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Visions de l’idiome natal, 1807 (8)

jeudi 23 octobre 2025, par René MERLE

Visions de « l’idiome natal » à travers l’enquête impériale sur les patois (1807-1812) – Langue d’oc, catalan, francoprovençal (France, Italie, Suisse), Trabucaire, 2010 (8)

Suite de Visions de l’idiome natal, 1807 (7)

Langue d’Oc et langue « romance » ?

Après avoir pointé quelques différences de prononciation du parler du Tarn par rapport aux départements voisins, la dissertation envoyée par le préfet se conclut ainsi [1] :

« Du reste, pour avoir une connaissance étendue de l’idiome patois en général, on peut consulter le Dictionnaire de l’abbé de Sauvages, 2e édition, en 2 vol. in 8° ».

En effet, le titre du dictionnaire de Sauvages, réédité en 1785, portait en lui-même définition de cette étendue :

Dictionnaire Languedocien-François contenant un Recueil des principales fautes que commettent, dans la diction & dans la prononciation françaises, les habitans des provinces méridionales, connues autrefois sous la dénomination générale de la langue-d’Oc, par Mr L.D.S, Nismes, Gaude, 1785.

Et pendant le déroulement de l’enquête, plusieurs publications érudites [2] avaient littéralement repris le propos de Sauvages, ainsi celle de Roquefort [3] :

« Dès l’instant où les Romains eurent soumis la Gaule, ils y anéantirent les divers idiomes qu’on y parlait, pour y substituer la langue latine, qui domina seule pendant plusieurs siècles. Divers peuples barbares vinrent s’établir en France : dès lors le royaume fut divisé en deux moitiés, dont la Loire faisait la séparation, lesquelles eurent deux langues nouvelles, qui, se corrompant elles-mêmes de plus en plus, devinrent par suite la romane française ou d’oïl, et la romane provençale ou d’oc. C’est par cette raison que tout le pays compris entre la Méditerranée et la Loire fut appelé Provence, et les habitans Provençaux, nom aujourd’hui exclusivement consacré aux habitans de la Provence proprement dite. […] Ainsi, pour me résumer, je dirai que la langue d’oc est l’ancien langage qui s’est perpétué en grande partie, dans le languedocien moderne de cette province particulière, et des provinces voisines, où on parlait la langue d’oc, langage divisé autrefois, comme il continue de l’être aujourd’hui, en différens dialectes. Tous ces dialectes, employés depuis Antibes jusqu’à Bordeaux, se rapprochent, se mêlent, se fondent, pour ainsi dire par des nuances insensibles l’un dans l’autre. C’est par cette raison qu’on ne saurait assigner des limites qui les séparent, marquer l’endroit où l’un commence, et le lieu où l’autre finit. Il résulte de là, par conséquent, que tous les idiomes employés dans nos provinces méridionales, relèvent du languedocien ; que le Rhône même ne tranche point les dialectes de sa droite d’avec ceux de sa gauche. En effet, ils portent chacun des empreintes plus ou moins fortes l’un de l’autre, et tout ce qui peut établir entre eux une sorte de consanguinité ».

À Montpellier, Martin [4] insiste fortement sur l’impossibilité d’assigner des limites précises à ces dialectes, (comme le fera bientôt Champollion à Grenoble) :

« Il est impossible, comme je l’ai déjà observé, de fixer aujourd’hui les limites respectives de ces variétés et de leurs nuances. Aussi la division du gascon en cinq dialectes, comme l’a proposée M.Court de Gebelin, me paraît difficile à établir. D’après cette division, des bords du Rhône aux bords de la Garonne, nous trouverions trois dialectes : le Provençal, le Nîmois, le Toulousain. Mais où commencerait l’un ? où finirait l’autre ? »

Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si cette conscience érudite d’un ensemble d’Oc apparaît, en brèves incidentes, dans les commentaires de quelques enquêteurs lettrés.

En 1802, Michel d’Eyguières avait déjà écrit dans sa Statistique des Bouches du Rhône [5]  :

« Aujourd’hui la langue française, étant avec raison, la seule reçue dans toute la République, la langue provençale ne peut plus être regardée que comme un idiôme qu’on emploie généralement à quelques nuances près, depuis Nice jusqu’à Bordeaux ».

Ce regard sur le pays de l’érudit négociant et physiocrate est celui d’un compatriote éclairé, bon lecteur. Il est naturellement celui du jeune Martin [6], de Montpellier, traitant en « centraliste languedocien », du « Languedocien dont les divers idiomes du Midi ne sont que des variétés ». Il est aussi celui de l’érudit Lacoste, « membre de la société d’agriculture, des sciences et arts séante à Agen » dans son essai joint à l’envoi préfectoral [7] :

« De tous les départements compris dans cette partie de la France connue autrefois sous le nom de Languedoc, par opposition à celle que l’on désignait sous le nom de langue d’oil, celui du Lot et Garonne est peut-être celui qui offre le plus de diversité dans les dialectes ».

