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Thèse – La Restauration, 1814-1830 - (3) - Diouloufet, 1819.

mercredi 13 mai 2020, par René MERLE

René Merle, L’écriture du provençal de 1775 à 1840, inventaire du texte occitan, publié ou manuscrit, dans la zone culturelle provençale et ses franges, Béziers, C.I.D.O. 1990, 1030 p. Texte intégral et corrigé de la thèse soutenue en 1987.

L’impasse politique et la création compensatoire.

En annonçant la quatrième livraison de la Ruche Provençale, très sage revue française de l’Académicien de Marseille Jaffret et de ses amis, le Journal de Marseille [1]signale la publication d’une “imitation très piquante en vers provençaux de la Laitière et le pot au lait, par M.Diouloufet”. La pièce inaugurait une durable présence provençaliste de l’Aixois dans la Ruche. Nous en présentons par ailleurs un certain nombre d’aspects. Mais, outre son affirmation en fabuliste et conteur provençal au delà du registre d’exultation ultra, l’année 1819 va être pour le sous-bibliothécaire d’Aix celle de la publication d’un véritable livre en provençal, placée sous le patronage de Raynouard, et, corrolairement, la réintroduction dans l’écriture du provençal moderne d’un certain nombre de traits de la graphie classique. Le livre est en chantier depuis au moins l’année précédente [2].

Pour les renaissantistes à venir, la publication des Magnans (les vers à soie), est d’une importance fondatrice : “Choisir un tel sujet, c’était du premier coup trouver la véritable voie où devait, pour arriver à son but, s’acheminer la poésie provençale” écrit Ripert [3].

Cette année 1819 est aussi celle où Diouloufet écrit une de ses plus violentes poésies politiques, l’Epitro à M.Guigou, qu’il ne pourra faire publier avant 1824, et encore seulement en se couvrant d’une entreprise charitable. Guigou, premier vicaire de l’archevêque d’Aix, est chef de file de la fraction ultra, et minoritaire, du clergé local. Diouloufet se plaint à lui de l’air du temps : le gouvernement n’a pas tenu ses promesses, les enthousiasmes ultras de 1815 sont trahis.

L’ya a plus de bono fé, de candour doou vielh agi,

Mai tout es desgalhat, à la villo, au villagi ;

.....

Helas, beou temps passat de pax, de counfianço,

Quand poudiam se moustrar home de bèn en Franço,

Estre franc chivalier, vengear Diou et sa lei,

Senso bretounegear, cridar : vivo lou Rei !

La jeunesse, mal éduquée par les écoles et par l’université, perd la foi, complote avec les Libéraux, critique les Classiques (Diouloufet est, fondamentalement et logiquement, à la fois anti-libéral et anti-romantique [4]). Le peuple, les paysans mêmes, chose inimaginable, perdent leur candeur native. Le matérialisme bourgeois triomphe, “Plutus es lou grand diou que gouverno la Franço”, l’intérêt personnel, le luxe et le vice avec lui.

Diouloufet, “toun ultrà Troubadour” comme il se présente à Guigou, a la nostalgie d’un siècle de Louis XIV où “cadun avié la fé, la lei”, si bien qu’on traite ce siècle majeur de “cagot, de siecle d’esclavagi”. Il reproche au gouvernement son hostilité aux ultras :

Vous vesias rebutat et perdias la partido ;

Surtout s’avias istat Vandéen, emigran.

Et l’ancien émigré conclut par un violent appel à la répression. On a bien rogné les dents au singe qui mordait. Pourquoi ne pas faire de même aux libéraux ? :

Ah ! se lou Rei voulié faire ansin au mechant,

Li rougnar arpo et dent, se n’en veirié pas tant.

Les Magnans, et leur unanimisme provençal proclamé, ont donc pour double inquiétant cette poésie de guerre civile. Ils compensent la déception politique, et leur prise en compte par l’Académie d’Aix et la bonne société est en quelque sorte aussi le prix payé au silence sur la poésie politique, impubliable. La crispation ultra-royaliste occultée est d’une certaine façon à l’origine de l’entreprise littéraire apolitique, et triomphante.

La proclamation des Magnans.

Elle est faite, publiquement, lors de l’annuelle séance publique de l’académie d’Aix, et le président la place, comme la production de ses “troubadours” (français), sous le signe du refus de la politique [5] : “J’arrive chaque année, avec un nouvel empressement, au compte que je dois vous rendre des productions de nos modernes Troubadours. Souvent gaie, toujours ingénieuse, leur poésie a quelquefois charmé les ennuis, qu’une politique rembrunie semble prendre à tâche de répandre dans toutes les réunions, et dont heureusement la société académique d’Aix a presque toujours eu le bonheur d’éviter les atteintes”. C’est d’une certaine façon signifier à Diouloufet la fatigue et la gêne que causent sa poésie ultra.

