la ligne de démarcation qui sépare le français proprement dit de la langue du Midi, ou en d’autres termes la langue d’oil et la langue d’oc.
Les communes qui parlent le français saintongeais sont celles du canton de Blaye, St Ciers - Lalande et St Savin et quatre à cinq communes dans le canton de Bourg et la ligne de démarcation semble être précisément tracée par la route qui, de Blaye conduit à St André de Cubzac.
Les communes situées sur la rive droite de la Dordogne paraissent former les limites de la langue d’oc mais aussitôt après ces communes on entre dans le pays de la langue d’oil. C’est dans ce passage que l’on voit les deux langues former des nuances et se mêler dans la même commune ainsi que sur les rives des deux rivières qui se rencontrent ».
Ligne de démarcation donc, mais qui n’est pas brutalement celle de la langue d’Oc et du français, mais celle du français d’Oïl de Saintonge et du gascon, dans une porosité constatable en zones de contact.
Ainsi le Ministre a pu suivre, au long de la vallée de la Garonne, non pas la claire séparation qu’il pensait trouver entre le gascon et d’autres parlers, mais, entre « franc gascon » (comme disent certaines réponses) au Sud de la rive gauche, et des parlers « plus rudes » au dessus de la rive droite, l’avancée jusqu’à l’Ouest d’Agen d’une sorte de languedocien métissé.
Au Nord du Tarn-et-Garonne et du Lot-et-Garonne, quelles appellations pour ces parlers qualifiés de « plus rudes » ? Le Ministre aborde ici, dans la « ci-devant province de Guyenne », les départements du Lot et de Dordogne, à propos desquels reviennent encore les désignations de Quercy et Périgord.
Des parlers du Nord du Lot-et-Garonne, l’érudit secrétaire général de la préfecture écrivait au Ministre [25] :
« Le dialecte du Nord se renforce et devient plus rude à mesure que l’on approche des frontières de ce département : aussi est-ce celui qui a conservé le plus grand nombre de mots celtiques. En déterminant les élémens dont se compose l’auvergnat et le périgourdin, en les combinant avec ceux de notre patois central, on trouverait facilement la racine de presque toutes les expressions de nos patois du Nord ».
L’envoi du Lot, dans ce qui en est conservé, ne commente pas la traduction de la parabole.
Celui de la Dordogne est pratiquement absent, sauf pour l’arrondissement de Nontron [26], au Nord, où « le patois tient du périgourdin ou du limousin suivant les localités ».
On dispose cependant de points de vue venus des départements voisins de la Gironde et de la Charente. Le parler de la Dordogne y apparaît sous l’appellation commune de périgourdin.
Le sous-préfet de Libourne (Gironde) écrit au Ministre [27]
« Le canton le plus éloigné du chef-lieu de l’arrondissement de Libourne est celui de Ste Foy, sur la rive gauche de la Dordogne. L’idiôme du peuple de ce canton est le périgourdin, beaucoup plus doux que celui de Bergerac ».
Traduction jointe « dans l’idiome du peuple de Ste Foy et de son environ ».
« Sur la rive droite de la Dordogne devant Ste Foy, on traverse par un trajet de trois lieues, tout le païs de Montravel qui dépend de l’arrondissement de Bergerac, et où l’idiôme du peuple est le périgourdin le moins barbare et le moins désagréable ».
Puis passage au gascon, on l’a vu, à partir de Castillon.
Alors qu’au Nord de Libourne, dans le canton de Coutras, on parle entre Dronne et Isle, jusqu’au confluent, « un angoumoisin qui approche du français », « à une ou deux lieues à l’est de Coutras, le peuple parle le périgourdin un peu radouci ».
On parle également périgourdin en Charente, département qui a reçu à sa création un morceau du Périgord.
Dans sa présentation des parlers et patois de la Charente, le préfet écrit [28] :
« Dans quelques communes de l’arrondissement de Barbezieux [au Sud du département], limitrophes du département de la Dordogne (le Périgord), les paysans parlent le dialecte périgourdin, qui, à une légère différence près, n’est autre que le dialecte limousin ».
Deux traductions en attestent, provenant du canton d’Aubeterre sur Dronne : Aubeterre et Saint Séverin, immédiatement au Nord, toutes deux en limite de la Dordogne.
À la demande du Ministre, va être dessinée une mince bande limitrophe de la Dordogne qui, partant d’Aubeterre au Sud (arrondissement de Barbezieux), Villebois Lavallette plus au Nord, s’élargit un peu à l’Ouest jusqu’à proximité d’Angoulème, pour s’arrêter dans le canton de Montbron, au droit d’Angoulême (arrondissement d’Angoulème).
Le Ministre a écrit au sous-préfet de l’arrondissement de Barbezieux :
« Monsieur, je désirerai que pour concourir à compléter les recherches auxquelles j’attache beaucoup d’intérêt, relativement aux divers idiomes qui se parlent en France, vous voulussiez m’indiquer si comme diverses circonstances donnent lieu de le penser, votre arrondissement ne se trouve point placé sur la ligne qui sépare la langue française proprement dite, de l’idiome du Midi désigné anciennement sous le nom de « langue d’oc ». Dans le cas où cette idée se trouverait fondée, je vous engage à me faire connaître les noms des communes de cette partie du département de la Charente dans lesquelles le patois populaire vous semblerait se rapprocher davantage de l’un ou de l’autre des deux idiome principaux ».