L’adjoint au maire de Moissac (Tarn-et-Garonne) écrit au sous-préfet :

« A la vérité, tous les pays connus anciennement sous le nom de langue d’oc, pour les distinguer de ceux qu’on appelait anciennement langue d’ouï, font usage d’un patois ou langue vulgaire, qui n’est qu’une corruption du latin : cette langue corrompue existait déjà dans les provinces méridionales de la France avant le 9ème siècle ».

Cette conscience d’une grande famille des parlers d’Oc peut aussi provenir tout simplement de constatations empiriques.

Le préfet de la Charente Inférieure écrit au Ministre [8] :

« en observant les traductions que j’envoye à Votre Excellence et en les comparant à celles des départemens limitrophes, elle remarquera la différence qui existe entre le langage du peuple de ce pays et celui des contrées méridionales de la France, même les plus voisines. Sous beaucoup d’autres rapports, il y a entre les pays séparés par la Gironde des différences fortement prononcées, et comme elles peuvent influer sur le langage, je crois utile de vous communiquer quelques observations que j’ai faites depuis que l’administration de ce département m’a été confiée.

Sur la rive droite de la Gironde finit la langue d’oie (sic), et sur la rive gauche commence la langue d’oc. Ce changement de langage est si brusque qu’un paysan de la Charente inférieure seroit moins embarrassé pour communiquer avec les habitans du Calvados ou de la Haute-Marne qu’avec ceux du Médoc qui n’est qu’à deux lieues de chez lui, et de même un paysan du Médoc se ferait plutôt comprendre au pied des Pyrénées ou des Cévennes que dans la Charente inférieure ».

Interrogé sur la nature de son parler (gascon ou pas ?), le maire de la commune de Villebrunier (Tarn-et-Garonne, au nord de la rive droite de la Garonne) écrit à son sous-préfet [9] :

« Il ne serait pas plus facile d’assigner des limites à ce langage avec quelque différence plus ou moins frappante, il est commun au peuple de tous les départemens les plus méridionaux de l’Empire, et s’étend bien loin encore, non seulement au nord de la Garonne, mais même du Tarn dans tout son cours ».

Le maire étend l’appréhension empirique de la communauté de langage entre les zones voisines du Quercy et de Gascogne à un ensemble supposé, aux limites indéfinies.

Le secrétaire de préfecture des Hautes-Alpes, constate avec surprise la facilité avec laquelle les conscrits méridionaux se font comprendre en traversant le département [10] :

« L’idiôme vulgaire des Hautes-Alpes est un patois, qui, comme le Provençal et le Languedocien, dont il ne diffère que par l’inflexion de la voix dans quelques sons, prend son origine dans l’ancienne langue Celtique. […] On a lieu de s’étonner de voir ce langage se reproduire jusques à cent lieues des Alpes et surtout dans les pays de montagnes, tandis que à une journée de marche de Gap, vers le département de l’Isère, le peuple des deux départements ne s’entend plus » . Le préfet précisera que « le patois du Champsaur, qui confronte à l’Isère, est compris depuis Orcières jusqu’aux bords de la Méditerranée. Des conscrits de la Corrèze qui passaient dans le Champsaur, l’entendaient et y répondaient à merveille ».

Après avoir constaté quelques menues différences entre les parlers de son département et ceux des départements voisins, le préfet du Gers écrit au Ministre [11] :

« Je crois, au reste, et l’on m’affirme que tous les dialectes du patois gascon ne diffèrent que par là, et qu’ils sont assés (sic) ressemblants pour qu’un habitant de Bayonne et un habitant de Marseille s’entendent réciproquement ».

Mais, tout aussi empiriquement, des observateurs acquis à l’idée d’une ancienne communauté d’Oc sont suffisamment déconcertés par les variétés dialectales pour ne plus l’assumer au présent. On l’a constaté par exemple dans les jugements portés en Cantal et en Haute-Loire sur les parlers de la Limagne auvergnate.

L’érudit sous-préfet de Montélimar (Drôme) écrit au Ministre [12] :

« Quelques géographes du moyen-âge établirent une différence entre les peuples, d’après celle qui existait entre leurs langages. Les uns furent désignés sous le nom de peuples de la langue d’oc parce qu’ils prononçaient oc au lieu de oui, et les autres sous le nom de peuples de la langue d’oil, ou de oui, parce qu’ils prononçaient ouai ou oui. La Loire fut la ligne de démarcation, je ne sais si cette limite remplit alors l’objet sur lequel elle était adaptée, mais elle serait inventée aujourd’hui. Le temps qui change tout [illisible] le langage vulgaire des peuples de la langue d’oc qui avoisinent la Loire, car il n’a aucun rapport avec le languedocien ».

Et le sous-préfet de préciser que le languedocien n’a plus de rapport avec le mot « oc » car il n’a jamais entendu un Languedocien le prononcer, (« il disent « o » ou « oui »).

Dans ces conditions, assez souvent, la notion de langue d’Oc est tout à fait acceptée, mais mise au passé. Elle n’a plus vraiment cours : le juge de paix de Guitres (Gironde) présente « la ligne qui sépare les contrées où l’on parle le français proprement dit, et celles où l’idiome du midi (anciennement apellé (sic) languedoc) est d’un usage vulgaire » [13] .

