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Visions de l’idiome natal, 1807 (10)

jeudi 23 octobre 2025, par René MERLE

Suite de Visions de l’idiome natal, 1807 (9)

Noter la traduction de la parabole

Répondant à l’enquête, Champollion-Figeac constate, sans état d’âme, à propos de l’Empire aux 130 départements [1] :

« Dans les départemens réunis, un délai fatal fixé par le gouvernement a établi l’usage irrévocable de la langue française dans les actes publics, et on écrit tout en français, quoiqu’on y parle vulgairement allemand, piémontais ou italien ».

Ainsi en est-il depuis longtemps de la langue d’Oc. Et cette irrésistible diffusion du français, passant par son usage administratif exclusif, avait relégué le « patois » dans la seule oralité :

« Un habitant des départemens méridionaux de la France qui écrira un ouvrage, même une simple lettre, l’écrira en français, quoique le provençal ou le languedocien soit sa langue maternelle et une langue cultivée » [2].

Or, paradoxe des paradoxes, en 1807 c’est le pouvoir qui va demander à des centaines de notables de lui écrire cet idiome natal en traduisant la parabole.

Et c’est la nouvelle structure préfectorale qui va donner à lire au public, dans quelques Statistiques départementales, ces traductions dans des parlers si peu imprimés depuis des générations, si tant est qu’ils l’aient jamais été. Ainsi, le préfet du département du Mont-Blanc insiste sur la nouveauté de publier des textes dans ces parlers « qu’on n’est pas dans l’usage d’écrire » [3].

Mais, pour les notables consultés, la première grande nouveauté avait été de les écrire.

Le Ministre exigeait une traduction respectant le plus fidèlement possible l’oralité. Or, on le sait, noter une langue sans trahir sa prononciation est une rude entreprise. En l’occurrence, la demande faite pour le patois permet à l’érudit de service du Lot et Garonne de pointer la difficulté inhérente à ce genre d’entreprise, quelle que soit la langue considérée [4] :

« Pour nos dialectes comme pour toutes les langues si je ne me trompe, l’inspection des syllabes et des mots ne dit rien : la prononciation seule dit tout, cela est, je crois, si vrai, du moins pour notre patois, que dans le même hameau les mêmes mots, les mêmes phrases prononcées par une femme sont tout autres que dans la bouche d’un homme. Le langage de certain paysan écorche les oreilles et ressemble au plus dur baragoin du plus lourd allemand. Que sa femme dise les mêmes phrases, vous remarqueriez dans sa prononciation une certaine douceur, une certaine harmonie qui charment ».

Ce problème général n’inquiète guère cependant la plupart des enquêteurs. Leur problème est de noter, (quels que soient les registres d’énonciation selon âges, sexes, conditions sociales), un idiome du lieu considéré comme un donné appréhendable globalement, au plus près de sa prononciation, et en utilisant la graphie du français.

Certains enquêteurs s’y emploient sans état d’âme.

Dans sa réponse au Ministre [5] comme dans sa Statistique [6], parue peu après l’enquête, le préfet de l’Ain ne voit aucune difficulté à utiliser une orthographe à la française, au prix de quelques explications :

« On s’est attaché à écrire les mots tels qu’ils doivent se prononcer, en employant avec soin les accens et autres signes conformément à leur destination dans l’orthographe françoise. Tous les « e » non accentués sont muets et se prononcent rapidement ; et lorsque deux voyelles se trouvent réunies dans une même syllabe, elles se confondent dans la prononciation et forment diphtongue, comme dans « viu ». On observe qu’au lieu du « j » on s’est servi du « z », parce que cette dernière lettre se rapproche davantage de la prononciation qui tient le milieu entre « j » et « z », et qu’on obtient en faisant un peu dépasser la langue entre les dents. On s’est absolument interdit toute lettre inutile, excepté l’ « s » final, lorsqu’il fait liaison avec le voyelle initiale du mot suivant ».

Mais cette notation n’est efficace, comme le relève dans le même département l’enquêteur du Bugey, que parce que « cette prononciation est celle du français, c’est-à-dire qu’elle n’est point gutturale, mais se forme par le plus ou moins d’ouverture de la bouche, l’action des lèvres et les différents contacts de la langue avec le palais ou les dents ».