La réponse permet de mesurer l’importance du travail exigé, qui ne devait pas toujours exalter préfectures et sous-préfectures :
« Je me suis de suite occupé à remplir vos instructions. Le tableau ci-joint vous présente les diverses communes qui composent cet Arrondissement divisées par cantons, et la colonne des observations vous indiquera quel est la patois populaire de ces cantons ».
« Le seul canton d’Aubeterre, par la proximité du Département de la Dordogne, pays où l’idiome du midi, désigné anciennement sous le nom de « langue d’oc », paroit s’être conservé en partie », lui semble relever de la langue d’Oc.
Un peu plus au Nord, le Ministre a contacté le juge de paix de Lavalette (arrondissement d’Angoulême) au sujet de « l’idiome vulgaire » de son canton. Il le remercie vivement :
« Ces notions bien précises et très détaillées ne me laissent rien à désirer et prouvent d’une manière satisfaisante que l’on a été bien fondé à indiquer cette partie du département de la Charente comme étant placée sur la ligne de séparation entre le français proprement dit et le périgourdin, je me plais à reconnaître que les renseignemens dont je vous suis redevable, me seront d’une grande utilité pour des recherches que je fais et auxquelles j’attache personnellement de l’intérêt ».
On voit poindre, comme souvent, la passion collectionneuse de Coquebert et son obsession de la limite linguistique…
Témoignent de ce partage du canton une traduction « en patois périgourdin des communes de Gardes, Edon, etc », une traduction « en patois angoumoisin des communes de Torsac, Fouquebrune », et une liste détaillée des communes avec mention de leurs parlers.
Est également contacté le juge de paix de Montbron, un peu plus au Nord (arrondissement d’Angoulême), sur cette ligne de séparation Oc-Oïl.
« Votre excellence a bien jugé quand elle a cru que le canton de Montbron se trouvait placé sur la ligne de démarcation du français au patois ».
Ce patois est présenté comme un parler de transition :
« Le peuple parle un dialecte très caractérisé et à peu près uniforme dans toute la contrée, qui n’est ni le dialecte limousin, ni le périgourdin, et qui paraît participer de l’un et de l’autre ».
« En général les cultivateurs parlent tous le patois dans mon canton, mais avec des nuances sensibles ; c’est à dire que le jargon de ceux qui approchent des cantons de Lavalette [au Sud] et de Larochefoucaud [au Nord-Ouest], se rapprochent aussi davantage d’un mauvais français, qui cependant est intelligible pour tout le monde ; au contraire les points du canton de Montbron qui touchent aux cantons de Montombœuf [au Nord immédiat], de Bussière et de Nontron [dans la Dordogne limitrophe], se ressentent bien plus de l’idiôme du midi, sur tout les deux derniers, et plus on avance de ce côté là, plus le dialecte y devient rude et ynintelligible (sic) à ceux qui ne connaissent que le français ; c’est un mélange de gaulois avec le latin qui fait que presque tous les mots se terminent par O ».
Le juge n’a d’ailleurs rien d’un ami du patois. Il se félicite que les prêtres prêchent en français, à la différence de bien de ceux du Périgord et du Limousin, il jette un regard critique sur la Dordogne voisine :
« A Périgueux, capitale du département de la Dordogne, je ne fus jamais plus surpris, que d’entendre par un beau jour de promenade différentes dames de la ville en grande toilette qui conversaient en patois. La petite ville de Nontron s’en ressent bien un peu. Et plus on avance vers le Nord, plus la différence est sensible au point que, même dans les simples bourgades de mon canton, les gens qui ont eu un tansoipeu (sic) d’éducation ne s’y parlent qu’en français ».
Le Ministre remercie, constate que cette partie du département se trouve effectivement placée sur la ligne de démarcation qu’il a « en vue de reconnaître », et demande les noms des communes « dans lesquelles l’idiome vous semble se rapprocher davantage du français et celles où il tient plutôt du périgourdin ».
Contacté également, le juge de paix du canton de La Rochefoucaud (au Nord-Ouest immédiat de Montbron) :
« Le canton paraît former la limite entre le français proprement dit et le périgourdin.
A la Rochefoucaud même on parle un langage qui participe des deux mais qui par beaucoup d’expressions a des rapports et des liaisons avec le périgourdin »
Il joint une traduction.
La remarque du préfet de la Charente, à propos de ce périgourdin qui ressemble si fort au limousin, est à mettre en rapport avec d’autres propos qui font du périgourdin une sorte de languedocien altéré.
Cette zone de parlers (Rouergue, Quercy, Périgord), si étroitement liée aux parlers du val de Garonne, ouvre donc au Nord vers une zone que le Ministre aura moins de mal à caractériser linguistiquement, le Limousin, et une autre qui lui posera bien plus de problèmes, l’Auvergne.
Coquebert, qui a déjà rencontré le parler limousin au Nord du département de la Dordogne, frontalier avec la Corrèze, le retrouve évidemment dans ce dernier département taillé dans l’ancienne province du Limousin.
Le préfet de la Corrèze donne [29] une traduction par arrondissement (Tulle, Brive, Ussel) sans autre accompagnement que des notes sur la prononciation pour Tulle.
La matière fournie par la Haute-Vienne est beaucoup plus importante, car le Ministre a grandement sollicité le préfet sur les limites du parler limousin avec le français. Le sous-préfet de Bellac, au Nord, mobilise donc prêtres et maires de son arrondissement, pour lequel le Ministre disposera d’une abondance de traductions.
