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Visions de l’idiome natal, 1807 (9)
jeudi 23 octobre 2025, par
Visions de « l’idiome natal » à travers l’enquête impériale sur les patois (1807-1812) – Langue d’oc, catalan, francoprovençal (France, Italie, Suisse), Trabucaire, 2010 (9)
Suite de Visions de l’idiome natal, 1807 (8)
Rapports de l’idiome avec les langues autres que le français
Le rapport de l’idiome aux langues avec lesquelles il voisine (italien, espagnol, allemand…) participe d’un double traitement, traitement géographique dont les Coquebert sont friands (délimiter et cartographier les frontières de l’idiome) et traitement linguistique (les influences que peuvent avoir sur l’idiome les langues ou idiomes voisins). Mais ce double traitement est contaminé par un traitement politique, qui peut, ou veut, mettre l’idiome au service de la politique expansionniste impériale.
Le traitement politique.
Il est au cœur de la demande faite en 1806 par le pouvoir aux administrateurs des nouveaux départements de cartographier les limites de la langue française dans leurs arrondissements.
Pareille demande est également adressée au représentant de la France dans la Confédération helvétique. C’est ainsi que le Général Vial, ambassadeur à Berne, tracera les limites du français avec l’allemand et l’italien, et donnera par ricochet d’intéressantes notations sur « le patois » [1].
Ce traitement politique de l’idiome est plus ou moins évident dans les départements taillés dans les possessions de l’ancienne Maison de Savoie [2].
Il n’apparaît guère en Savoie même. Annexés dès 1792, les territoires stricto sensu savoyards (département du Mont Blanc, dont le Nord est rattaché en 1798 au nouveau département du Léman, après l’annexion de la République de Genève), ne semblent pas poser de problèmes : l’officialité y était déjà française, et le statut du « patois » n’y différait pas de celui des idiomes de la France méridionale. Dans la confusion langue - nationalité, il paraissait légitime au pouvoir français d’annexer un pays officiellement francophone.
Par contre, le traitement politique est assez net pour le Comté de Nice [3], occupé en 1792. En 1793, lors de sa transformation en département des Alpes-Maritimes, le pouvoir français, on l’a vu, avait aussi argué de la provençalité de l’idiome niçois pour justifier le rattachement [4]. Le Comté parle provençal, la Provence est française, donc le Comté doit être français…
C’était aller un peu vite en besogne, car d’un côté les Niçois prenaient toutes leurs distances avec le parler provençal, et de l’autre l’opinion commune française, dans la confusion ordinaire langue administrative - langue effectivement parlée, rangeait d’autant plus volontiers le parler de Nice avec l’italien que le pouvoir savoyard avait, de longue date, officialisé l’usage de cet italien.
Confusion encore accrue en 1805 par le rattachement au département d’une partie de l’ex-République Ligurienne (avatar de l’antique République de Gênes), où l’italien était langue officielle (mais les parlers ligures langue quotidienne).
En 1806, répondant à la demande du gouvernement, le préfet des Alpes-Maritimes, Dubouchage, dressait le constat suivant, carte à l’appui :
« Tout l’arrondissement de Nice et de San Remo sont en entier de langue italienne. […] Il n’y a de langue française qu’une partie de l’arrondissement de Puget-Théniers » [5].
« Limite du français et de l’italien : le Var fait la limite depuis son embouchure. Sont italiens, Nice - Falicon - Aspremont - St Blaise - La Roquette - St Martin - Levens, en rive gauche du Var. Sont français en rive droite, Gilette - Bonson. Ici la ligne quitte le Var. Sont français Revest - Tourette - Toudon - Pierrefeu - Roquesteron - Cuebris.
