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Visions de l’idiome natal, 1807 (7)
jeudi 23 octobre 2025, par
Visions de « l’idiome natal » à travers l’enquête impériale sur les patois (1807-1812) – Langue d’oc, catalan, francoprovençal (France, Italie, Suisse), Trabucaire, 2010 (7)
Suite de : Visions de l’idiome natal, 1807 (6)
Jugements sur les origines de l’idiome
En questionnant sur l’origine supposée des « patois », l’enquête amène les enquêteurs à situer, tant bien que mal, leur idiome dans une perspective historique, qui participe naturellement aussi des supputations alors répandues sur l’origine du français, supputations parfois traversées de divagations dont on peut sourire, mais qui n’en portent pas moins charge de vérité sur les mentalités du temps.
Les errements de l’origine française
Une confusion fréquente, qui dépasse les maladresses de formulation, confond la francisation présente de l’idiome avec de supposées origines françaises. Ainsi dans l’ambiguïté méprisante du sous-préfet de Die (Drôme) [1] :
« Le langage vulgaire du pays n’est exactement qu’un jargon français corrompu par le mélange de différents idiômes sans pouvoir le reconnaître par rien d’essentiel à lui-même et qui présente le type d’un langage particulier. Les idiomes dont paraît s’être composé celui de cet arrondissement sont le langage provençal qui pourrait dériver de celui des Cimbres et des Voconces, et celui des bords de l’Isère habités par la nation connue sous le nom d’Allobroges » [2].
Le préfet de la Doire qualifie de « français corrompu » le patois du Val d’Aoste dans lequel il envoie traduction de la parabole [3], et son sous-préfet d’Aoste transmet des traductions du juge de Paix de Fontainemore, pour lequel le patois local est « un dialecte tenant du français » [4].
Raisons de plus pour renvoyer au plus vite les habitants du Val d’Aoste vers le vrai français…
Cette origine française de l’idiome est cependant assez rare. La plupart des observateurs ramènent tout naturellement la francisation de l’idiome à la prégnance du français.
Ainsi lit-on dans les observations acompagnant la traduction « en patois du canton de Saint Amand Lallende » (Puy-de-Dôme) [5] :
« le patois est un mélange de français, latin, et italien ; mais les tournures françaises y dominent ainsi que le fond de cette langue par le commerce fréquent de ceux qui parlent le patois et le français ».
Propos souvent répété, sous des formes diverses, dans nombre de départements. On en trouve des exemples dans tous les chapitres de cet ouvrage.
L’origine celtique
L’origine gauloise de l’idiome semble une évidence pour nombre d’observateurs. En mystérieuse compensation de destin, la conscience dialectale humiliée de ces notables, grands ou petits, est ainsi quelque peu revalorisée. On ne s’en étonnera pas quand on sait de quelle faveur jouissait la supposée origine celtique du français… De nombreux érudits provinciaux sont membres de l’Académie Celtique, avec laquelle Coquebert a des liens étroits. Comme Champollion-Figeac, ils célèbrent ces Gaulois qui avaient fait trembler Rome :
« Ce ne sera plus exactement à travers le prisme des préventions romaines que nous étudierons les origines françaises » [6].
Si pour bien des Français, la France éternelle était déjà dans la Gaule, dans les régions méridionales à idiome, cette exaltation assumée se double de l’émouvant souvenir d’un autre destin national brisé par le conquérant. Le Français, le « franchimand » conquérant brutal des régions du Sud. Conquérant auquel malgré tout on ne cesse de vouloir s’identifier, comme les Gaulois vaincus s’étaient voulus Romains.
L’origine celtique de l’idiome natal est ainsi ordinairement avancée, mais sans preuves véritables.
Dans le Sud-Est, nourris des références obligatoires (Bouche et Achard [7]), les enquêteurs l’affirment avec force. Pour Fauchet, préfet du Var, « Le celte est donc le radical de la langue de Provence » [8]. Incidente significative : après publication du récit de sa visite dans le Var [9], le Parisien Millin se fera vertement tancer par un anonyme érudit dracénois (sans doute Turrel, informateur du préfet pour la Statistique et l’enquête) [10] : “M.Millin a méconnu le radical primitif” du provençal. Le malheureux Millin avait en effet recopié trop vite son Bouche en présentant le provençal comme “un mélange de mots grecs, latins, allemands, arabes, espagnols, italiens et de français moderne”, en omettant le celtique cher à Bouche et à Achard. L’anonyme le renvoie à l’évidence du Dictionnaire d’Achard.