Le préfet peut alors indiquer [30] :
Traductions « en patois limouzin (sic) usité dans les communes de l’arrondissement de Bellac ».
« Les communes de l’arrondissement de Bellac considérées sous le rapport du langage populaire sont divisées en deux sections. La première comprend toutes celles où le patois limouzin (sic) est en usage. La seconde est composée de celles où le langage populaire s’éloigne plus ou moins du véritable patois limouzin et se rapproche du français. La Gartempe est, à quelques légères exceptions, sur la ligne de séparation des deux divisions. Les communes situées sur la rive gauche de cette rivière en suivant son cours forment la première division, la seconde division est formée de celles situées sur la rive droite ».
Le sous-préfet de l’arrondissement de Bellac précise [31] :
« Le patois de cette division diffère essentiellement de celui de la première en ce qu’il est composé d’un plus grand nombre de mots absolument français, en ce qu’il n’admet pas d’autres sons que ceux usités dans la langue française et enfin en ce qu’on ne trouve dans ce langage aucune trace de l’accent limousin ».
Mais si l’enquête pose clairement cette distinction, entre « vrai » limousin et parlers du Nord, la Statistique préfectorale recentre sur une unité relative [32] :
« Pour faire connoitre la nature du patois limousin, l’on joint ici la traduction de la parabole de l’enfant prodigue (évangile selon Saint Luc, chap.15). On a choisi pour exemple l’idiome le plus universellement usité dans les campagnes des environs de Limoges, parce qu’il paroît être la base de tous les dialectes qu’on parle dans le reste du département ».
Le Ministre est d’autant plus interpellé par ce constat d’une zone considérée comme hybride au Nord du « vrai » Limousin qu’il retrouve les mêmes données dans la partie du département de la Charente qui jouxte à l’Ouest la Haute-Vienne.
L’envoi du préfet est un bon résumé de la situation linguistique [33] :
« Monseigneur, Le Département de la Charente formé de l’ancien pays d’angoumois auquel ont été réunis des portions limitrophes du Poitou, du Limousin, du Périgord et de la Saintonge, présente les mêmes variétés dans le langage des habitans.
Les nuances de ces variétés envisagées sous ce point de vue général sont faiblement prononcées excepté dans l’arrondissement de Confolens et dans quelques cantons des arrondissemens d’Angoulème et de Barbezieux [34], partout ailleurs l’idiome du peuple n’est qu’un français plus ou moins corrompu auquel se mêlent des locutions empruntées aux contrées ou qui sont voisines, ou avec lesquelles le commerce ou d’autres motifs d’intérêt ont établi d’habituelles communications. Un pareil jargon ne saurait avoir de syntaxe, il s’affranchit de toute espèce de règle et se modifie, en bien ou en mal, sur le degré de civilisation des individus qui l’emploient ».
Le préfet en vient à cette partie Nord-Est du département où l’on ne parle pas un dialecte d’Oïl :
« On trouve deux patois ou dialectes dans l’arrondissement de Confolens, l’un, dérivé du patois limousin, est usité sur tout le territoire qui, par la division de la France en départemens, fut distrait de l’ancienne généralité de Limoges, et sur un petit nombre d’autres qui appartenaient à la petite province d’Angoumois, mais dans plusieurs localités il subit des modifications frappantes.
On ne le parle point dans le canton de Confolens comme dans celui de Chabanais [légèrement au Sud de Confolens]. Il est plus dissemblable encore dans les cantons de St.Claud [au Sud-Ouest] et de Montembœuf [au Sud de Chabanais]. La signification des mots, la prononciation, l’accent ne sont pas toujours les mêmes, ces divers jargons conservent cependant […] un air de famille qui indique leur commune origine ».
Voilà pour la partie à proprement parler limousine.
« L’autre patois, celui de Champagne Mouton [à l’Ouest immédiat de Confolens] compris autrefois dans les limites du Poitou, n’est qu’un mélange assez bizarre du patois poitevin » (avec ces parlers limousins), « il varie presque d’une commune à l’autre selon qu’elles se rapprochent ou qu’elles s’éloignent des contrées où ces patois sont en usage ».
Le Ministre va demander, et obtenir [35], une liste précise des communes de l’arrondissement de Confolens dans lesquelles on parle le limousin, en spécifiant celles sont le patois se rapproche le plus du « véritable patois limousin ».
Coquebert est donc placé devant l’existence d’une bande assez étroite, orientée Sud-Ouest / Nord-Est, qui jouxte la zone de parlers limousins, limitrophe du département de la Haute-Vienne.
Les informations venues de la Charente rejoignent celles reçues de la Haute-Vienne, elles dessinent une zone, d’abord orientée Sud-Ouest / Nord-Est on l’a vu, qui, mordant légèrement sur le Sud de la Vienne, s’oriente Ouest-Est dans le département de la Haute-Vienne, au Nord de la partie linguistiquement limousine.
Ces informations incitent d’autant plus le Ministre s’interroger sur la prolongation de cette ligne dans le département de la Creuse, à l’Ouest. Là encore, ce questionnement va solliciter maires et ecclésiastiques, et fournir abondances de paraboles [36] pour un département aux territoires historiquement fort disparates.