Sont italiens : Malaussene (sur la rive droite du Var) – Hutel (Utelle) - La Torré (la Tour) - Tournefort - Massoins – Villars, tous rive gauche. Ici la ligne rejoint le Var. Italien : Touët. Français : Ascros - Sigalle - St Antonin - La Penne. Ici la ligne quitte le Var et suit une rivière qui passe par Beuil et se jette dans le Var à Touët [6]. Français : Rigaud. Italien : Thiery - Lieuche. Ici la ligne s’écarte de la rivière. Français : Beuil. Italien : Pierlas - Roubion - Ilonse. Ici le versant des eaux fait la limite. Français : Péone – Chateauneuf - Entraunes. Italien : Rora - Isola - St Etienne - St Dalmas le Selvage. Ici la ligne joint les Alpes à l’extrémité de ce département ».
Pour le Ministre, la grande affaire est alors de connaître la limite de l’italien, utilisé par l’administration sarde, et du français, auquel semble déjà acquis l’arrondissement de Puget-Théniers, du fait de sa provençalité linguistique
On a vu comment l’enquête de 1812, recentrant le parler niçois sur sa « provençalité », le dégagera de toute italianité linguistique.
Qu’en est-il des départements taillés à partir de 1798 dans les territoires piémontais ?
Au Nord, le département de la Doire, (frontalier du savoyard département du Mont Blanc), est formé du Val d’Aoste (arrondissement d’Aoste), et d’une partie du Piémont (arrondissements d’Ivrée et de Chivasso). Dans le Val d’Aoste, comme en Savoie, le pouvoir turinois utilisait officiellement le français, et en Piémont l’italien. Les deux autres arrondissements, très majoritairement de parler piémontais, étaient administrés en italien.
À la demande officielle, le sous-préfet d’Aoste répond en février 1807 [7] en envoyant un état nominatif des communes « où l’on parle français, ou un patois analogue à la langue française », soit la totalité des communes de l’arrondissement, sauf deux (Gressoney la Trinité et Gressoney Saint Jean, dans une haute vallée de l’Ouest de l’arrondissement) où on parle allemand. Il joint une « Traduction en patois de la Vallée d’Aoste de la Parabole de l’Enfant Prodigue ».
On connaît l’intérêt ministériel pour ces curiosités linguistiques. Le sous-préfet est aussitôt relancé au sujet de ce parler allemand. En conséquence, une lettre du juge de paix du canton de Fontainemore décrit au ministre sa vallée :
« Dans les trois communes inférieures de Perloz, Lillianes, et Fontainemore, le langage dominant est un dialecte tenant du français. C’est celui des traductions ci-jointes de la Parabole de l’Enfant prodigue ». Et l’on parle allemand dans la partie supérieure, mais, précise le juge, « J’ai aussi l’honneur de faire observer à V.E que si bien la langue vulgaire des habitans des communes de gressonai, soit un dialecte de la langue allemande, les actes publics quelconques y ont toujours été rédigés en langue française ».
Ainsi, dans cet arrondissement où il faut maintenir et affirmer la suprématie du français, le patois est clairement rangé du côté du français.
Ce que le Ministre résume assez lapidairement et brutalement dans ses notes [8] :
« Doire - dialecte d’Aoste. On y parle un français corrompu, excepté à Greissonay où l’on parle l’allemand. Il n’y a point de commune où l’on parle un patois italien, on parle un patois français dans toutes les communes, excepté celles de Greissonay la Trinité et Greissonay Saint Jean où l’on parle allemand ».
Donc le patois n’est que du français à corriger, qui s’épurera en accédant pleinement à l’officialité française déjà assurée par la maison de Savoie.
Il en va différemment dans les départements du Pô et de la Stura, où seul l’italien était langue officielle.
Au Sud, dans le département de la Stura [9], (Coni préfecture), l’officialité était italienne, mais la population parle le piémontais.