Après l’évocation des poésies françaises de MM.d’Adaoust, d’Arbaud-Jouques, Audiffret, Bosc, de Coëtlogon, Diouloufet, de Montmeyan, de Stassart, il ajoute :

“Mais je ne puis me défendre de rappeler le charmant poëme provençal, sur les vers à soie, que son auteur, M.Diouloufet, cédant aux sollicitations de ses amis, s’est enfin déterminé à publier. Je dois laisser au public éclairé, qui jouira bientôt de cet ouvrage, le soin de l’apprécier. Je me bornerai à observer que ce n’est pas seulement par l’élégance naïve du Langage, par la fraîcheur du coloris, par le choix heureux des expressions, et par l’intérêt des épisodes que se recommande ce poëme ; mais que, vraiment didactique, il présente les préceptes les plus exacts et les plus propres à assurer le succès des soins que l’économie domestique et rurale doit consacrer à cette précieuse génération d’insectes ; de telle sorte qu’en prenant pour guide ce poëme seul, auquel l’auteur a eu soin d’ajouter en note toutes les explications que le texte peut exiger, la bonne ménagère pourra se passer de tous les autres moyens d’instruction, pour retirer de cette lecture autant de profit qu’elle lui procurera de plaisir.

J’ajouterai qu’un littérateur très distingué de la capitale, d’autant meilleur juge d’un poëme en langue provençale, qu’il est provençal lui même, M.Raynouard, secrétaire perpétuel de l’Académie française, s’intéresse tellement au succès de cet ouvrage, que non-seulement il en a examiné le manuscrit, mais qu’il se donne encor la peine d’en corriger les épreuves, qui lui sont régulièrement envoyées par la poste”.

Or ce jour là, Diouloufet lit aux académiciens une fable et un conte en vers français, signe qu’il n’a pas encore choisi l’expression troubadouresque monolingue. Mais il lit aussi l’Epitro à Moussu Raynouard, qui va être doublement publiée en 1819, et dont le ton contraste fortement avec la présentation des Magnans par le président.

Le texte est un véritable manifeste linguistique, qui marque, dans la reprise et l’affirmation exaltée des thèmes antérieurs de Diouloufet, une rupture décisive avec l’expression française, et l’affirmation, formelle, d’un nationalisme provençal vindicatif. L’hommage à Raynouard est déjà, à travers la louange de son Choix des Poesies originales des Troubadours, un hommage à la langue du midi injustement méprisée aujourd’hui par Paris, honteusement abandonnée par les Provençaux eux-mêmes. Diouloufet commence par saluer l’oeuvre de Raynouard :

Voueli m’en aquittar en lenguo de Troubaire,

En Prouvençau, qu’a tort nous an boutta de caire ;

Mai tout n’es pas pardut ; ta plumo l’a destria,

Dins de moulouns de mots ; ello l’a espepiounat ...

Suivent les titres de gloire de la langue, développés longuement en français dans la préface des Magnans, et ici en provençal : c’est la reprise des thèmes provençalistes du 18e siècle, ceux-là mêmes que Portalis avait développés devant la société académique : les muses de Provence, nées avant les muses françaises, ont donné la rime à l’Europe, et les Troubadours ont fait de la langue d’oc la langue du plaisir

Diouloufet propose alors la spécificité de la langue d’oc, douce et violente, énergique et naïve, thème ancien qu’il complète, pour la première fois, d’une dévalorisation du français, dont les ressources sont moindres, et d’une dénonciation de la dominance diglossique, dans la déréliction de la défaite :

Quand piey voou, cadenoun, bramar, se querellar,

Nouestro lenguo es pas bretto et vous fa tremoular,

Ello aganto, derrabo et boutto en millo peço,

Boutta ... soou pas cantar rèn que sus la memo esso ;

Autant soou tetar doux, quand aquo es de besoun,

Autant puis quand lou foou s’anisso, es un demoun ;

De viagi, coumo dien, bramo coumo uno esglari,

Chiquo et debuilho bèn s’aquo li es necessari ;

A de mots, d’expressiens que lou frances n’a pas,

Lou grec et lou latin li an legua seis appas.

Venès sus nouestro plaço ausir leis repetièros,

Escoutas lou sagan de nouestreis peissounièros,

Vè ! dins seis bargearies ; bessai que Ciceroun,

Ou lou grand Demousthèno, aurien pres la liçoun.