Le Ministre ne s’étonnera pas de voir les parlers proches de départements voisins leur ressembler quelque peu. Le patois de Gentioux et la Courtine, au Sud, en limite de la Corrèze et de la Haute-Vienne « a beaucoup de ressemblance avec le limousin. Il est cependant un peu moins dur ». L’idiome du canton de Crocq et d’une partie de ceux d’Auzances et d’Evaux « a beaucoup d’analogie avec le patois auvergnat usité dans les communes du Puy de Dôme voisines de la Creuse ».
Adressant ses remerciements au préfet [37], le Ministre esquisse une synthèse :
« Il m’a paru en examinant chacune de ces versions de ce morceau de la Bible que les patois en usage à La Souterraine et à Champeix diffèrent assez considérablement de ceux du midi du département de la Creuse et peuvent être considérés comme des dialectes de la langue française proprement dite tandis que ceux de Guéret, de St Vaulry, de Jarnage, d’Aubusson, de Gioux (sic) de Crocq et de Bourganeuf me semblent devoir être rapportés à la langue qui avec beaucoup de variations se parle dans le midi de la France. Cette circonstance me porte à croire que la ligne de démarcation entre le français proprement dit et l’idiome du midi (ou en d’autres termes entre la langue d’oil et la langue d’oc) doit traverser la partie septentrionale de votre département en laissant d’un côté Champeix et La Souterraine, et de l’autre Jarnage, Guéret et St Vaulry. J’observe que c’est en effet dans la même direction que se trouve le village de Morterolles* (département de la Haute-Vienne) qui m’a été indiqué comme limite entre le français et le limousin.
Je vous saurais beaucoup de gré de vouloir faire quelques recherches pour tâcher d’éclaircir ce point intéressant et de déterminer s’il est possible, avec quelque précision, la direction que fait cette ligne ».
* On notera que Morterolles est située aux limites des deux divisions présentées par le sous-préfet de Bellac, et donc que Coquebert classe du côté du français la bande de parlers située au Nord du « vrai limousin ». Il en va de même pour la Creuse, où, sans autre définition, les parlers situés au Nord de ce qui lui apparaît comme la limite de la langue d’Oc sont classés dans « le français proprement dit » [38].
Peu contrariant, et par conseiller de préfecture interposé, le préfet confirme [39] :
« La ligne de démarcation entre la langue d’oïl et la langue d’oc traverse la partie septentrionale du département, laissant d’un côté Champeix et la Souterraine et de l’autre Jarnaves, Guéret et St Vaury. Cette ligne qui commence à St Maurice canton de la Souterraine se prolonge jusqu’à la Vaufranche, canton de Boussac. Les communes intermédiaires par lesquelles elle passe sont celle de St Priest la Feuille, Lizières, Bussière Dunoise, Anzême, Roches et Pradeau ».
Une étude plus fine des commentaires aurait cependant pu faire hésiter le Ministre. Par exemple, le desservant de Champeix (à proximité de Boussac, dans la zone considérée comme française), écrit : « Le patois de la commune de Toulx à une lieue de Champeix, du côté du midi, s’éloigne un peu plus de la langue française », alors que la limite ministérielle passe bien plus au Sud.
L’arrivée tardive (fin juillet 1812) de la réponse de l’Indre aurait peut-être pu éclairer le Ministre.
Le préfet de l’Indre écrit en effet [40] :
« J’ai l’honneur d’adresser à votre Excellence différens dialectes que j’ai pu recueillir dans trois arrondissemens de mon département, où ils sont en usage ; encore ces dialectes ne sont-ils usités que dans les communes qui avoisinent les départemens de la Vienne, la Haute-Vienne et la Creuse ; et la grande majorité du département n’a aucun patois, sauf que la classe du peuple la moins instruite a une prononciation vicieuse et peu correcte pour beaucoup de mots. Les trois traductions de l’évangile selon St.Luc, chapitre 15, sont les seules que j’ai pu obtenir, malgré les demandes réitérées que je n’ai cessé de faire, et de toute part je n’ai reçu que des réponses négatives, même sur la prononciation ordinaire des habitans, sur les expression et les tours et phrases qui leur sont particuliers ».
Il joint trois traductions,
« Arrondissement de La Châtre, communes limitrophes du département de la Creuse. Arrondissement du Blanc, canton de St Benoit du Sault (limitrophe lui aussi de la Creuse). Arrondissement de Chateauroux, canton d’Argenton ».
Dans ce Sud du Berry au français populaire d’Oïl, la différence n’est donc particulièrement marquée, sans autre désignation que « patois » que pour une mince frange courant au Sud et au Sud-Ouest. À la lecture, deux de ces patois sont clairement apparentés à la zone considérée comme française dans la Creuse. Pour le préfet de l’Indre, au contraire, ils ne sont pas français. Ce qui remonte grandement au nord la limite linguistique.
Il reste au Ministre à considérer les définitions données de l’idiome dans la « ci-devant » Auvergne.
Certes, dans l’entame de son envoi au Ministre, le préfet du Puy-de-Dôme était clair [41] :
« Le langage auvergnat n’est qu’un des nombreux idiomes populaires nés de l’usage vulgaire du latin ».
Et tout aussi claire la réponse du Ministre qui remercie :
« Monsieur le Préfet, j’ai reçu les éclaircissemens que vous avez eu l’attention de me transmettre sur l’idiome vulgaire de votre département aussi bien que les diverses pièces écrites en auvergnat qui s’y trouvaient jointes ».