Même sécurité apparente de la graphie française pour des patois du Nord du département du Puy-de-Dôme (arrondissement de Riom) qui apparaissent très francisés au préfet. Le maire de Manzat note [7] :

« Toutes les diphtongues se prononcent comme en français. Il en est de même de la lettre « x ». Les « s » à la fin des mots ne se prononcent pas, mais, comme en français, elles se lient avec le mot qui suit quand il commence par une voyelle. Il n’en est pas de même du « t », il ne se lie point avec la voyelle initiale du mot suivant, à moins que le mot qui finit par un « t » ne soit un adverbe ou une monosyllabe. Les syllabes « en », « ent », se prononcent comme elles sont écrites, et jamais comme « an » ou « ant ».

Idem pour le « patois utilisé à Montaigut » :

« Pour bien prononcer ce patois, il suffit de faire sonner toutes les lettres employées pour l’écrire. […] Les mots soulignés se prononcent comme en français ».

Cependant, le maire d’Aigueperse (arrondissement de Riom) répond avec beaucoup de finesse aux questions du sous-préfet sur l’idiome [8] :

« Comment on l’écrit avec l’alphabet français ?

Quelle est la prononciation de chaque lettre et notamment de l’x ? Quel est son effet à la fin des mots ? Et quel est celui du p en certains noms de lieux où on ne le fait pas sentir en français ?

Quel est le son des diphtongues et des consonnes doubles ? ».

Il n’est pas partisan d’une graphie absolument « phonétique » pour un patois qui n’a jamais été écrit :

« Il a donc fallu s’en faire à soi-même des règles qui concernent autant la forme primitive des mots afin de montrer d’où ils dérivent leur prononciation /…/ et de leur analogie avec le français pour en faciliter l’intelligence à ceux qui ne connaissent point notre patois ».

Exemple :

« Alór – On se souviendra que l’r étant finale ne se prononce pas, et elle n’a été mise dans l’orthographe, que pour conserver l’analogie, tant du français « alors » que du latin « ad illum horam », qui semble être le principe de notre « alors » a-l-ors ».

Mais que de difficultés quand la prononciation ne peut vraiment pas être notée dans la graphie française ! Ce n’est pas supposer aux enquêteurs un a priori d’hostilité envers le patois que de constater la difficulté presque générale pour reproduire les sons familiers.

Quelques exemples, que l’on pourrait facilement multiplier :

– Allier [9]. le maire de Brugheas au sous-préfet de Gannat :

« On observe

1°. Que dans la traduction en patois, on a tâché de mettre tous les accens, et surtout que ceux des e n’ont pas été oublié (sic).

2°. Que dans la prononciation il y a des inflexions de voix qui ne peuvent se rendre par l’écrit, et qui changent beaucoup les mots ».

– Basses-Alpes. Le préfet se voit contraint dans son vocabulaire comparé des divers arrondissements de distinguer parfois « une orthographe pour l’écriture et une orthographe pour la prononciation » !

– Ardèche. Le préfet écrit au ministre [10] :

« Cette traduction a été faite sur trois points différens qui sont Annonai, Privas et Joyeuse, et j’ai l’honneur de vous les adresser ci-jointes. La seule difficulté que les auteurs aient rencontrée dans ce travail se trouve dans la manière d’écrire le patois, qui n’a pas d’orthographe bien déterminée. Cependant, des personnes familières avec cet idiome, ont trouvé qu’ils avaient réussi à orthographier et à accentuer les mots, de manière à donner aux yeux l’intelligence des sons ».

– Charente [11]. Le préfet au Ministre :

« Monseigneur, j’ai l’honneur d’adresser à Votre Excellence la traduction patoise que vous m’avez demandée par votre lettre du 10 février dernier. Vous sentirez aisément qu’elle ne saurait être bien luë que par quelqu’un qui soit habitué à a prononciation du jargon ».

– Drôme. Le sous-préfet de Die écrit de sa traduction :

« J’ai fait mettre le plus grand soin à la faire écrire, et à l’accentuer, de manière à présenter le mieux possible la vraie prononciation du pays, qu’il est impossible de rendre parfaitement et qui cependant fait le plus souvent la vraie différence et on peut dire le caractère propre de ce langage ».

Même constat pour le sous-préfet de Nyons :

« La prononciation qui pourrait seule, comme me le faisait observer dernièrement une des personnes que j’ai consultées, imprimer un caractère à ce dialecte ne saurait s’écrire et l’orthographe même avec le secours des accens, ne peut la faire connaître que très imparfaitement : il y a plus, j’ai cru remarquer qu’un long commerce avec les naturels ne suffit pas pour s’exprimer comme eux.