Fervent tenant de l’origine celtique lui aussi, le pasteur vaudois Bridel, membre correspondant de l’Académie celtique [11].
De cette origine celtique, la montagne serait butte témoin. L’ignorance de la langue gauloise fait que l’on s’en tient à des affirmations péremptoires sur l’origine celtique de tel ou tel mot, avec parfois des confusions stupéfiantes à propos de termes dont l’origine latine devrait être évidente pour des enquêteurs éduqués, et donc latinistes.
On est frappé par le peu de cas que fait par exemple le préfet du Var de l’intervention latine sur ce substrat celte [12] :
« On parla le celte, en Provence, jusqu’au quatrième siècle. A cette époque, les Phocéens, plus répandus, firent connaître le grec et les Romains apportèrent la langue latine ; le langage s’adoucit par ce mélange, mais il devint moins pur […] Il suit, de tout ce que nous venons de dire, que le fond du langage est le même dans tout le département, et principalement basé sur le celte ».
Tout tenants qu’ils soient de l’origine celtique, nombre d’enquêteurs la nuancent avec bon sens en prenant en compte l’influence des peuples qui, une fois disparue l’indépendance gauloise, se sont succédés sur le territoire, les Romains au premier chef.
Ainsi, à Chambéry, le préfet du département du Mont Blanc [13] ne saurait considérer le parler de la Savoie comme une vraie langue, et en donne pour preuve, qui lui apparaît évidente, son absence de pureté originelle. L’idiome local, dans toutes ses variétés, n’est que le résultat d’un métissage linguistique : « Il seroit difficile de lui assigner un genre, parce qu’il participe de différens idiomes ». Mais la part du latin apparaît évidente :
« La langue latine est celle avec laquelle le patois du pays a le plus d’analogie, du moins quant aux expressions ; on pourra en juger par les exemples qui suivent ».
Cette part plus ou moins important du latin lui paraît pouvoir expliquer les différences entre les dialectes :
« Le langage de la Maurienne est celui qui offre le plus de mélange : on y retrouve beaucoup de mots qui appartenoient autrefois à l’italien et au françois. Sa prononciation est prompte et presque aspirée. Le patois des Tarins, ou des habitants de la Tarentaise, est plus doux ; ses terminaisons sont presque toutes latines ou italiennes. Dans l’arrondissement d’Annecy (excepté les communes des cantons de Faverges et d’Ugine, les plus rapprochées des arrondissemens de Moûtiers et de Chambéry), le langage diffère sensiblement de ceux de la Tarentaise et de la Maurienne. Auroit-il conservé, comme on le prétend, plus d’analogie avec le langage des Celtes et des Bourguignons ? Voilà ce qu’il est difficile de dire tant qu’on ne sera pas d’accord sur la langue que ces peuples parloient.
Le patois de l’arrondissement de Chambéry participe du latin et du français : ce mélange des deux langues si différentes pour la grammaire et par la prononciation, malgré leur rapport dans les mots, est peut-être ce qui donne à ce langage quelque chose de rude et d’irrégulier. Il renferme plus de mots français que ceux des autres arrondissemens ».
Origine latine
A priori, on pourrait penser que cette origine latine ne ferait aucun doute. Doit-on s’étonner qu’il n’en aille pas ainsi pour tous ? Ce serait sous-estimer l’impossibilité mentale de classer ensemble l’idiome péjoré et le noble latin, base de toutes les études… Un latin à partir duquel on demande pourtant de traduire la parabole en patois, le ministre l’avait demandé et bien des envois en attestent, avec leur disposition en trois colonnes, texte latin, texte français, texte patois..
Mais enfin le latin intervient souvent en source de l’idiome, voire source essentielle, bien que rares sont les enquêteurs qui fondent leur conviction d’une étude appuyée d’exemples, de l’évolution du latin à l’idiome, comme à Valence, Nantua, Albi ou Chambéry, et même dans des cantons ruraux, à partir du vocabulaire le plus ordinaire, comme dans le Puy-de-Dôme [14] :
Arrondissement de St Amand Tallende : « traduction en patois du canton de Saint Amand Tallende, Observations préliminaires :
Quelques mots patois sembleraient clairement dériver du latin. Fendre la terre pour la première fois se dit en patois preiceindre, évidemment issu de prescindéré. Arrête-toi bœuf se dit en patois stabos. C’est le latin lui même, &c. ».