Mais, en parcourant les résultats de toute l’enquête, on est frappé par le fait que l’appellation d’ « auvergnat », très peu présente dans les réponses du département du Puy-de-Dôme, accompagne plutôt des regards extérieurs, venus des départements voisins. L’exemple précédent de la Creuse en témoigne. Le préfet de l’Aveyron constatait qu’au Nord de son département « Le Mur de Barret et Laguiole tiennent de l’auvergnat ».Etc. Idem pour le Cantal.
Et c’est dans l’étude de l’envoi de ce département du Cantal, essentiellement formé du « ci-devant Baillage des Montagnes d’Auvergne » que le Ministre peut commencer à trouver une des clés de son déchiffrement de l’Auvergne.
Les quatre arrondissements (Aurillac, Mauriac, tous deux à l’Ouest du massif, Murat [42], Saint Flour à l’Est) sont représentés dans les traductions.
Le Ministre n’a conservé que le dossier de Saint-Flour [43], probablement parce qu’il l’éclaire particulièrement sur sa préoccupation essentielle : l’échelonnement Sud-Nord des parlers jusqu’à la limite avec la langue d’Oïl.
Sollicité par le sous-préfet, le directeur de l’école secondaire communale de Saint Flour, après avoir consulté ses maîtres, présente a priori un parfait éclatement des parlers de l’arrondissement :
« Les habitans de Saint Urcize (au Sud-Est de l’arrondissement, en Margeride, à la limite administrative) ne seraient pas compris de ceux de Massiac (à la limite Nord-Est de l’arrondissement) dans la plupart de leurs expressions ; on distingue le peuple de Pierrefort (à la limite Sud-Ouest) du peuple de Ruynes (en Margeride) par le langage autant que par le costume ».
Ainsi le préfet pourra envoyer pour l’arrondissement de Saint Flour trois traductions assurées par ces enseignants :
« patois de Saint Flour et de la planèse par M.Girardon, patois de Massiac, par M.Liaudier, patois de Saint Urcize par M.Avit » [44]
Le Ministre répond au préfet (30 novembre 1808)
« Monsieur le Préfet, j’ai trouvé joint à votre lettre du 11 de ce mois quatre traductions de la parabole de l’enfant prodigue en patois de votre département savoir une en patois d’Aurillac, et trois en différens cantons de l’arrondissement de Saint Flour. Je vous remercie de n’avoir pas entièrement perdu de vue ma demande sur le sort de laquelle je commençais à être inquiet.
J’attachais cependant d’autant plus de prix à obtenir de bons renseignemens sur le langage de cette partie de l’Empire, qu’après avoir suivi jusques là à partir des Alpes la ligne qui sépare la langue générale du Midi de la France de la langue générale du Nord, j’ai cru remarquer que cette ligne traversait le département du Cantal. Il importait au succès du grand travail que je fais suivre de savoir s’il en est en effet ainsi, et si dans ce cas cette ligne se dirige de l’Est à l’Ouest ou du Nord au Sud afin de pouvoir la prolonger ensuite au moyen d’informations ultérieures jusques aux côtes de l’océan.
Je vous prie donc, Monsieur, de donner sous ce rapport une nouvelle attention à cet objet et de vous mettre en état de me faire connoître, si c’est la partie méridionale du département du Cantal dont le langage se rapproche du languedocien ou du gascon, tandis qu’au Nord des montagnes du Cantal le langage seroit plus analogue au patois du Lyonnais, et par conséquent au français septentrional, ou bien si au contraire les montagnes établissent une différence entre la partie orientale et occidentale du département ou bien entre la partie Nord-Est et la partie Sud-Ouest. Je voudrais qu’il fut même possible de tracer la ligne de démarcation de ces deux sortes de patois sur une carte de votre département, ou au moins de m’indique à peu près la direction qu’il faudrait indiquer en la traçant et en désignant quelques lieux principaux par où elle se trouverait placée ».
Le préfet ajoute donc des précisions sur ces variations dialectales dans l’arrondissement de Saint Flour et au-delà [45] :
« Le dialecte de St Flour diffère de ceux des départemens qui l’avoisinent au midi et au sud ouest, et cette différence devient plus sensible à mesure qu’on avance vers le nord, le nord est et le nord ouest ».
Sans se prononcer sur la nature de ces parlers, il souligne que la principale différence paraît être celle qui sépare les parlers du Nord de l’arrondissement de ceux plus au Sud.
« On peut fixer le point de départ de la ligne de séparation à la principale source de la petite rivière d’Alagnon au pied du revers septentrional du Cantal. Elle suivrait le cours de cette rivière dans la gorge du Liorent (sic) et plus bas jusqu’aux environs de Molompize laissant St Flour avc sa planèze à droite et Murat à gauche avec son arrondissement presque entier, elle sortirait de l’arrondissement de St Flour après en avoir traversé les communes de St Mary le Gros, St Mary le Plain, Vieillespesse, Lastic, Vedrines St Loup, pour entrer dans le département de la Haute Loire par la chute des montagnes de la Margeride et se placer entre Lavoûte et Paulhaguet, laissant au nord le dernier bourg.
Il est remarquable que les peuples situés sur les deux bords de la rivière d’Alagnon ont un langage vulgaire bien différent et que s’il existe quelque rapport de ressemblance, c’est uniquement sur les points de contact, comme un effet des communications habituelles ».
Frontalier de l’arrondissement de Saint-Flour, le sous-préfet de Brioude (Haute-Loire) avait écrit du parler de ses voisins, en réponse à une question du Ministre :
« Quelle différence peut présenter le dialecte patois de l’arrondissement de Brioude avec les dialectes des départemens voisins ?