Que faire de cet idiome ? Sans hésitation le préfet le range du côté des patois dans le rapport communiqué au Ministre :
« Origine et époque des dialectes piémontais
[…] Or en appliquant à l’idiome piémontais, les observations faites pour la langue italienne on peut supposer avec raison que ce dialecte est un composé de la langue latine, comme langue naturelle et mère de l’italienne, de la langue italienne comme celle qui fut substituée à cette latine, et finalement de la langue française par suite des incursions que firent les gaullois (sic) et les liaisons qu’ils établirent avec les peuples subalpins. […] Le dialecte piémontais est doux, facile à la prononciation, concis dans les explications, ne portant avec lui que peu d’accent et même point comparativement aux autres dialectes italiens comme ferait par exemple le génois.
Le dialecte piémontais ne peut absolument être regardé que comme un patois, bien qu’on ait voulu l’asservir à des règles et à des principes en faisant une grammaire et un dictionnaire.
La langue italienne servait même à l’ancien gouvernement pour la publication de ses actes, et quoi qu’il se soit parlé à la cour, le dialecte piémontais ne peut être vu que comme le langage populaire. […] Au résumé, on reconnaît par ce qui a été dit que le piémontais est le langage ordinaire de ces contrées, qu’il est composé de plusieurs langues ; mais l’expérience fait connaître que les habitans apprennent très aisément et avec facilité la phrase et la prononciation française ».
En avant donc pour la francisation…
Le préfet de la Stura ne fait pas mention d’un usage du français dans l’ancien escarton dauphinois de Château-Dauphin.
Par contre, le préfet du département du Pô qui jouxte au Nord celui de la Stura est placé devant une présence ancienne du français, jadis officiel, dans les anciens escartons dauphinois, présence maintenue tant par les liens transfrontaliers, par l’émigration temporaire en France, que par l’usage liturgique du français dans les vallées protestantes.
En 1806, dans sa réponse à l’enquête sur la place et les limites du français, le préfet fait à peine mention de la coïncidence de cette zone « française » avec celle des parlers populaires non piémontais, rangés du côté du français. Il propose au Ministre la vision suivante [10] :
« Limites de la langue française avec l’italien
On parle français dans 30 communes environ de l’arrondissement de Suze et dans 24 de celui de Pignerol. Tout le reste du département parle le patois piémontais. La correspondance administrative se fait en français. Quelques particuliers écrivent en italien
Arrondissement de Suze : dans près de la moitié des mairies, on parle la langue française ou un patois approchant, et toujours en gagnant le haut des vallées la langue française est plus usitée.
Arrondissement de Pignerol : dans presque la moitié des mairies de cet arrondissement, on parle la langue française
Ainsi la partie française comprend les cantons de Bardonèche, Oulx, Cezanne et partie de ceux de Suze et Bussolin (arrt ; de Suze), les cantons de Fenestrelle, Perrier, La Tour, Perous Pinasca, et partie de ceux de Pignerol et Bricherasco (arrt de Pignerol) ».
Il joint une carte et la liste détaillée des communes de langue française.
Mais dans la réalité, le sous-préfet de l’arrondissement de Suse est placé devant la prégnance du piémontais [11]. Sans avoir statut officiel, il ne saurait être considéré comme un patois. Et le préfet justifie ainsi de façon ambiguë pour son département l’inintérêt d’une traduction de la parabole en piémontais [12] :
« Le langage dans lequel on s’exprime en Piémont n’ayant point de patois et pouvant être considéré lui-même comme tel »…
Le piémontais a gagné les communes de la vallée depuis la plaine jusqu’à Suse, il assure la communication entre les locuteurs des divers idiomes de ce carrefour linguistique. Et tout autant que le patois montagnard est du côté du français, le piémontais est du côté de l’italien. Le sous-préfet dit amèrement de la ville de Suse :
« Ce dernier [le piémontais] est le seul usité dans ce chef-lieu d’Arrondissement et quoique tout le monde entende le français, et le parle plus ou moins bien, cette langue ne sera jamais dominante ici tant que l’on y fera le prône et le catéchisme en italien. Le premier prêtre qui prêchera en français aux habitants de Suze aura la gloire de naturaliser cette langue dans la partie orientale de cet arrondissement, et successivement dans tout le département ».