Mais si l’appellation peut apparaître discutable., le constat demeure d’une différence avec les parlers d’Oïl. Différence sur laquelle le Ministre ne cesse d’insister, au point de susciter ce constat d’une appartenance d’Oc chez des préfets qui ne l’avaient pas mentionnée dans leurs premières réponses. Car le Ministre en tient pour l’affirmation d’une limite claire entre les deux versants linguistiques de la France.

Il écrit au sous-préfet de Blaye (Gironde) et à celui de Jonzac (Charente Inférieure) [14] :

“Monsieur, J’ai conçu l’idée de réunir dans mon ministère des renseignemens authentiques sur les limites de l’étendue du pays où se parle chacune des diverses langues usitées dans l’Empire, ainsi que des exemples de ces différens idiomes. Je désirerais que pour concourir à completter (sic) les nombreuses informations que je suis parvenu à rassembler sur cet objet, vous voulussiez m’indiquer si votre arrondissement ne se trouve point (comme je suis porté à le croire) placé sur la ligne de démarcation qui sépare le français proprement dit de l’idiome du midi, ou en d’autres termes la langue d’oïl de la langue d’oc ».

Traitant des différences qu’il constate entre les traductions de la Creuse, le Ministre écrit au préfet [15] :

« Cette circonstance me porte à croire que la ligne de démarcation entre le français proprement dit et l’idiome du midi (ou en d’autres termes entre la langue d’oil et la langue d’oc) doit traverser la partie septentrionale de votre département ».

Le même souci d’une limite Oc-Oïl, on l’a vu déjà, est clairement exprimé dans d’autres demandes (Haute-Vienne, Cantal, Haute-Loire…).

Ainsi, aussi prégnants que soient pour bien des enquêteurs méridionaux les sentiments d’appartenance locale (l’idiome local est avant tout celui d’un lieu de vie), traiter de l’idiome est aussi, peu ou prou, assumer la vision d’une vaste ensemble géographique, voire ethnique ou nationalitaire, ensemble façonné par l’Histoire, qui peut aller de la province-nation (Provence, Languedoc…) à la totalité du « Midi ».

Mais quid de ces régions où la conscience d’une appartenance à une entité « romance » se définit par le fait de ne pas être d’Oïl, sans pour autant se réclamer d’une antique unité d’Oc ? En pays lyonnais, en Bresse ou en Savoie, et a fortiori en Suisse, traiter de l’idiome, c’est par définition ignorer la vision d’un ensemble géographique maximal, c’est focaliser sur le parler spécifique d’un lieu, ou sur celui d’une petite patrie provinciale... En aucune façon le regard de l’observateur n’embrasse, au-delà de ce cadre, la totalité d’un territoire posé en espace nationalitaire.

Pour autant, à la différence des enquêteurs de terrain, il peut se faire que le lettré cherche à l’enfermement dans le petit pays une compensation imaginaire dans une référence à l’antique langue romance.

Par exemple, on a vu que le préfet du département du Léman avait joint à son envoi une édition récente (1805) des patriotiques chansons genevoises de l’Escalade, dont l’anonyme préface (en fait de Sismondi) affirmait :

« Ce petit recueil peut devenir précieux non seulement aux Genevois et à ceux qui s’occupent de l’histoire de ce Département, mais encore des Philologues, qui y verront combien la langue Romance a de rapports avec le Portugais, l’Espagnol, le Provençal et l’Italien, ou plutôt combien sont rapprochés tous les dialectes de la langue unique du midi de l’Europe ».

SUITE : Visions de l’idiome natal, 1807 (9)


[1] Bibliothèque Nationale, NAF 5912

[2] Il n’est évidemment pas question, dans le cadre de cet ouvrage, de présenter la place de l’idiome natal dans la publication érudite du temps. En ce qui concerne la Provence, le Dauphiné et le Languedoc oriental, je me permets de renvoyer à ma thèse, L’écriture du provençal…, op.cit.

[3] J.-B. B. Roquefort, Glossaire de la langue romane, 3 vol. et Supplément, 1808.

[4] Bibliothèque Nationale, NAF 5911

[5] Statistique du Département des Bouches-du-Rhône, par Joseph-Etienne Michel, (d’Eyguières), administrateur de ce département pendant les années 1790, 1791 et 1792, membre de la société académique des sciences de Paris, Paris, Valade, an XI, 1802.

[6] Bibliothèque Nationale, NAF 5911

[7] Bibliothèque Nationale, NAF 5911, « Essai sur les divers dialectes du département du Lot et Garonne ».

[8] B.M.Rouen, ms 183

[9] B.M.Rouen, ms 183

[10] Annuaire du département des Hautes-Alpes pour 1806, Gap, Allier.

[11] Bibliothèque Nationale, NAF 5911

[12] Bibliothèque Nationale, NAF 5910

[13] Bibliothèque Nationale, NAF 5911

[14] B.M.Rouen, Ms 433/1

[15] Bibliothèque Nationale, NAF 5910