La différence est aussi très remarquable entre le patois de l’arrondissement de Brioude et celui du département du Cantal, mais principalement dans la partie de St.Flour où l’on se sert de beaucoup d’expressions inusitées dans l’arrondissement de Brioude. Le langage du Cantal est un composé de l’italien et du patois languedocien. Un grand nombre d’expressions semble dériver de la langue latine. Sous ce rapport, il mérite la préférence sur celui de Brioude. Mais il n’en est pas de même pour la prononciation ; elle est dure, vraiment très criarde, et affecte d’une manière désagréable les personnes qui n’y sont pas habituées ».
En juin 1808, la présentation du préfet du Puy-de-Dôme, Ramond, s’inscrit pleinement dans la dialectique de l’éclatement et de l’unité présentée dans un chapitre précédent. Ramond joint quinze traductions « dans les divers idiomes des arrondissemens », (Clermont préfecture, Ambert, Issoire, Riom, Thiers), tout en soulignant que « les grandes différences qui existent entre ces dialectes » exigeraient un nombre encore plus grand de traductions [46].
Il insiste sur la différence entre les parlers préservés de la montagne et ceux qu’il estime pratiquement francisés de Clermont-Ferrand [47] et du pays de Riom, au Nord, au point de leur refuser une spécificité linguistique :
« Le patois de Riom ne mérite également que peu de considération ; il a de même cédé presqu’entièrement au français ».
L’intercompréhension ne fonctionne a priori qu’à l’échelle du petit pays.
Ainsi le traducteur « en patois du canton de Saint Amand Tallende » (arrondissement de Clermont) écrit dans ses « Observations préliminaires » :
« Il y a des variantes fréquentes de village à village, pour quelques mots seulement, le fond du langage restant le même ».
La vision réaliste de la différence entre parlers du département, et au delà (une des rares mentions de la province) est poussée à l’exagération par le traducteur de la commune de Soye (arrondissement de Thiers) [48] :
« La ci-devant Auvergne renferme une infinité de patois, leur nombre est peut-être de plus de deux mille (nombre modeste) différant plus ou moins essentiellement ».
Mais enfin il lui faut organiser cette multitude :
« Cette différence n’empêche point de s’entendre, à une plus grande distance, elle est si frappante, qu’elle eixge une grande attention de la part de celui qui écoute, elle est prodigieuse entre les habitans de la partie méridionale de la province, et ceux de la partie septentrionale, comme aussi entre la partie orientale & occidentale ; les habitans des unes & des autres parties s’entendent difficilement, ou point du tout : j’en excepte quelques voyageurs. D’où vient une différence aussi grande de langage entre des voisins ? C’est ce que je crois difficile à expliquer d’une manière satisfaisante ».
La différence ainsi marquée entre parlers du Nord et du Sud est encore soulignée par le rapport [49] que le Ministre reçoit du sous-préfet de l’arrondissement de Brioude (Haute-Loire), voisin de l’arrondissement d’Issoire (Puy-de-Dôme) :
« Le dialecte du Nord de l’arrondissement de Brioude diffère peu dans l’expression et la prononciation de celui de l’arrondissement d’Issoire (Puy de Dôme). On remarque cependant que la prononciation est plus légère et plus vive dans le chef-lieu de l’arrondissement d’Issoire que dans celui de Brioude, il existe aussi quelques nuances dans l’expression, mais elles sont peu sensibles.
Au nord de l’arrondissement d’Issoire se trouve Clermont Ferrand, chef lieu du Puy de Dôme. Vient ensuite, dans la même direction, l’arrondissement de Riom. Il semblerait que dans un pays aussi fertile, aussi riant, l’idiome vulgaire dut être plus épuré que dans les parties méridionales du même département qui sont bien moins favorisées par la nature ; c’est pourtant le contraire ; icy le langage populaire est maussade, désagréable à l’oreille et inintelligible à presque toute l’ancienne Auvergne, tandis qu’au midi, les étrangers eux-mêmes entendent le langage de la partie montagneuse de la même province ».
L’assez extraordinaire travail envoyé par le maire d’Aigueperse (arrondissement de Riom) [50] témoigne à la fois de l’aliénation linguistique intériorisée (notre patois n’est pas du « vrai » auvergnat) et de la remarquable substance linguistique de ces parlers du Nord du département, présentés de façon si clairement péjorative par le préfet.
« Étant l’intermédiaire de l’auvergnat au français, il [le patois d’Aigueperse] s’entend très bien depuis Clermont jusqu’à Saint-Pourçain et depuis Montaigu en Combrailles jusqu’à Cusset ».
(les parlers de Thuret, d’Aubiat, offrent peu de différences)
Et après une longue et passionnante présentation, qui souligne l’homogénéité et la spécificité de ce parler, le maire écrit néanmoins « quoi qu’il en soit notre patois tient de trop près au français pour que les renseignemens qui le concernent » puissent éclairer le ministre !
Ces parlers du Nord du Puy-de-Dôme, s’arrêtent-ils à la frontière avec l’Allier (département formé de l’ancien Bourbonnais) ?
L’envoi du préfet de l’Allier [51] ne répond pas à la question, sinon de manière implicite.