On entend fort bien leur idiome, mais on ne peut le parler, et encore moins l’écrire. Les méridionaux seuls peuvent y parvenir ».

– Cantal. Le directeur de l’école secondaire communale de Saint-Flour au sous-préfet :

« Cette traduction ne présente d’abord, ce semble, aucune difficulté, elle peut se faire littéralement à l’aide de quelques inversions et périphrases qu’il faut employer nécessairement dans les périodes dont les membres se construisent avec les participes, soit du présent, soit du passé, qui abondent dans la langue française, et que nous ne connaissons guère dans le patois, quoique les verbes auxiliaires y soient d’un usage fréquent.

Mais lorsqu’il s’agit d’écrire ce que l’on traduit, l’embarras est extrême en ce que nous n’avons point dans notre alphabet de caractères propres à exprimer la plupart des syllabes, et qu’aucune combinaison de nos lettres ne peut donner une construction conforme à la prononciation de certains mots ».

– Fribourg. « Observations sur l’idiome » accompagnant les paraboles [12] :

« Le Broyard quoique par sa prononciation également éloigné du françois que le quètzo, se trouve pourtant bien plus facile à orthographier ; mais le gruérien est incontestablement le plus mal-aisé, vu qu’il y entre des sons, soit des articulations ou inflexions inconnues à la langue françoise et pour l’orthographe desquels il semble qu’il y ait à recourir non seulement au latin et à l’allemand, mais même au grec, et encor avec tous ces emprunts notre scription demeurera bien imparfaite [...] Si l’on devoit reconnoître de dialectes fribourgeois autant qu’il existe de prononciations sensiblement discrépantes, il en résulteroit non seulement trois, mais trente trois fois trois, c’est-à-dire presqu’autant qu’on comptera de villages dans le canton ».

La traduction « s’est trouvée d’abord prête, au moins sous l’un des dialectes, le gruérien ; mais la partie de l’orthographe, dans celui-ci surtout, le moyen de la préciser et de la justifier avec conséquence, hoc upus, hic labor est. Je crois même qu’il sera impossible de l’écrire absolument. Il n’en sera pas tout à fait ainsi des deux autres ; le Broyard se prononce avec beaucoup de rapprochement du françois, et quant au Quetzo, il y servira ce qui aura été dit en parlant des majeures difficultés du gruérien ».

– Haute-Loire. Le préfet au Ministre [13] :

« La prononciation a une infinité de nuances, qui n’empêchent pas les habitués à ces dialectes, de s’entendre d’un canton, d’un arrondissement, d’un département à l’autre, mais rendent la lecture de ces patois assez difficiles, parce que l’orthographe n’a d’autres règles que la prononciation, et l’oreille, et qu’ils ont même des mots qu’on ne peut rendre, à l’écrit, comme on les prononce ».

– Mont Blanc. Le préfet [14] :

« Au reste, il faut observer que ces sortes de patois, qu’on n’est pas dans l’usage d’écrire, ne sauroient avoir d’orthographe que d’après le jugement de l’oreille ».

– Pô. Le sous-préfet de Suse au Ministre :à propos du parler « maurienois » de Velaus :

« Il a d’ailleurs des sons si étranges qu’on ne sçaurait par quel arrangement des lettres de l’alphabet on pourroit en donner une idée ».

– Puy-de-Dôme. Le préfet présente ainsi au Ministre [15] le travail des enquêteurs locaux :

« Les traducteurs de la parabole ont employé chacun l’orthographe qui leur a paru rendre le mieux les sons. Quelques-uns ont joint à leurs traductions des notes. J’en ai ajouté quelques-unes ».

Ainsi un correspondant de l’arrondissement de Thiers écrit :

« sous le rapport de l’Hortographe (sic) peut-être n’ai-je pas mieux réussi, j’ai fait ce que j’ai pu. Il eût été peut-être à propos d’entrer dans quelques débats sur les conjugaisons, les formations des temps, les divers pronoms, les adjectifs, la formation des genres et des nombres &c. mais indépendamment que tout est assujetti à peu de principes, que les exceptions sont multipliées, il faudrait un volume pour les détailler, l’ouvrage serait difficile et long et j’ai peur d’être déjà trop long moi-même ».