L’envoi du maire d’Aigueperse (Arrondissement de Riom, Puy-de-Dôme) [15] témoigne d’une très claire vision de l’origine latine de l’idiome, appuyée d’exemples plus ou moins fondés. Les très nombreuses notes en marge de la traduction de la parabole en attestent. Par exemple :
« Un vedet gras – Généralement on dit vedet dérivé de vitellum ; la touche t s’adoucissant en d ; mais on dit souvent viaugras se rapprochant ainsi de l’expression française que l’on sait être de grand usage.
Quarre – c’est quarere du latin
Dans notre patois « gin » signifie plutôt « rien » que « ne pas », il pourrait bien dériver de nihil que les latins prononçaient nichil comme le prononcent encore les italiens ; si cela est il y aura eû transposition de lettres, comme il arrive souvent, quand un mot passe d’une langue à l’autre, et la touche ch aura été adoucie en g »
Michel d’Eyguières écrit du provençal des Bouches-du-Rhône [16] :
« Langue du pays. La Langue du pays est un mélange du gaulois que parlaient nos ancêtres, du grec qu’on parla à Marseille pendant plusieurs siècles, et dans les colonies qu’elle établissait peu à peu dans l’intérieur de la Gaule, et enfin du latin que parlaient les anciens Romains. C’est même le latin qui domine aujourd’hui, mais un mauvais latin gâté encore par des termes italiens et catalans, d’un latin corrompu aussi, et qui se glissèrent dans la langue provençale pendant que des souverains de Provence, le furent en même temps de Naples, de Barcelone, etc ; tels que la reine Jeanne de Naples, Bérenger, comte de Barcelone, etc ».
Dans la Drôme, pour l’érudit sous-préfet de Montélimar, le patois « est toujours un langage dérivant du latin et de l’italien ».
Le pasteur Delille écrit à Valence (Drôme) [17]
« Mettant de côté les discussions qui ont eu lieu entre les philologues sur l’origine des langues, il paraît prouvé que l’esclavon, l’allemand et le latin, ont produit les langues parlées actuellement en Europe. De l’esclavon dérivent tous les idiômes des peuples qui habitent les pays les plus orientaux de l’Europe. De l’allemand, tous ceux des nations qui habitent le centre ou les pays septentrionaux ; du latin ceux que parlent les nations qui habitent les contrées méridionales et les plus occidentales. Il suit de ces principes que les patois utilisés dans le midi de l’Empire français, dérivent du latin ; et l’observation confirme chaque jour cette conséquence. […] En général, le patois du département de la Drôme contient un plus grand nombre de mots latins que ceux des autres provinces. Faut-il l’attribuer à son voisinage de l’Italie, ou à l’universalité de la profession agricole parmi ses habitans, profession conservatrice de la tradition de l’ancien langage & ennemie de l’introduction des mots francisés ? »
Ainsi l’idiome se retrouve situé en normalité dans une mise en perspective historique, où il ne démérite pas à côté du français, comme le montre le préfet de l’Ain, qui écrit du parler de la Bresse :
« Ce patois est un mélange de celtique, de latin et d’italien. Le celtique s’y remarque très peu, comme étant plus éloigné de sa source ; l’italien s’y montre assez souvent, et la langue latine en constitue le fonds, comme elle fait celui de la langue française qui en est un fille immédiate, mais cultivée et polie, tandis que le dialecte bressan est, pour ainsi dire, resté dans toute sa rudesse native » [18].
De même, Martin de Montpellier affirme avec force l’origine latine en dignité de l’idiome [19].
Le Ministre peut lire dans l’envoi du Tarn [20] :
« Le Département du Tarn ayant été successivement ou en même tems, habité par des gaulois, des Romains, des Visigots et des Francs, il en est résulté dans ce pays un langage populaire, mêlé des idiomes de ces divers peuples, dans lequel néanmoins domine sensiblement un latin tantôt pur, tantôt corrompu, qui facilite beaucoup la prononciation italienne et espagnole ».
Le préfet du Puy-de-Dôme est très clair [21] :
« Le langage auvergnat n’est qu’un des nombreux idiomes populaires nés de l’usage vulgaire du latin, et difficilement on y trouverait aujourd’hui autre chose que du latin corrompu, tout à fait privé de syntaxe et fortement mélangé de mots français anciens ou nouveaux qu’une communication continuelle y a introduits ».