« Votre excellence m’a chargé par sa lettre du 13 du mois de juillet dernier de lui donner des renseignemens sur les divers dialectes en usage dans le département que j’administre. Cette tâche n’a pas été facile à remplir […]Je vous transmets cy-joint (sic) les diverses traductions qui me sont parvenues. Vous n’en trouverez point pour l’arrondissement de Moulins. Cet arrondissement est le seul où l’on parle la langue française sans dialecte, même dans les communes rurales ».
L’arrondissement de Moulins occupe la moitié Nord du département, le reste est partagé en trois arrondissements orientés Nord-Sud, soit de l’Ouest à l’Est Montluçon, Gannat, La Palisse
De Montluçon, le Ministre reçoit, sans commentaires, une « parabola » de l’Enfant prodigue.
De l’arrondissement de Gannat proviennent deux traductions, une de Brugheas (entre Gannat et Vichy), tout proche du Puy-de-Dôme, assurée par le maire qui joint une étude sur le parler de Gannat (il n’est pas autrement nommé) et un lexique. À sa lecture, Coquebert ne pourra que constater la différence avec la traduction reçue de la commune de Saulcet, (au nord de l’arrondissement), qu’en bon français d’Oïl il pourra comprendre sans difficultés :
« Le traducteur observe qu’il ne s’est servi ici que du dialecte des personnes les plus grossières qui, uniquement occupées des travaux de la campagne, n’ont presque jamais de communication avec des gens tant soit peu instruits, mais que le dialecte de la majorité, quoique peu épuré, est véritablement l’idiome national, sans patois ni jargon ».
Donc une division Nord-Sud constatable au sein de l’arrondissement.
Le préfet ne fait aucune mention de la parenté du parler du Sud de l’arrondissement avec ceux de l’Auvergne voisine.
Mais le ministre avait pu être éclairé par le travail envoyé par le maire d’Aigueperse (Puy-de-Dôme) [52], qui souligne que le parler de son petit pays, et particulièrement celui de St Genest du Rets et la Chapelle d’Audelat « ressemble à celui de Gannat et de cette partie de l’ancien Bourbonnais qui s’étend jusqu’aux lieux où tout le monde généralement parle français ».
Mais, pour satisfaire aux vues du Ministre, il dresse un tableau précis des menues différences de prononciation, de conjugaison et de vocabulaire entre ces parlers du Sud de l’Allier et du Nord du Puy-de-Dôme.
Pour l’autre arrondissement du Sud de l’Allier, celui de La Palisse, à l’Est, la réponse fort fournie propose notamment une traduction « en patois usité dans la majeure partie de l’arrondissement », renforcée d’une traduction « en patois du canton du Mayet » (la localité est capitale de la Montagne bourbonnaise), et des « notes grammaticales sur les principes du patois utilisé dans le canton de La Palisse et autres environnans ». Pas de précisions sur la différence entre ce qui se parle, sans être autrement désigné, dans la majeure partie de l’arrondissement, et sur le reste. Mais clairement le sous-préfet a voulu indiquer une spécificité de ces parlers qui, à la lecture, ne sont pas du français.
Au Ministre de démêler les fils, fils qui ne sont d’ailleurs pas tous démêlés aujourd’hui dans cet important carrefour linguistique.
Il n’en témoignera pas moins sa satisfaction d’avoir reçu « les éclaicissemens sur les patois qui sont d’un usage vulgaire » dans le département.
Ainsi, avec cette somme reçue de la quasi totalité des départements, Coquebert dispose maintenant de nombreux éléments sur la réalité d’un ensemble composite de parlers d’Oc.
À l’intérieur de cette zone, il peut situer, au Sud, des parlers identifiés comme provençaux et languedociens. Puis, au Nord de cet ensemble méridional, une large bande de parlers d’Oc, du Périgord à l’Auvergne, en passant par le Limousin. Enfin, aen lisière de cet ensemble, il constate la présence d’une étroite lanière de parlers qui court de la Charente à l’Allier, parlers qui tiennent de l’Oc mais que Coquebert a tendance à ranger plutôt du côté du français.
Cette grande zone Nord de parlers d’Oc vient buter la zone forézienne, lyonnaise, dauphinoise, zone sur laquelle Coquebert s’interroge pour savoir s’il faut la ranger dans le versant Oc ou le versant Oïl. Initialement, on l’a vu dans sa correspondance avec le préfet du Cantal en 1808, Coquebert tend à classer le parler lyonnais sur le versant d’Oïl, et le forézien sur le versant d’Oc. Mais sa religion n’est pas encore faite.
[1] Bibliothèque Nationale, NAF 5910
[2] Cf. infra : ch.IX.
[3] Elle est publiée dans le recueil de Coquebert, 1831, op.cit.
[4] Bibliothèque Nationale, NAF 5912 – B.M.Rouen, ms 433/1
[5] Cf. C.Laus, « L’Enquête de 1807 sur les patois », Revue du Tarn , 3e sér., 1993, 151.
[6] Bibliothèque Nationale, NAF 5912
[7] Canton de Saint-Antonin-Noble-Val, donné au Tarn-et-Garonne lors la création de ce département en 1808.
[8] Bibliothèque Nationale, NAF 5910
[9] B.M.Rouen, ms 433/1
[10] Bibliothèque Nationale, NAF 5911 - B.M. Rouen, ms 433/2. Il écrivait des zones montagneuses de la Haute-Loire : « Je me suis attaché à vous présenter la parabole dans les dialectes de chaque arrondissement, et j’ai choisi, dans chacun, deux cantons, l’un dans les parties basses, plus cultivées, plus peuplées, plus civilisées, l’autre dans les parties hautes, sur les confins surtout des départements de l’Ardèche, de la Lozère, et du Puy-de-Dôme ».