Et qu’es lou franciot, vo, veguen à soun caire ?

Un galant espautit, un fifi, qu’un charraire ;

Et rèn qu’un soulet mot de nouestre prouvençau

Li n’en fa susar dès per dire soun egau :

Es uno lenguo guso et fa sa pimparado,

Mi fa cènt virovoous per dire sa pensado ;

Lou fou escrioure ansin, lou prounounçar en siei ;

Mudo souvent d’habi, de jouine devent viei,

Et Misè Perqui-pas, tremouelo de mau dire,

Fa que testounegear, cregne de faire rire ;

Bretounegeo, poou pas expliquar ce que voou,

Ou bèn se v’espelis, es pas coumo lou foou.

Jamai lou Prouvençau es dins aquelo peno ;

D’un fourniguie de mots vous a la gorgeo pleno,

Soun parauli se touesse, à tout poou se prestar ;

Vous escupis leis mots sènso tant s’escurar ;

Se de mots pau courous quauquo fes ecoubilho,

L’oubrier n’en a pas poou de ges d’academio.

Mai m’etègni per ren, es Paris que fa brut,

Lou paure Prouvençau fou que se croumpe un chut.

Per ma fisto ! es daumagi, et aro que l’y faire ?

Leis filhos, eis pitoues an estouffa la maire :

La lenguo qu’an parla René, Blacas, Raymound,

S’en truffo, et n’en voou pas lou mendre marchandoun ;

L’artisanotto a poou de gastar sa bouquetto,

Cres qu’en parlan frances, sera plus poulidetto,

Prefèro d’estroupiar lou jargoun de Paris,

Que parlar eme grâci aqueou de soun païs ;

A crento, n’en voou plus, leisso à la pastouretto,

La lenguo qu’an parla Petrarquo et sa Lauretto.

Le rêve passe d’une Provence qui serait demeurée indépendante, et qui aurait donc maintenu la langue que tous parlaient, à la cour comme à la ville, belles dames comme paysannes.

Et se nouestreis d’Anjou aguessoun agut crei,

Beleou lou Prouvençaou farié encaro la lei.

Aro, doou franciot cadun fa soun lengagi ;

Se parlo prouvençau tout beou just au villagi ;

Tout s’escraffo, s’ooublido et tout passo eiçi-bas,

Mai ta proso et tei vers, Raynouard, passaran pas.

La Provence refuge.

Non seulement les Magnans, que l’épître à Raynouard annonce, sont, dans leur longue présentation érudite, et souvent dans leur contenu, répétition inlassable de la profession de foi linguistique provençaliste (on peut constater que Diouloufet a lu, et bien lu, Fabre d’Olivet [6] dont il réduit l’hommage à la seule langue de Provence), mais ils sont encore, et peut-être surtout, hommage à la Provence angevine du roi René, dont le culte aixois se met alors en place.

Se parlo encar d’aqueou bouen Rei René,

Deis Prouvençaux l’Henri quatre es lou paire :

Aqui souvent quaouquo vielho grand’maire,

Lagramegean, conto soumo regnet.

Agouloupat l’hiver din sa jaquetto,

Fouero la villo, eou serquavo un cagnar,

Ounte souvent venié se proumenar,

Tout en charrant eme quauquo filhetto.

Cadun counei dins nouestro villo d’Ai

D’aqueou bouen Prince, encar la chamineio :

Soungeavo à tout, à l’Etat, à l’Agleio.

Es soun esprit pious autant que gai,

Qu’imaginet la proucessien brillanto

D’aqueou beou jour de la fèsto de Dieou.

Oh ! que plaisir per soun pople curieou,

Quand puis veguet l’enregado charmanto,

Coumpousant sant, mescladuro galanto,

D’anciens Tournois, d’amour, de devoutien,

Talo qu’adounc leis Chivaliers l’avien.

Dins aqueou temps, cadun avié dins l’amo,

Soun Dieou, soun Prince, au caire de sa Damo.

Es aqueou Rei, qu’en Prouvènço aduguet

La roso rougeo, eme la ginouflado,

Ce que voou mai, noustro vigno muscado ...

Leis amouriers lou premier l’y plantet,

Et tout soun règno un paradis fouguet ...

Et l’agi d’or èro dins la Prouvenço ...