La traduction « en patois du canton de Saint Amand Tallende » s’ouvre sur ces « Observations préliminaires » :

« Quoique le patois puisse en général, être exprimé avec les lettres et les syllabes françaises, il y a des sons qu’il est très difficile de rendre, d’autres qui ne peuvent être rendus que par des lettres prononcées à l’italiène (sic) ou à l’allemande ; d’autres enfin qu’on ne peut rendre absolument. Cependant pour rendre intelligible la présente traduction nous aurons soin de noter chaque syllabe difficile, et nous dirons le son qu’elle doit avoir avec le secours des sons italiens et allemands qui en approchent le plus ».

Le maire d’Issoire ajoute à sa parabole des notes sur la notation de la prononciation.

Le préfet du Puy-de-Dôme au Ministre [16] :

« Mais une chose qu’il importerait de constater c’est l’exacte prononciation de ce dialecte, car la prononciation survit jusqu’à un certain point à toutes les formes de langage et donne souvent sur l’origine des peuples, des indices plus certains que sur le sens des mots qu’ils ont communément empruntés. Sur cet objet, j’apperçois (sic) une manière de prononcer les voyelles et les diphtongues qui peut tenir en partie à la grossièreté des organes rustiques, mais qui a néanmoins quelque chose de particulier et de traditionnel. La prononciation de certaines consonnes, ou pour mieux dire l’existence de certaines intonations qui ne peuvent être renduës par notre alphabet romain, a quelque chose d’encore plus saillant et de plus exclusif. De même que les nations gasconnes ont une consonne intermédiaire entre le b et le v qui n’est ni l’une ni l’autre, et qui tient la place de l’une et de l’autre, non dans le langage écrit qui représente l’étymologie du mot adopté, mais dans la prononciation qui conserve les caractères de la langue originaire, de même l’auvergnat a un dz qui n’est ni d ni z et qui prend également la place de l’une et de l’autre de ces consonnes dans les mots français ou latins que l’usage a substitué aux mots d’un langage oublié ».

– Tarn-et-Garonne [17], le maire de Villebrunier au sous-préfet de Castelsarrasin :

« L’idiome gascon […] n’est pas soumis à des principes généraux du moins assez connus, pour être devenu l’objet d’une étude soignée. Comment donc en saisir tous les caractères, et les communiquer dans leur nomenclature et leur ensemble dénué de règle fixe de grammaire, d’orthographe, et de prosodie, vaguant à cet égard dans l’immensité d’arbitraire, comment être brief (sic) et précis ? Il n’est pas aisé d’obtenir tous ces résultats dans une quinzaine ».

– Vaud. Bridel [18] :

« L’orthographe du patois n’étant pas fixée, il s’écrit comme il se prononce sans lettre muette ou inutile ; il faudrait même pour certain son tel caractère que le Français n’a point ».

– Haute-Vienne [19]. Le préfet au Ministre :

« Il est bon d’observer que ce patois ne s’écrivant pas n’est sujet, pour son orthographe, a d’autres règles que celles qu’on s’est tracées d’après le jugement de l’oreille ».

– Hautes-Alpes. Une des explications les plus approfondies sur ces difficultés graphiques est sans doute celle qui accompagne les paraboles des Hautes-Alpes. Au fait des réalités linguistiques, les notables sollicités font de leur mieux, mais sont impuissants à noter phonétiquement ces parlers familiers, car les deux graphies qu’ils connaissent, française et latine, ne sont pas efficaces. Le secrétaire de préfecture Farnaud s’en explique pour Gap :

« - lour dissec pieis mais - : ce mot et tous ses analogues par la terminaison est d’une prononciation d’autant plus difficile, que le français et le latin ne fournissent aucun exemple à mettre sous les yeux du lecteur pour lui en donner une idée. Le son qu’il produit semble se rapprocher du français « maïs ». Il diffère en ce que, au lieu de peser sur l’i, on doit à peine le faire sentir », et plus loin, « - ére encare luenc - : ce verbe « ére » a une terminaison sourde qui n’est point celle de l’e muet français. Le son qu’il produit semble tenir à peu près le milieu entre cet e et l’a, cette observation s’applique à une foule de mots qui se terminent par un e, tels que « belle, paoiure, couentre, raoube, bague » , etc. « ére » ne peut rimer avec « père », la dernière syllabe de ce mot étant plus ouverte que celle d’ « ére ». On répète qu’on manque de signes pour marquer ces différences ».