Et le traducteur de Soye (Puy de Dôme) après avoir souligné l’infinie variation des parlers, n’en avance pas moins [22] :
« Partout l’observateur attentif reconnaîtra les traces de la langue latine, mais elles sont tellement défigurées que peu de personnes sont capables de les démêler ».
Le préfet de la Haute-Vienne précise dans la statistique qui suit l’enquête [23] :
« L’idiome du pays est la langue romance très corrompue ; il a conservé un grand nombre de mots latins, et même des phrases entières de la basse latinité » [24].
Une vision intéressante pour se démarquer des parlers d’Oïl est proposée par l’enquêteur de Nantua (Ain) [25] :
« L’on voit par la correspondance des mots patois, latins et françois que celui du Bugey dérive presqu’entièrement du latin, et que dans beaucoup de mots il dérive aussi d’un mélange de françois. Cette dérivation de la langue latine est un monument du long séjour que les Romains ont fait dans cette contrée qui faisoit encore ainsi que les autres païs qui avoisine [sic] le Rhône partie de l’empire d’occident long-tems après que les Francs et les Bourguignons eussent envahi la partie septentrionale des Gaules, la langue latine continua à être la seule de cette contrée ; mais lorsqu’enfin elle fut envahie ensuite par les barbares, le mélange des deux langues altéra insensiblement la langue maternelle, et l’amena à ce degré de corruption qui a produit l’idiome que l’on parle aujourd’hui dans nos campagnes ; L’on voit que plus les païs de la France s’éloignent des rives du Rhône plus ils perdent de leur rapport avec la langue latine pour se rapprocher de la celtique et de celles que les peuples du nord y apportèrent, ainsy le patois bressan commence à présenter un éloignement sensible et sur les bords de la Saône l’on remarque dans l’idiôme beaucoup de mots arabes parce que des peuplades de sarrasins s’y fixèrent après qu’ils eussent été défaits par Charles Martel [26], et ce rapprochement avec le latin disparoit d’une manière encore plus marquante dans le barozaï ou patois bourguignon ».
Opposition donc, qui ne joue pas que dans le Sud profond, des régions à idiome plus durablement marquées par la présence latine que les pays d’Oïl, comme la Bourgogne, où l’influence des envahisseurs germaniques prime… À cet égard, le parler bressan apparaît donc déjà moins pur que celui du montagneux Bugey, qui tient du latin.
Notons, pour la petite histoire, que la passion de l’Antiquité et des lectures mal digérées font que certains enquêteurs donnent au grec la primauté sur le latin, tel le prêtre Rey (Briançon et Queyras) :
« Il paraîtrait que le Grec fut primitivement la langue du paÿs, qu’à celui-ci succéda le latin, au latin le français mêlé d’un peu de provençal, et l’idiome vulgaire de chaque vallée et de chaque commune retint plus ou moins des expressions, des accents, des terminaisons de ces trois langues ; plutot on latinisa, ou grecqua ou provensa le français déjà sorti du latin.
Les vallées isolées et éloignées sembleraient avoir conservé plus de rapport avec le grec en terminant presque tous leurs mots vulgaires par les syllabes « o, aux, aoux, ou, oux, as » que les communes plus à portée de se familiariser journellement avec le français ».
Mais, plus que les thèses de l’origine latine ou de l’origine celtique, qui donnent à l’idiome une nature relativement cohérente, c’est la thèse omniprésente du mélange qui l’emporte empiriquement. L’idiome serait le fruit d’un mélange de celte et de latin, troublé ensuite par les strates successives d’invasions, germaniques au premier chef.
Thèse qui apparaît à la plupart des enquêteurs comme une affirmation de bon sens historique.
Selon le sous-préfet de Nyons :
« Un habitant éclairé du canton du Buis, qui a fait des remarques sur l’idiôme du pays, prétend que les patois utilisés dans le Midi, sont un mélange de l’ancienne langue celtique, qui en fait le fond principal, de latin et d’allemand. Voici comment il s’explique :
Les Romains ayant conquis la Gaule y établirent des colonies indépendamment des nombreuses armées qu’ils entretenaient pour la conservation de leurs conquêtes. Les indigènes durent adopter plusieurs expressions et même des tournures de phrases utilisées par le vainqueur. Cependant le fond de la langue s’est conservé. Les articles dont les Romains ne faisaient point usage et qui venaient probablement du commerce des villes maritimes méridionales avec les Phéniciens et Grecs tinrent contre les terminaisons latines, il ne resta des Romains que des mots dérivés de leur langue.