Pour autant, ce contact, déjà ancien, du pouvoir français avec le piémontais relance au moment de l’enquête de 1807 une réflexion comparatiste, par exemple chez Champollion-Figeac qui, après avoir constaté à la lecture des textes vaudois l’identité de langage des deux côtés des Alpes Cottiennes, écrit écrit du piémontais de la plaine [13] :
« Ainsi le piémontais est un mélange de vieux français et d’italien ; […] C’est peut-être trop considérer cet idiome par rapport à son état actuel. Mais il ne faut pas oublier que dans des temps peu reculés le Piémont n’eut d’autre langue que celle de la France méridionale, de l’Italie et de l’Espagne, c’est-à-dire le roman. Ce fait n’est contesté par personne, et on en trouve une preuve irrécusable dans les livres qui nous restent de la secte des Vaudois qui habitaient les vallées du Piémont ».
Vertige d’une koïné possible fondée sur une antique communauté de langage de l’Europe latine, telle que l’érudit Champollion avait pu la lire chez l’érudit abbé Denina [14], et la lira bientôt chez Sismondi.
La réflexion comparatiste, que l’enquête renforce, peut orienter la conscience érudite autrement que vers le partage hexagonal de la langue d’Oc et de la langue d’Oïl.
Contamination linguistique
Lors de l’enquête sur les patois, le sous-préfet de Villefranche (Aveyron) écrivait au préfet [15] :
« Il y aurait des recherches fort intéressantes et même fort instructives à faire sur l’analogie du français avec le patois, et de cette dernière langue avec le latin, l’espagnol et l’italien. Le patois fut la langue des troubadours. Les gouvernemens d’Italie ne la dédaignaient pas, car on trouve quelques-uns de leurs actes écrits ou traduits en patois dans le recueil de leur ordonnances. Mais il faut renvoyer cela aux heureux oisifs, qui peuvent se livrer aux études scientifiques ou d’agréments ».
Avec l’espagnol, ce n’est pas tant la limite qui posait problème au Ministre (elle est implicitement celle des limites départementales des départements pyrénéens) que la contamination du gascon par l’espagnol.
En témoigne l’enquête serrée qu’il mène auprès des maires des chefs-lieux de canton des arrondissements de Castelsarrasin et Moissac (Tarn-et-Garonne), en leur posant la question : « Quel rapport peut-il y avoir entre l’idiome gascon et le dialecte espagnol ? » [16]
La réponse est très majoritairement qu’il n’y en a pas. Le maire de Bourg de Visa ne voit aucun rapport « si ce n’est un homme qui cognet (sic) son latin et parle le gascon trouve un acheminement à comprendre quelques mots du dialecte espagnol ». Plus opportuniste, le maire de Castelsarrasin estime que « les rapports entre l’idiome gascon et la langue espagnole ne sont pas assez connus pour les pouvoir déterminer avec exactitude ».
Le maire de Villebrunier pense que le gascon a été apporté en Espagne :
« Ce langage qu’on croit avoir pris naissance du mélange du tudesque avec la langue romaine à l’époque où les Francs avec les autres peuples du nord se partagèrent les débris de l’empire romain, dut être communiqué à l’Espagne par les nombreuses colonies que le Languedoc et la Guienne lui fournirent sous le règne glorieux de Charlemagne et sous celui de Louis le débonnaire son fils. Il dut y devenir le germe de la langue espagnole, attendu que la primitive devait être tombée dans une bien étrange confusion par le passage successif de tant de peuples barbares qui la dévastèrent pendant tant de siècles ».
Et il conclut abruptement : « Au reste, ne connaissant pas le dialecte espagnol, il ne m’est pas permis de trouver la preuve de cette assertion, dans son rapport actuel avec l’idiome gascon » !.
Par contre, dans le même secteur, une pièce anonyme très détaillée sur les rapports évidents entre ces deux langues latines, trouve évidemment une foule de ressemblances, cependant que pour une autre pièce, appuyée d’exemples, « le dialecte patois a la plus parfaite analogie et les rapports les plus directs avec l’idiome espagnol ».