Avec le maire d’Embrun, qui estime que « l’orthographe est exactement conforme à la manière dont les mots sont prononcés dans le pays », la graphie prend presque une apparence étrangère, particulièrement avec l’utilisation de la lettre « k ». Le prêtre de Briançon Rey précise : « l’orthographe littérale semblerait demander qu’on écrivit « qua, que, qui, quo », pour « ka, ke, ki, ko », mais il suffit de remarquer que toutes les fois que nous employons l’orthographe française, nous lui donnons le même son ».

Rey s’excuse de ne pas voir pu noter au plus près la prononciation du Queyras : « presque toutes les syllabes de cet idiome sont fort longues, ainsi que presque toutes les voyelles. On fait sentir toutes les lettres de cet idiome et on s’appesantit plus ou moins sur elles. La voix, en prononçant, semble sortir d’une poitrine très robuste et passer par une bouche très ouverte ».

Pour sa traduction « en idiome de Briançon et communes environnantes », Rey indique :

« Une audition longuement habituelle trouve néanmoins une différence de dialecte dans ces communes Briançonnaises, et même parmi les hameaux de la même commune, mais cette diversité paraît consister plutôt en prononciation brève, précipitée, longue, traînante, douce ou rude, qu’en expression : en général les villages élevés et surtout ceux qui sont situés près des eaux bruyantes, prononcent plus fortement ; d’ailleurs ces différences fussent-elles en paroles, vu leur grand rapprochement, il serait très difficile à l’oreille de les saisir, et encore plus à la plume de les exprimer. On a souligné les mots qui, en dialecte vulgaire, ont la même prononciation et signification qu’en français. Outre l’a bref et l’a long du français l’idiome de Briançon admet une autre espèce d’a beaucoup plus courte que la première et qui pour le son approche beaucoup de l’e muet. celle ci sera désignée en dessous par un trait correspondant à cette lettre ».

Ces constats montrent, à l’évidence, aux yeux de ces petits notables lettrés, l’impossibilité de faire accéder l’idiome au statut de Langue. Une langue privée d’orthographe normée ne peut que se disperser en parlers, voués à l’éternelle oralité.

Cependant, dans les régions où existent quelques modestes traditions d’écriture de l’idiome, pointe la présence, sinon la prégnance, de normes érudites.

Prégnance relative : ainsi dans le Gers [20], le secrétaire de préfecture Cazaux, après avoir noté la difficulté d’orthographier des sons simples comme les diphtongues, écrit :

« Trop peu d’auteurs ont écrit, ou publié leurs ouvrages en patois, pour que l’orthographe du dialecte gascon, qui est en usage dans le Gers, soit bien fixée ».

Le recours aux textes anciens ne lève pas les difficultés. On peut lire dans une dissertation sur le gascon envoyée par le sous-préfet de Moissac (Tarn-et-Garonne) [21] :

« Il est hors de doute que notre gascon a subi plusieurs changements. La révolution ayant détruit nos archives, je n’ai pu trouver que des titres qui dattent (sic) à peu près de deux cents ans ; et alors tous les féminins étoient en a ; ainsi l’on disoit la ribera, la pleija. Et à cette époque le patois se rapprochait davantage de l’espagnol qui conserve tous ses féminins en a ; aujourd’hui la langue française plus répandue a sans doute produit le changement dont nous parlons ».

Après avoir fait état des difficultés pour noter les patois de son département, le préfet du Puy-de-Dôme suggère un possible recours aux textes anciens [22].

Il donne en exemple « un extrait manuscrit d’une comédie en patois d’Ambert fesant partie d’un cahier copié en 1687 [23]. Ce morceau est curieux parce qu’il est ancien et renferme des traces de l’ancienne orthographe. […] Pour remonter plus haut, il serait curieux d’avoir des ouvrages écrits anciennement où l’on pût reconnaître l’orthographe esseulée du patois.

Nous n’en avons plus de traces que dans les noms de lieux et dans les noms propres, nous voyons, par exemple, que les l mouillés s’écrivent comme en gascon et en portugais par lh (Par exemple Meilhaud, écrit-il, se prononce comme Meillaud). Nous voyons encore que l’H placé à la suite du G produit en patois l’effet contraire de celui produit en français : il l’adoucit. Ainsi Langhac, Flaghac se prononcent Langeac et Flageac ».

Ainsi pointe parfois le recours, mais non avoué et non justifié, à une norme d’écriture du « patois » qui ne serait pas « phonétique » à la française.