Les Francs ayant ensuite envahi la Gaule durent encore altérer l’idiôme national. Le nombre de mots qu’ils naturalisèrent est moins grand que celui des mots latins introduits avant eux, mais ils apportèrent une prononciation différente pour quelques lettres, telles que CH mises ensemble qui se prononcent en patois à peu près comme en allemand les trois lettres SCH. Quoique à cette remarque que le langage populaire, le languedocien excepté, est dans les provinces méridionales naturellement dur à prononcer, par rapport à l’analogie qui existe entre cet idiôme et l’allemand ».
Traitant de son parler d’Embrun (Hautes Alpes), et généralisant à l’ensemble du département, Dongois écrit [27] :
« Ce patois est sensiblement, aux yeux de celui qui en a l’usage, un mélange de latin et de celte. C’est la langue Romaine ou Romance, se rapprochant un peu plus du Français. La manière de conjuguer les verbes est la même qu’en latin. Ce patois n’admet pas les pronoms personnels avant le verbe. La seule terminaison des mots indique le temps et la personne. […] La prononciation dure de beaucoup de finales, et la quantité de consonnes qui composent ces finales dans beaucoup de mots, sont étrangères au latin ; c’est une suite du mélange d’une langue du Nord ».
Dans le Lot-et-Garonne, l’érudit Lacoste écrit [28] :
« La langue patoise du Lot-et-Garonne s’est enrichie aux dépens des Celtes et des Gaulois, premiers possesseurs des pays où elle domine : aux dépens des Romains qui les conquirent ; des Francs qui les subjuguèrent ; des Arabes ou Maures qui les ravagèrent ; des Alains et Gots qui laissèrent des monumens de leur goût bizarre ; des Anglais qui les possédèrent plusieurs années [29] : aux dépens enfin des Espagnols qui les avoisinent ».
Dans l’Isère, Champollion-Figeac [30], pourtant partisan du substrat celtique de la langue des montagnes (il en dresse un impressionnant et discutable lexique), reprend pour Grenoble les propos de la Statistique de l’Isère où Perrin Dulac écrivait [31] :
« La langue que l’on parlait dans les états qui composaient l’ancien Dauphiné, avant leur cession à la France, paraît être un mélange bisare (sic) de latin, de provençal, et de tous les idiomes septentrionaux des différens peuples qui étaient venus l’habiter. Le testament de Guygues Alleman, seigneur d’Uriage, en 1275, rapporté dans l’histoire du Dauphiné, de Chorier, page 837, [1674] le fera suffisamment connaître. Cet auteur assure que c’était alors le langage de la cour, et qu’il a beaucoup de rapport avec celui que l’on parlait encore de son tems dans les environs de Grenoble ».
On conçoit facilement que cette thèse du mélange, reprise et gauchie de façon péjorante, particulièrement par des préfets étrangers au département, ne soit pas innocente. Si l’idiome est fruit du hasard des invasions, des superpositions de langage, des contingences géographiques ou climatiques, il n’en est que plus éloigné du statut de langue, et, partant, il n’en doit que plus disparaître devant la Langue française, outil de la logique : abandonner l’idiome est un pas vers la civilisation.
Dans les Hautes-Alpes, le secrétaire général de la préfecture, Farnaud, écrit en 1806 du parler du département, « qui prend son origine dans l’ancienne langue celtique » :
« Cet idiôme aujourd’hui est un mélange de Celte, de Grec, de Latin, d’Italien, d’Espagnol et de Français » [32].
Farnaud ne l’en dévalorise pas pour autant.
Mais l’année suivante [33], après avoir curieusement présenté la perversion de l’innocence native des Hauts Alpins comme première conséquence de cette introduction de la civilisation pour laquelle le préfet œuvre si fortement, l’Annuaire de 1807 rédigé par deux chefs de bureau de la préfecture, Hory et Michel, gauchit le propos de Farnaud : « Un mélange bizarre, de Celte, de Grec, de Latin, d’Italien, de Français, d’Espagnol est le langage dominant ».
Le mot « bizarre » marque le glissement vers la péjoration, héritée de publications antérieures à la Révolution, comme celle du curé Albert, et va justifier la demande d’extirpation qui suivra bientôt [34]. Le mot peut aussi induire le pittoresque, ce dont le préfet ne se fera pas faute ultérieurement [35].