Au Ministre d’apprécier.
En Lot-et-Garonne, le juge de paix de Layrac décèle aussi quelques influences espagnoles dans le patois…
La contamination par l’italien, langue noble apparaît comme une contamination de proximité dans les départements qui étaient jadis possessions de la Maison de Savoie (Ain, Léman, Mont Blanc) et donc en contact direct ou indirect avec l’officialité italienne en Piémont de la capitale Turin.
Cette contamination peut aussi apparaître comme un don inexplicable de la providence, don particulièrement apprécié par certains notables formés aux intérêts italianisants relancés au temps des Lumières. Ce prestige joue très curieusement dans une zone bien éloignée de la frontière linguistique, le pays d’Agen en Lot-et-Garonne. Le secrétaire général de la préfecture écrit au Ministre [17] :
« Celui du Centre, du Chef Lieu du Département, [l’idiome d’Agen] est celui qui se rapproche le plus de la langue latine, et de la langue romance, et de la langue italienne. La prononciation en est simple, facile et naturelle. Elle n’a aucune affectation gutturale, nazale (sic), dentale. On comparerait avec raison sa prononciation avec celle de l’italien dans la bouche du Romain moderne. (par exemple prononciation du l mouillé en gl à l’italienne : fille, famille, comme figlia, famiglia). L’accent agenais ou plutôt ce que nous appelons improprement de ce nom, est moins gascon et se corrige plus facilement que celui de la plupart des païs du Midi.
Quoique le dialecte agenais soit celui qui tient le plus de l’italien, il est à remarquer néanmoins que ce n’est pas à Agen, mais environs d’Aiguillon et sur la rive gauche de la Garonne que l’on retrouve la terminaison italienne du conditionnel farebbe, je ferais, et c’est là que l’on retrouve aussi a conjonction adverbiale italienne mentré ché, pendant que, dont il serait difficile d’assigner la racine. (On trouve néanmoins l’expression mentré ché dans la pastorale de « Miramondo » écrite en langage agenais) ».
Le juge de paix de Layrac écrit de son parler :
« Certains mots de son dictionnaire, dont il est difficile de déterminer l’étimologie (sic), prouvent bien encore qu’il en est redevable à d’autres langues ; mais il a infiniment plus d’analogie avec l’italienne qu’avec toute autre, morte ou vivante ».
Naturellement, il est ordinaire de rencontrer dans les territoires jadis sous domination anglaise références à ses influences linguistiques :
L’appellation plutôt péjorative de « franchiman » fait fantasmer sur « french man ». Le préfet de l’Aveyron écrit de l’idiome du département Aveyron : « On y retrouve des mots anglais et quelques locutions qui appartiennent à la langue anglaise, indice de l’ancienne occupation du pays par ce peuple ». L’annuaire des Hautes-Pyrénées indique : « On trouve aussi dans le langage du pays, quelques mots anglais, dont il s’est sans doute enrichi à l’époque où cette nation possédait, avec la Guienne, la Gascogne et le Bigorre ». Le juge de paix de Layrac (Lot-et-Garonne) croit pouvoir déceler une grande ressemblance avec l’italien, voire avec l’anglais « de qui il (le patois) a emprunté le mot Bran, en patois Bren, du Son en français ; Surgeon, Surgen en patois, un chirurgien en français ; Neigt (sic), Neÿ en patois, Nuit ; Blaw ou Blow, Coup, et le verbe Blawa de Blow, frapper »...
Passons vite sur le supposé cas de l’Arabe, dont l’érudit Th.Riboud, grand notable de l’Ain, avait cru retrouver la trace toujours vivante dans des parlers du bord de la Saône, et en avait traité dans l’Almanach du département de l’Ain pour 1806. La thèse avait été reprise par le Moniteur et naturellement, en 1807, Coquebert, par préfet interposé, interrogera le juge de paix de la zone concernée… L’affaire n’aura pas de suites [18].
