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Provençal, langue d’un Peuple, arme du peuple ?
jeudi 23 octobre 2025, par
René Merle, "Provençal, langue d’un Peuple, arme du peuple ?", Ostau dau País Marselhés, 26 mai 2006.
Canevas de la conférence.
Merci à l’Ostau dau País Marselhés pour cette invitation.
Ce que vous faites dans la plus grande ville de Provence est porteur de jeunesse et d’avenir, et c’est un plaisir pour moi de le soutenir.
En traitant ce soir de la situation de la langue occitane en Provence, je voudrais, en regardant d’où on vient, et ce sera mon propos (la situation de la fin du Moyen Âge jusqu’au début du 20ème siècle) essayer de mieux comprendre où on en est, et où on peut aller, et ce sera je pense l’objet de la discussion.
La période considérée est celle d’une relative normalité d’usage oral de la langue. La référence à la publication n’est donc pas signe de vitalité ou de déclin de cet usage, elle est plutôt signe de considération sociale.
Mon propos procède d’une longue expérience d’enseignant, de militant culturel occitan, et d’historien, il n’est en rien donneur de leçons. Il s’agit d’un point de vue, ouvert à la discussion que je souhaite ouverte à tous, dans votre variété d’engagements.
De fait, la discussion a été longue, passionnée et fort intéressante, et a grandement porté sur les problèmes du présent.
Mais si je parle de langue, je ne le fais pas d’une façon métaphysique. La langue est inséparable de ceux qui l’ont parlée, de ceux qui la parlent encore ou voudraient la retrouver. Elle serait sans eux Lettre morte.
Je ne ferai pas l’affront à un public averti de m’étendre sur les origines de l’occitan de Provence.
Une langue demeurée plus près de l’origine latine que dans des régions plus septentrionales où les substrats et les invasions ont joué de façon différente.
(À ce sujet, pour être un peu provocateur, se glorifier de l’origine latine, c’est aussi accepter la victoire du conquérant, du colonisateur, du “civilisateur”, sur nos Celto-Ligures d’antan... Gardarèm lo celtò-ligur ?)
Une langue qui au Moyen-Âge est celle de tous dans le comté de Provence ou dans les cités-états quasi autonomes comme Marseille.
Une langue qui cesse d’être celle du pouvoir, donc de l’administration, de la justice, après le rattachement au royaume de France, fin 15e, début 16e siècle, puis, toujours sous la pression étatique, celle du notariat et de l’état civil. Mais, dans le souvenir collectif, une langue qui demeure pour des générations encore celle d’un Peuple.
On sait comment, par opportunisme social, les “élites” se sont converties au français, abandonnant l’occitan au “peuple” sociologique. Bien que, par intérêt, et parfois par plaisir, ces “élites” n’en sont pas moins tenues de comprendre la langue du peuple”. Sur le long terme des 16e, 17e, 18e, 19e siècles, et même en partie du 20ème, donc bien longtemps après la scolarisation obligatoire des années 1880, l’occitan va demeurer la langue du plus grand nombre, et souvent la première, tant à la campagne que, il faut y insister, dans les villes.
Un regard sur ce passé n’est sans doute pas indifférent à ce qui se joue aujourd’hui dans la défense et la reconquête de cette langue.
D’où la double interrogation qui structure mon exposé de ce soir :
A travers ces siècles où la mort programmée de l’occitan n’a cessé d’être annoncée (voir par exemple ce qu’en écrit Gelu en 1840), en quoi cette langue a-t-elle été, aux deux sens du mot, langue d’un Peuple, et donc arme d’un Peuple (nation), langue du peuple, et donc arme du peuple (sociologique) ?
Bien sûr, on ne peut pas séparer les deux données, les deux questions. je vais donc les traiter de façon entremêlées.
Langue d’un Peuple ? Si nous remontons au temps confus de l’autonomie relative, celui de la maison d’Anjou, dont le règne préfigure le rattachement à la France, à l’évidence ce Peuple existe, il ne parle que provençal, mais il est déchiré de conflits d’intérêts, de conflits de classe.
L’exemple des Boniface de Castellane, chantres de l’indépendance anti-Anjou, c’est-à-dire anti française, semblent bien défendre avant tout leur indépendance féodale, alors que les Communes provençale, d’abord elles aussi plutôt anti-Anjou, préfèreront s’appuyer sur le pouvoir comtal pour écarter la pression féodale...
Au 16e siècle, après la “réunion” à la France, et l’imposition d’un Parlement relais du pouvoir français, les nobles provençaux continueront à jouer leur jeu : les “nouveaux” dans le service du pouvoir royal, les “anciens”, plus réticents, s’engouffreront dans la donne “religieuse” nationale et l’affreux conflit civil de la seconde moitié du siècle : catholiques ou protestants. Dans ces conflits, le peuple est utilisé ou victime. D’où les réactions d’autonomie communales, qui peuvent se porter vers la République des Etats Unis protestants, ou vers la Ligue anti-centraliste, mais qui ne se situent plus dans le repli sur une indépendance provençale. La réaction ultime de la “République de Marseille” n’en est que plus originale et fascinante.