La notion de mélange peut tirer vers le bas, mais aussi, bien plus rarement, vers le haut. Ainsi Michel d’Eyguières écrit du provençal [36] :
« Ce mélange en fit une langue particulière, toujours riche et remarquable par une infinité de termes exprimant seuls des choses, qui en nécessitent plusieurs dans la langue française ».
Naturellement, la notion de mélange entraîne aussi des interrogations ébouriffées. Et bien des observateurs, irrités de ne pouvoir classer véritablement des parlers sans prestige, recourent aux exotismes troublants, et parfois quelque peu surprenants, de l’étymologie.
Passons sur les fantaisies du préfet des Hautes-Alpes pour qui les noms de lieux terminés par « ouse » (« Dormillouse ») rappellent l’allemand « hauss » et l’anglais « house ».
Le préfet du Puy-de-Dôme écrit un peu plus sérieusement [37] :
« S’il existe des mots goths, il faudrait les chercher plutôt dans le nom des montagnes, des rivières, des villages, que dans les objets d’un usage vulgaire ; et ces mots se retrouvent également chés nous et dans la plupart des langues modernes. Ainsi la dénomination de « puy » qui est donnée ici à toutes les montagnes et que le latin monastique a traduit par « podium », est la même que le mot « poëy » qui dans les Pyrénées exprime toute espèce d’élévation de terrain, et qui se retrouve en français dans le mot « appuyer » dont la signification est actuellement si détournée. De même le mot « cheïre » qui s’applique ici aux contrées couvertes de laves inégales, âpres et hérissées est le mot « sierra » employé en Espagne pour désigner toutes les chaînes de montagnes et ne diffère pas du mot « sarral » qui dans les Pyrénées septentrionales a une valeur analogue. Des recherches exactes, au reste, trouveraient dans le patois d’Auvergne quelques mots indigènes dont l’usage est bien étendu dans les dialectes analogues. « Banne » qui signifie corne et qui s’applique par métaphore à certains rochers élevés, voisine « horn » qui a la même signification en allemand, est joint au nom d’une partie des pics des hautes alpes, « Banne », dis-je, est un mot que je ne connais jamais dans les parlers romans dont j’ai l’intelligence.
Mais pour se livrer à des recherches de cette nature, il faudrait posséder parfaitement les dialectes de ce païs ou avoir des livres écrits dans cette langue sur des matières qui exigeassent l’usage de la plupart de ces mots. Nous n’avons dans ce genre que ce que j’ai l’honneur de transmettre à votre Excellence. Tout est récent, et par conséquent peu propre à nous tracer les véritables linéamens de ce langage depuis si longtemps modifié par les communications ».
Les intuitions du préfet, vite détournées en fantaisies étymologiques, sont exprimées de façon plus pertinentes par l’enquêteur de Nantua qui dit de sa traduction de la parabole [38] :
« Aussi ne voit on pas dans cette traduction des mots d’origine celtique ; ce n’est pas qu’il ne s’en rencontre un grand nombre dans notre patois ; mais on les trouve dans des noms propres ; dans ceux des choses et des localités ».
Ce constat de la diversité des origines, ramenées principalement au celte et au latin, et péjorées dans la notion de mélange d’influences ultérieures, peut évidemment tirer les observateurs vers la particularisation du parler local. Mais, en focalisant sur l’origine latine, ce constat pousse à la réflexion sur la place de ce parler dans les réalités linguistiques du présent., et fonde la notion de « langue romane », qui fera florès au XIXe siècle,
[1] Bibliothèque Nationale, NAF 5910
[2] Dans sa réponse à Grégoire, le chanoine Colaud de la Salcette affirmait déjà depuis Die que le patois de la Drôme « dérive en totalité du français ».
[3] B.M.Rouen, ms 721
[4] Bibliothèque Nationale, N.A.F 5910
[5] Bibliothèque Nationale, N.A.F 5912
[6] Champollion-Figeac, op.cit.
[7] C.F.Bouche, Essai sur l’Histoire de Provence, Marseille, 1785, lui même inspiré de la Chorographie de H.Bouche, Aix, 1664. (Achard), Dictionnaire de la Provence et du Comté-Venaissin, dédié à Monseigneur le Maréchal Prince de Beauvau, Par une Société de Gens de Lettres. Tome Premier, contenant le Vocabulaire François-Provençal. Tome Second, contenant le Vocabulaire Provençal-François. Marseille, Mossy, 1785.