Le cas catalan
La statistique [19] dressée en 1801 et adressée en 1802 au Ministre de l’Intérieur Chaptal par le secrétaire général de la préfecture des Pyrénées-Orientales, le Lozérien Delon, présente les Catalans du Roussillon comme un peuple encore non intégré à la Grande Nation. Jusqu’à l’avènement de la République, « Le Roussillon, quoique réuni à la France depuis près d’un siècle et demi, lui étoit presque étranger ». Les Catalans ne se sentent pas français et ne veulent pas l’être.
« Cette opinion trop favorable qu’ils ont d’eux- mêmes, et les préventions injustes qu’ils nourrissent contre les Français, sont un reste des mœurs espagnoles. Ils les désignent sous la dénomination de gavaches, qu’ils croient injurieuse, et lorsqu’ils veulent se faire valoir, ils disent avec une gravite risible : je suis catalan ».
Naturellement, la langue intervient dans ce particularisme, langue que notre secrétaire présente avec le plus grand mépris :
« Dans tout l’ancien Roussillon, on parle l’idiôme catalan qui est un espagnol très grossier. Les gens bien élevés savent le françois, mais, en général, dans l’intérieur des familles, et dans presque toutes les sociétés, on fait usage de préférence du catalan ».
Cette vision péjorante et fausse (catalan, forme corrompue de l’espagnol, langue nationale) est proposée par d’autres administrateurs. Ainsi le préfet de Montélimar écrit au Ministre dans l’enquête sur la Drôme, à propos des limites du languedocien [20] :
« au dessous de cette dernière ville [Narbonne] et depuis alors jusqu’à Perpignan et au delà l’idiome languedocien est entièrement perdu. Dans tout le ci-devant Roussillon, l’idiome vulgaire est un espagnol corrompu et tel à peu près qui est en usage dans la Catalogne ».
Rassurante vision qui renvoie à la vision symétrique de parlers d’Oc, formes corrompues du noble français national.
Mais cette vision est loin d’être partagée par la conscience ordinaire des départements proches.
Dans la proximité immédiate, on relève naturellement les attitudes de différenciation, appuyées d’un renvoi d’hostilité des « Gavaches » à l’égard du voisin catalan.
Il n’en va pas exactement de même dans les départements un peu plus éloignés. Ainsi, en Tarn-et-Garonne, quand le ministre interroge sur le rapport de la langue d’Oc et de l’espagnol, c’est un sentiment de claire différence avec l’espagnol qui s’exprime dans les réponses, mais également un sentiment de proximité avec le catalan. On a vu comment les maires des arrondissements de Castelsarrasin et Moissac répondaient par la négative à la question ministérielle « sur le rapport qu’il peut y avoir entre cet idiome (l’idiome local) et le dialecte espagnol » [21]. Par contre, le rapport positif au catalan vient spontanément sous la plume de nombre d’entre eux :
Valence : « La Catalogne est la province d’Espagne dont le langage offre le plus de rapport avec l’idiome gascon mais ce dernier est peut-être celui qui se rapproche le plus de la langue française ».
Très fine remarque de l’adjoint au maire de Moissac : « Il y a très peu de rapports entre le castillan et l’idiome vulgaire de ce pays-ci. On n’y trouve à peu près que celui qui existe entre le catalan et le castillan ».
Le maire de Lavit ne voit aucun rapport à l’espagnol, « si ça n’est avec une partie du catalan, où l’on trouve quelques mots de résemblance a l’idiome gascon ».
Pour celui de Moissac (dissertation) : « nous savons par l’histoire que les armées de l’empereur Charlemagne conduites par le prince Louis son fils, reprirent sur les Maures Barcelone et la plus grande partie de la Catalogne en 801 ». Charlemagne peuple la Catalogne de Français du Sud « et de là vient que la langue catalane ressemble si fort à celle du pays de France, appelée anciennement la langue d’oc ».