Cette Provence est la seule qui l’intéresse vraiment, dans l’heureuse rencontre d’un monarque bon et familier, d’un peuple unanime, d’une langue d’amour unissant tous les Provençaux. Monde clos, sans contradictions, dans l’identification amniotique du pouvoir, du peuple et de la langue, cette Provence est l’idéal à jamais perdu dont la célébration incantatoire de la France des Bourbons ne peut être que substitut. On peut sourire, mais comment en faire grief à Diouloufet particulièrement quand on peut suivre à travers les générations renaissantistes le cheminement, parfois bien inattendu [7], du mythe.

Le rapport à Paris.

A ressasser l’antienne de la dignité perdue dans l’annexion française, à exalter contre la muse franciote et le parisien “badau” [8] les vertus d’un langage plus expressif, Diouloufet n’en tient pas moins à l’aval de Paris, ce Paris où il vient de séjourner quelque temps en 1818, mal à l’aise et ébloui à la fois.

“Aquestei chants soun pas fach per Luteço”, écrit Diouloufet, écartant d’emblée le rapport à la capitale et aux franciots. Mais, pourtant, outre le fait majeur que la reconnaissance de Raynouard, secrétaire perpétuel de l’Académie française, lui assure la notoriété, avec quelle insistance en demande-t-il l’intervention. Raynouard, qui avec d’autres grands noms aixois lui avait procuré les plus hauts patronages [9], est vivement sollicité de lancer les Magnans dans la presse de la capitale [10] : moins pour toucher des lecteurs de langue française que pour être connu en Provence et dans l’ensemble occitan. Quarante ans avant le lancement de Mistral par Lamartine, depuis Paris, l’Aixois attend sa reconnaissance de la capitale détestée.

“Mon triomphe est complet ici, mais je doute qu’il en soit de même à Paris, où je ne serai pas entendu de la plupart de mes souscripteurs. Quoique j’ai dit, Monsieur, que les journalistes de Paris ne diront rien de mon poëme, parce qu’ils ne l’entendront pas, cependant de graves personnages de cette ville m’ont dit qu’il conviendrait de faire un article dans les journaux de la capitale, tant pour faire connoître aux Princes le poëme qu’ils ont daignés (sic) souscrire que pour lui donner un peu de vogue, au moins dans tous les départements où la langue des Troubadours est encore entendue. Le Journal de Marseille qui l’a annoncé va en faire une mention très honorable, mais malheureusement il n’est pas très répandu. J’ai besoin d’ailleurs d’épuiser la première édition et d’en faire une deuxième, si cela est possible, pour y gagner quelque chose, car jusqu’à présent tout a été fait pour la gravure, et pour le juif Pontier qui m’a écorché vif. En tous cas, Monsieur, que vous jugiez meis pichots magnans, dignes d’un petit mot dans un journal de la capitale, je ne sais à qui m’adresser à cet effet. Hélas ! je n’ose pas vous dire, Monsieur, de vous en charger, vous avez beaucoup d’occupations et le sujet n’est pas digne de votre plume. Cependant, c’est vous qui avez eu la bonté, la complaisance de les faire éclore, vous devriez bien, Monsieur, nous auder à les faire monter [11]. Je serai trop heureux si vous vouliez prendre cette peine”.

Il revient bientôt à la charge [12] : le Comte Portalis lui a “fait le plaisir de donner connaissance de mon poème à Toulouse, Nismes, enfin aux pays où les vers à soie et le provençal sont en usage, et il n’y a pas d’autres voyes que celles de la Gazette, pourvu du moins que Messieurs les faiseurs dans leur parler gavot [13] ne s’égayent aux dépens de ma pauvre muse champêtre et timorée, et qui parle le naïf langage des Troubadours, mais le contraire arrivera si le père et l’élégant historien de nos illustres Troubadours, veut bien dire un petit mot”.

Raynouard, semble-t-il, ne montrera aucun enthousiasme particulier à défendre la cause des Magnans. S’il cautionne l’entreprise, et dans une certaine mesure en assure la réussite, il la corrige, la modère. La correspondance Diouloufet-Raynouard montre que l’académicien taille dans le vif, impose des suppressions, etc. Raynouard, pour provençal qu’il soit, ne viendra que lentement, et sur un autre registre, à des affirmations nationalitaires, et surtout il a peu à voir avec les enthousiasmes et les haines ultras de Diouloufet. Pour l’Aixois, au contraire, dans la logique de cette folie occitane qui fait coexister dans les mêmes individus de parfaits serviteurs d’un pouvoir français, de résolus partisans d’un parti hexagonal, et des nationalistes anti-français, peut se sentir d’autant plus autorisé à se défouler en provençal sa passion nationaliste qu’il est, de fait, sur le terrain politique, parmi les ultras royalistes les plus affichés.