La Provence offre aussi des exemples intéressants en ce domaine : notation hyper-phonétique rencontrée à l’occasion dans le Comtat, plaisamment conforme à la demande ministérielle, mais aussi traductions marseillaises ou varoises respectant les recommandations données par Achard dans son dictionnaire provençal de 1785 [24]. Bien que non prononcés dans ces parlers de la Basse Provence, on voit apparaître en finale les « s » des infinitifs, les « t » des participes, voire les « r » des infinitifs qui traitent l’idiome en dignité et mettent de l’ordre dans le chaos orthographique, tout en rappelant l’antique graphie de l’idiome et certaines prononciations de la Haute Provence.

Mais les notations sont aussi appliquées sans référence à une norme spécifique : c’est tout simplement, à partir de quelques observations de terrain, la prégnance de la graphie française qui joue. Par exemple dans le département du Mont Blanc, la traduction de la Maurienne note le « s » des pluriels et le « r » des infinitifs, alors, précise le préfet, que ces lettres ne sont plus prononcées que dans deux villages de la montagne [25].

Il s’agit là, on le voit, de signes grammaticaux hissant l’idiome à la dignité d’une Langue.

Mais en ce qui concerne la prononciation, d’aucuns, désespérant de pouvoir la rendre par une graphie entièrement française, utilisent, comme pour des paraboles de l’Hérault et du Gard, les notations que proposait de Sauvages dans son dictionnaire languedocien [26]. Dans des registres voisins, d’autres bricolent leurs propres recettes. Ainsi ce traducteur de la parabole en idiome vaudois (département du Pô), avec son utilisation des trémas pour noter les e muets, ou encore le prêtre Rey, de Briançon, qui écrit [27] :

« On a souligné les mots qui, en dialecte vulgaire, ont la même prononciation et signification qu’en français. Outre l’a bref et l’a long du français l’idiome de Briançon admet une autre espèce d’a beaucoup plus courte que la première et qui pour le son approche beaucoup de l’e muet. Celle-ci sera désignée en dessous par un trait correspondant à cette lettre ».

SUITE : Visions de l’idiome natal, 1807 (11)


[1] Champollion-Figeac, op.cit.

[2] Champollion-Figeac, op.cit.

[3] Statistique générale de la France, Département du Mont-Blanc, M.de Verneilh, préfet. Paris, Testu, 1807.

[4] Bibliothèque Nationale, NAF 5911, « Essai sur les proverbes usités parmi les paysans du département du Lot-et-Garonne… ».

[5] Bibliothèque Nationale, NAF 5910

[6] Statistique générale de la France, publiée par ordre de Sa Majesté l’Empereur et Roi sur les mémoires adressés au Ministre de l’Intérieur, par MM. les Préfets. Département de l’Ain. M.Bossi, Préfet. Paris, Testu, 1808.

[7] Bibliothèque Nationale, NAF 5912

[8] Archives Nationales, F 17, 1209

[9] Bibliothèque Nationale, NAF 5910

[10] Bibliothèque Nationale, NAF 5910

[11] Bibliothèque Nationale, NAF 5910

[12] Bibliothèque cantonale de Fribourg, 535, 3

[13] Bibliothèque Nationale, NAF 5911

[14] Statistique générale de la France, Département du Mont-Blanc, M.de Verneilh, préfet. Paris, Testu, 1807.

[15] Bibliothèque Nationale, NAF 5912

[16] Bibliothèque Nationale, NAF 5912

[17] B.M. Rouen, ms 183

[18] Commentaire de la parabole, repris dans Étrennes helvétiennes, 1810.

[19] Statistique générale de la France : département de la Haute-Vienne, M.L.Texier-Olivier, préfet, Paris, chez Testu imprimeur de sa Majesté, 1808.

[20] Bibliothèque Nationale, NAF 5911

[21] Bibliothèque Nationale, NAF 5912

[22] Bibliothèque Nationale NAF 5912

[23] Archives Nationales, F 17, 1209, « Extrait d’une comédie en patois d’Ambert comprise dans un cahier copié par un habitant d’Ambert en 1687 ». Le texte, en alexandrins, est une discussion entre Daphnis et Bleynot, père de Cloride…

[24] Achard, op.cit.

[25] Statistique générale de la France, Département du Mont-Blanc, M.de Verneilh, préfet. Paris, Testu, 1807.

[26] De Sauvages, op.cit.

[27] Bibliothèque Nationale, NAF 5910