Il arrive aussi que la conscience érudite, comme celle de Martin à Montpellier, insiste sur les liens étroits du catalan et de la langue d’Oc au Moyen-âge [22].
En 1807-1808, le Ministre sollicite Delon, toujours secrétaire général de la préfecture des Pyrénées Orientales, pour son enquête sur les patois [23]. En janvier 1808, Delon entame une série d’envois concernant les mœurs et la langue des gitans qui ravissent le ministre, lequel lui promet de faire imprimer son mémoire qui dort depuis 1802 (il ne le sera qu’en 1993 !). Puis Delon part en vacances chez lui, au Pompidou (Lozère). Le ministre le rappelle alors à l’essentiel en lui demandant une traduction en langue catalane de la parabole, que Delon lui envoie le 11 mai. Il ne s’agit plus cette fois d’idiome catalan et de mauvais espagnol, mais bien de langue : la « Guerra del Francès » vient de débuter en Catalogne espagnole, et Delon ne peut ignorer le rôle politique que le pouvoir français envisage de faire jouer à la langue catalane, afin de s’attirer les sympathies de la population [24]. Aussi porte-t-il également ses regards de l’autre côté de la frontière [25] :
« Monseigneur, J’ai l’honneur de faire passer à Votre Excellence la traduction en langue catalane de la Parabole de l’enfant prodigue, que vous m’avez demandée par votre lettre du 22 février dernier. Elle a été faite par un des hommes de ce département qui passent pour entendre le mieux cette langue [26]. J’ai cru, Monseigneur, entrer dans vos vuës en y joignant une série de questions sur le même objet, et la réponse qui m’a été procurée par Mr.Viot, notre consul à Barcelone.
Questions sur la langue catalane :
1 °. Est elle en usage hors de la Catalogne ; et, dans ce cas, quelles sont les provinces (le Roussillon non compris) où on la parle ? En lo Regno de Valencia, en las islas de Mallorca, Menorca, Ibissa, Sardeña, Corcega, y molta part de Sicilia, en la Vall de Aran y Cerdaña, se parla en catala
2°. L’enseigne-t-on dans les écoles ? La classe du bas peuple a t-elle un jargon différent du langage des gens bien élevés ? Se enseña en las escolas, se imprimeix y se parla, no sols ente lo baix poble, si que també entre las personas de primera calitat, aixi en tertulias, com en visitas y congressos.
3°. Est-elle employée dans les tribunaux, dans les administrations, au barreau, en chaire, dans les sciences et les arts ? Ou bien n’est-elle plus qu’un idiome de la société domestique et familière ? A excepcio dels tribunals reals, se parla en los tribunals ecclesiastichs, en los capitols de catedrals, en los pulpits, en las juntas de collegis, gremis &c.
4° Les personnes du premier rang en font-elles habituellement usage comme dans le Roussillon ? Affectent-elles de la parler préférablement à l’espagnol et rarement ? Las personas de primer rang parlan habitualament lo catala, y se precian de parlar lo correctament ; y si se dedican a la llenga catellana no es per la préferencia que hi conneixen, sino per ser llengua de la Cort que convé saber per la correspondencia.
5°. Les Castillans affectent-ils de la dédaigner ? La différence du langage n’est-elle pas regardée comme un obstacle à la bonne intelligence entre les deux peuples ? Com cada qual estima lo seu, los Castellans no se aplican comunment a aprender lo catala, pero los que estan domiciliats en Cataluña procuran aprender lo, y se alegran de saber lo parlar.
6°. Imprime-t-on des livres en catalan, tant pour le peuple que pour les personnes instruites ? Se imprimeixen en catala tota especie de llibres aixi per lo popble (sic) baix com per la gent instruida.
7°. A quelle époque a t-on cessé de faire usage de cette langue, dans les tribunaux, les administrations, les écoles, &c ? Desde lo any 1720, à poca diferencia, se comensà à fer üs de la llengua castellana en los tribunals y administracions reals de Cataluña. Pero en las escolas &c se continua conforme que se dit en lo n°3°.