Dans tout cela, la publication en provençal n’intervient pas, ou si peu. Il n’est pas, il ne peut être Langue d’un Peuple luttant pour son indépendance. La publication de Bellaud de la Bellaudière par la République de Marseille n’en apparaît que plus significative.
Au 17ème siècle, alors que, malgré les révoltes nobiliaires et communales, et les insurrections populaires, le pouvoir royal s’assied définitivement : la domination du français dans la publication est presque absolue. Le provençal est langue de l’oralité, il ne s’écrit pas. Et de toute façon le peuple ne sait pas lire. Sauf, exception de taille, la publication provençale de l’église, en communication efficace descendante. Et parfois, en écho au divertissement théâtral, la publication théâtrale. Langue du peuple sociologique, qui ne saurait vraiment accéder au français. Le français est barrière de classe. Que le peuple reste à sa place, donc dans sa langue. Dans une Provence apparemment pacifiée, les parlementaires deviennent “autonomistes” et le peuple comme les communes se tournent vers le Roi. Le 18ème siècle confirme cette donne. À la veille de la Révolution, les privilégiés défendent la Provence, leur Provence, en français et le peuple gronde en provençal, alors que le provençal publié ne tient que les registres de la comédie et des cantiques...
La révolution : le peuple provençal la fait en avril-mai 1789, en avance sur le mouvement national, et le pouvoir pour la première fois révèle la langue du peuple en officialité, dans une affiche appelant au calme. Révélation, mais en communication descendante qui se veut efficace. C’est ce qui se poursuivra dans la première phase de la Révolution, du côté des réactionnaires comme du côté des tenants du nouveau régime, mais sans jamais atteindre désormais le statut de l’officialité (Cf. la traduction de la Constitution par Bouche). Même si l’impression révèle parfois, au creux de la publication française, quelques remontées de la parole populaire en provençal, la citoyenneté nouvelle appelle le français.
L’engagement révolutionnaire du peuple sociologique ne porte pas la langue du peuple en arme du peuple. Et encore moins bien sûr comme langue d’un Peuple. Les vieilles franchises communales sont sacrifiées dans l’adhésion à la Nation et l’ouverture à la citoyenneté. On sait comment leur nostalgie nourrira la pensée de Maurras.
Paradoxalement ; et seulement en apparence, c’est dans la première moitié du 19e siècle que va mûrir un retour au concept de langue d’un Peuple, alors même que ce peuple commençait à abandonner sa langue. Les raisons de l’abandon sont multiples et complexes. Mais à l’évidence s’y nouent
- l’exigence du pouvoir, qui veut distiller son idéologie, et favoriser, à la grande satisfaction de bien des bourgeois, l’insertion dans le marché national,
- la résignation du peuple, qui voit dans l’abandon du provençal l’intérêt de ses enfants, devant lesquels s’ouvrent des possibilités nouvelles d’acculturation et de promotion sociale,
- la résolution des militants politiques, républicains au premier chef, qui se veulent acteurs efficaces dans un cadre pleinement national. D’autant que maîtriser la langue des “Moussus”, des Maîtres, est aussi une façon de se faire respecter.
La période qui précède la naissance du Félibrige, celle de la pré-Renaissance, phase de transition particulièrement significative, présente un paradoxe apparent : grâce aux progrès décisifs de l’alphabétisation (en français) développement, voire inflation de la publication et du lectorat en provençal, au moment où le déclin de la langue commence, mais où elle est encore parlée par le plus grand nombre. Et, pour la première fois, avec bien des “Trobaïres”, la publication en provençal n’est pas seulement “poétique” ou religieuse, elle touche à la normalité de la vie, et souvent, dans l’engagement, au politique et au social.
L’avènement brutal de l’Empire autoritaire (en 1851-1852) va mettre le hola. Et si les “poètes provençaux” se rassemblent en 1852 et 1853, si le Félibrige se crée en 1854, ce sera plus dans la tentation de la “grande littérature” que de l’intervention sociale ou politique. Ainsi s’installe une dichotomie dont on ne devait plus sortir pendant des générations : au français, les choses sérieuses, au provençal la poésie... Et ce même chez des lutteurs durement engagés (cf. les Communards Clovis Hugues et Lucien Geoffroy...), alors même que l’idéologie fédéraliste et socialiste internationaliste n’était pas sans partisans populaires. On veut sauver par la Lettre, donc se mettre à l’égal du français, ce qui fut la langue d’un Peuple trahi par l’Histoire. C’est la grande, la superbe entreprise d’un Mistral. Mais le peuple est ailleurs, même s’il salue le Maître avec respect et reconnaissance.
Ainsi se crée la mythe d’une Nation provençale non conflictuelle, unie dans sa langue et pour sa langue. Alors qu’au même moment, unies dans la même opposition à l’état espagnol archaïque et oppresseur, dans le même patriotisme linguistique catalan, la bourgeoisie et les travailleurs catalans s’affrontent durement, sans faux unanimisme : nation oui, mais vivante, c’est-à-dire aussi conflictuelle...
René Merle