[8] Description abrégée du Département du Var, par le citoyen Fauchet, Préfet, Paris, an IX, (1801). Ce texte est repris sans changements dans Statistique générale de la France,…Département du Var. M.Fauchet, Préfet. Paris, Testu, 1805.
[9] Millin, Voyage dans les Départemens du Midi, Paris, 1808.
[10] “En obtenant que son projet de parcourir la France fût converti en mission spéciale, M.Millin a contracté sans doute et plus étroitement encore l’obligation d’être vrai et exact : il ne peut donc s’offenser si des extrémités les plus reculées de la France, on ose l’aider à remplir sa tâche officielle”. Observations d’un Provençal sur le voyage de Mr.Millin dans le département du Var, fesant partie des tomes 2 et 3 de son Voyage dans le Midi de la France. B.M.Draguignan, ms M 24.
[11] Bridel se ralliera ensuite à l’origine latine, sous l’influence de Raynouard, dont il sera le correspondant vaudois.
[12] Fauchet, op.cit.
[13] Statistique générale de la France, Département du Mont Blanc, M.de Verneilh, préfet. Paris, Testu, 1807.
[14] Bibliothèque Nationale, NAF 5912
[15] Archives Nationales, F 17, 1209
[16] Statistique du Département des Bouches-du-Rhône, par Joseph-Etienne Michel, (d’Eyguières), administrateur de ce département pendant les années 1790, 1791 et 1792, membre de la société académique des sciences de Paris, Paris, Valade, an XI, 1802.
[17] Bibliothèque Nationale, NAF 5910
[18] Statistique générale de la France, publiée par ordre de Sa Majesté l’Empereur et Roi sur les mémoires adressés au Ministre de l’Intérieur, par MM. les Préfets. Département de l’Ain. M.Bossi, Préfet. Paris, Testu, 1808.
[19] Bibliothèque Nationale, NAF 5914
[20] Bibliothèque Nationale, NAF 5912 – « De l’idiome patois ou populaire du département du Tarn » .
[21] Bibliothèque Nationale, NAF 5912
[22] Bibliothèque Nationale, NAF 5912
[23] Statistique générale de la France : département de la Haute-Vienne : publié par ordre de S.M.l’ empereur et roi, M.L.Texier-Olivier, préfet, Paris, 1808.
[24] Vision qui change heureusement de celle envoyée à Grégoire par la Société des Amis de la Constitution (Limoges) : l’idiome local, aux origines celtiques, offre des analogies de sons avec les parlers de Tahiti et de l’Asie, ce qui n’est pas étonnant, puisque les Celtes sont venus d’Asie, mais n’en rend que plus urgente l’éradication de ce langage barbare !
[25] Bibliothèque Nationale, NAF 5910
[26] Sur cette supposée origine arabe, cf. René Merle, « Autour de l’enquête sur les patois de 1807. Conscience de langue : vers l’éclatement ou vers l’unité ? L’exemple de la Bresse », Lengas revue de sociolinguistique, 60, 2006.
[27] Bibliothèque Nationale, NAF 5910
[28] Bibliothèque Nationale, NAF 5911
[29] L’influence anglaise est également signalée en souvenir de l’ancienne occupation dans plusieurs départements : Lot-et-Garonne, Aveyron. Elle est aussi évoquée à partir du mot « franchiman ». Cf . infra, ch.IX.
[30] B.M.Rouen, ms 183
[31] Description générale du département de l’Isère, par M. Perrin-Dulac, Grenoble, Allier, 1806.
[32] Annuaire du département des Hautes-Alpes pour 1806, Gap, Allier.
[33] Annuaire du département des Hautes-Alpes pour 1807, Gap, Allier.
[34] Cf. infra : ch.XII, le dictionnaire de l’abbé Rolland.
[35] Cf. infra XI : la publication du préfet en 1810.
[36] Statistique du Département des Bouches-du-Rhône, par Joseph-Etienne Michel, (d’Eyguières), administrateur de ce département pendant les années 1790, 1791 et 1792, membre de la société académique des sciences de Paris, Paris, Valade, an XI, 1802
[37] Bibliothèque Nationale, NAF 5912
[38] Bibliothèque Nationale, NAF 5910