[11] Bibliothèque Nationale, NAF 5911
[12] La Statistique départementale n’est pas encore publiée alors.
[13] Pour satisfaire les notables de Montauban, quelque peu dépités de n’être que citoyens d’une sous-préfecture du Lot (ci-devant Quercy), le pouvoir leur offre la préfecture de ce nouveau département formé de la partie sud du Lot, (qui allait jusqu’à la Garonne), et de cantons pris à la Haute-Garonne, au Lot-et-Garonne, à l’Aveyron et au Gers…
[14] Bibliothèque Nationale, NAF 5912 - B.M.Rouen, ms 433/1. B.M.Rouen, ms 183
[15] Bibliothèque Nationale, NAF 5912
[16] Bibliothèque Nationale, NAF 5911 : « Notice sur le langage et les usages particuliers des habitans du département du Lot-et-Garonne par M.C.M.Lafont du Cujula, Secrétaire général de la Préfecture ».
[17] Bibliothèque Nationale, NAF 5911
[18] Bibliothèque nationale, NAF 5912
[19] Annuaire statistique du département des Hautes-Pyrénées, publié sur l’autorisation spéciale de S.E. le Ministre de l’Intérieur, par P.Laboulinière, Secrétaire général de la Préfecture, Membre correspondant de l’Académie des sciences, littérature et beaux-arts de Turin, et de plusieurs Sociétés savantes, Tarbes, Lavigne, 1807.
[20] B.M.Rouen, ms 489. L’enquête Coquebert a fait l’objet de plusieurs travaux importants de la part des chercheurs en domaine basque.
[21] Bibliothèque nationale, NAF 5911
[22] Cf. infra, département de la Dordogne.
[23] Bibliothèque nationale, NAF 5911 - Idiômes, dialectes ou patois du peuple dans l’étendue de l’arrondissement de Libourne (traite de la totalité de la limite).
[24] Assez fasciné par ce gavach implanté jadis par des colons saintongeais et angoumois, le Ministre cuisinera longuement le sous-préfet de La Réole, au Sud-Est du département, et obtiendra traduction et mémoires de deux maires. Il fera de même pour les zones gavaches du Lot-et-Garonne.
[25] Bibliothèque Nationale, NAF 5911
[26] Bibliothèque Nationale, NAF 5910 - B.M.Rouen, ms 433/1. Une traduction pour Sarlat est également donnée dans l’ouvrage de Coquebet, en 1831, op.cit.
[27] Bibliothèque nationale, NAF 5911. « Idiômes, dialectes ou patois du peuple dans l’étendue de l’arrondissement de Libourne ».
[28] Bibliothèque Nationale, NAF 5910
[29] B.M.Rouen, ms 433/2
[30] Bibliothèque nationale, NAF 5912
[31] B.M.Rouen, ms 433/2
[32] Statistique générale de la France : département de la Haute-Vienne : publié par ordre de S.M.l’empereur et roi, M.L.Texier-Olivier, préfet, Paris : chez Testu imprimeur de sa Majesté, 1808.
[33] Bibliothèque Nationale, NAF 5910
[34] Cf. supra, le périgourdin.
[35] B.M.Rouen, ms 183
[36] Bibliothèque nationale, NAF 5910
[37] Non sans tancer quelque peu : « Je dois à cette occasion devoir vous faire remarquer que la traduction envoyée de Champeix n’est pas complette (sic) et ne va que jusqu’au 20e verset de la Parabole ».
[38] À noter que le géographe Coquebert s’enquiert aussi des différences humaines que peut marquer cette limite : « J’ai été bien aise de trouver dans votre lettre du 18 8bre dernier la confirmation de l’opinion qu’on avait cru pouvoir émettre relativement à la démarcation entre la langue d’oil et la langue d’oc. Je suis sensible à l’attention que vous avez eu de me faire part du résultat de vos recherches sur cet objet intéressant pour la géographie historique. Il serait bon de savoir si lorsqu’on se trouve sur la ligne de séparation entre le français proprement dit et l’idiome du midi, on remarque indépendamment du changement de dialecte quelque différence dans la construction des maisons ou dans la forme de leurs toits, dans les traits des habitans ou dans leur costume, dans le mode d’attelage des animaux ou de culture. Je suis persuadé que les caractères qu’ont ces différens rapports distinguent le nord et le midi de la France doivent présenter quelque différence sensible ou non précisément aux mêmes points où le lange éprouve de la variation ».
[39] B.M.Rouen, ms 433/2
[40] Bibliothèque nationale, NAF 5911
[41] Bibliothèque Nationale, NAF 5912
[42] L’érudit abbé Labourderie, futur collaborateur de Coquebert pour sa publication de 1831, op.cit., assure la traduction dans le parler de Murat.
[43] Bibliothèque Nationale, NAF 5910
[44] B.M.Rouen, ms 433/2
[45] B.M.Rouen, ms 433/2
[46] Bibliothèque Nationale, NAF 5912
[47] Cf. infra : ch.XII.
[48] Cf. supra : ch.IV.
[49] Bibliothèque Nationale, NAF 5911
[50] Archives Nationales, F 17, 1209
[51] Bibliothèque nationale, NAF 5910
[52] Archives Nationales, F 17, 1209