8°. La bibliothèque des livres catalans est-elle bien considérable ? Dels llibres catalans, aixi historichs, com mistichs, doctrinals, poetichs, retorichs, gramatichs, nautichs, y de altres facultats, se podrai formar una copiosiisima biblioteca.
9° La littérature catalane est-elle cultivée ? A-t-elle des poëtes, des orateurs, des historiens ? La literatura catalana ha estad molt cultivada especialment en los sigles quatorse, quinse, setze, y disset, no sols en poetas, si que tambe en oradors, historiadors, &c.
10°. Cette langue ne dégénère t’elle pas ? Les Catalans ne font-ils aucun effort pour la conserver, l’épurer &c ? La llengua catalana se procura conservar, y se conserva com a cosa propria del paÿs ; pero desde las guerras de Successio no se te tan cuidado en perfectionnar la com se tenia quant era llengua de cort.
Le secrétaire général ne traduit pas, ou ne fait pas traduire, comme si, de l’autre côté de la frontière, cette révélation de la dignité en Langue ce qu’il vilipendait comme patois dans son département était en quelque sorte impossible à exprimer en français…
[1] B.M Rouen, ms 183, “langages de la Suisse”. Cf. supra ch.V.
[2] Par la Paix d’Utecht (1713), le Duc de Savoie avait reçu la Sicile, qu’il échangea en 1720 contre la Sardaigne. Il prit alors le titre de Roi de Sardaigne. La partie continentale de son royaume comprenait la Savoie, le Comté de Nice et le Piémont.
[3] Les considérations qui suivent sont à mettre en rapport avec le partie consacrée aux Alpes-Maritimes dans le ch.V.
[4] Cf. notamment Courrière, Henri, « L’intégration politique et culturelle du Comté de Nice à la France de 1792 à 1814. Éléments pour l’étude de l’identité niçoise », Pays Vésubien, 4-2003.
[5] B.M.Rouen, ms 721, « limites de la langue française avec l’italien ».
[6] Le Cians.
[7] Bibliothèque Nationale, NAF 5910
[8] B.M.Rouen, ms 721
[9] Bibliothèque Nationale, NAF 5912
[10] B.M.Rouen, ms 721
[11] Cf. supra : ch.V.
[12] Bibliothèque Nationale, NAF 5912
[13] Champollion-Figeac, mémoire et op.cit.
[14] La cléf des Langues ou Observations sur l’origine et la formation des principales langues qu’on parle et qu’on écrit en Europe, par l’abbé Charles Denina, Berlin, 1804.
[15] Bibliothèque Nationale, NAF 5910
[16] Bibliothèque Nationale, NAF 5912
[17] Bibliothèque Nationale, NAF 5911
[18] Cf. René Merle « Autour de l’enquête sur les patois de 1807. Conscience de langue : vers l’éclatement ou vers l’unité ? L’exemple de la Bresse », Lengas revue de sociolinguistique, 60, 2006
[19] Essai sur la statistique du département des Pyrénées orientales, pour le citoyen Chaptal de l’Institut national et de la part de l’auteur, M.Debon, secrétaire général de la préfecture, 27 prairial an X. Bibliothèque municipale de Rouen, ms 82. L’ouvrage n’a pas été imprimé en son temps.
[20] Bibliothèque Nationale, NAF 5910
[21] B.M Rouen, ms 183
[22] Bibliothèque Nationale, NAF 5911
[23] Bibliothèque Nationale NAF 5912
[24] En 1810, le Maréchal Augereau fera publier le journal Diari de Barcelona en catalan et en français.
[25] Bibliothèque Nationale, NAF 5912
[26] Il s’agit sans doute de l’érudit Jaubert de Passa, qui sera bientôt conseiller de préfecture à Perpignan. Il signe la traduction publiée dans C[oquebert] de M[ombret fils], (abbé Jean de la Bouderie), Mélange sur les langues, dialectes et patois, Paris, 1831.