Ce rapport à Paris se dénouera quand, après la Révolution de Juillet, le trône ne sera plus occupé par un roi selon son coeur.

Une adéquation à la société civile ?

Aquestei chants soun pas fach per Lutèço,

Aqui jamai se descoucounara,

Et ma muzetto ansin pau l’interèsso ;

Gès de journau me la critiquara ;

Entendrien pas soulamen soun lengagi,

Plus poulidt que soun parlar farot,

A fa l’emperi avant lou franciot.

Diouloufet dit, et répète, ne vouloir écrire que pour les Provençaux, et il ajoute en note : “entendrien pas soulamen soun lengagi, je puis répéter ici, et avec plus de raison, ce vers d’un ancien troubadour, qui dit : - E s’ieu chanti qui m’auzira ? - Oui, je sais que je ne serai pas entendu de tous les Français, mais je le serai de tous mes compatriotes et de toute l’ancienne et belle Provence, et ce théâtre, quoique petit, suffit à mon ambition”.

Ce public proclamé est double :

Mai bastidano et filho de villagi,

Prouvençaletto aimablo, à l’esprit gai,

Qu’amas l’amour quand es moudèste et sagi,

Eme la danso autant que lou trabai ;

M’entendres proun, iou n’en voueli pas mai.

“Nos piquantes villageoises et nos nymphes champêtres sont seules chargées de ce soin et de ce travail pénible /.../ n’écrivant que pour elles, je l’ai fait dans leur propre idiome, pour en être mieux entendu”. Pourquoi écrire en français des conseils destinés à des gens qui ne parlent pas français ?

Mais il a soin de préciser : “Je dirai ici pour prévenir toute réflexion critique, que les notes littéraires et quelques citations en langues étrangères qu’on pourra trouver dans ce poëme, sont pour les amateurs distingués de la Littérature provençale, et non pour la bonne ménagère ou les villageoises. Mon poëme étant fait pour deux classes de lecteurs, j’ai tâché de contenter tous les goûts”.

L’adéquation est problématique entre la démarche, la forme, le contenu des Magnans, et la société civile ainsi définie. Que les bastidanes et les physiocrates de l’académie aixoise s’intéressent à “cet insecte étonnant, si choyé en Provence”, personne n’en doute. Mais Diouloufet croit-il véritablement à sa fiction d’un possible public populaire ? Il n’est pas sans ignorer l’éloignement qu’ont pour les livres les villageois qu’il côtoie dans sa résidence d’été, à Rognes, et il souligne que la désaffection pour l’idiome commence à se généraliser parmi eux. Il écrit à dans l’épître à Raynouard :

Aro, uno paysano, un floou-floou de chambriero

Vous presento uno chaiso et noun pas la cadiero ;

Li parlas prouvençau respouende en franciot,

Et vous fa un maragouin (sic) digne d’un visigot.

L’artisanotto a poou de gastar sa bouquetto,

Cres qu’en parlant francès sara plus poulidetto,

Prefero d’estroupiar lou parlar de Paris,

Que parlar eme graci aqueou de soun pays ;

A crento, n’en voou plus, leisso à la pastouretto,

La lengo qu’an parla Petrarquo et sa Lauretto

L’accusation est reprise dans les Magnans : Diouloufet est un des premiers à lancer au peuple, ici sociologiquement défini, l’injonction culpabilisante et parfaitement inefficace : garde ta langue. Elle ne se maintient que dans les couches les plus humbles de la société villageoise.

A l’évidence donc, le public recherché est celui des lettrés, dans la reconnaissance de la bonne société. “Mon petit poëme leis Magnans vient enfin de paraître, et la langue des troubadours un peu négligée en Provence par le beau monde, se fait encore entendre dans nos brillans salons” écrit-il à Raynouard [14], “Mon triomphe est complet ici” [15]. De fait, le paradoxe des Magnans s’inscrit dans l’éclatante liste des souscripteurs : 126 noms, dont les Princes de France, et la plus grande partie de l’aristocratie locale, et même de Provence. Mais c’est dire aussi que les 200 exemplaires ont pris un public a priori non porteur de l’entreprise provençaliste. Sur les 126 souscripteurs, 111 nobles. Plus quelques amis et parents. Pratiquement pas d’érudits provençalistes en dehors d’Aix (Henry à Perpignan), très peu de Marseillais, d’autres Provençaux. Jauffret lui fera un accueil poli dans son journal, et il est difficile de savoir si la politesse de bon aloi de sa correspondance recouvre un intérêt véritable.

Tout plaisir d’écriture pose en retour un plaisir de lecture, qui, dans le cas de l’écriture dialectale, est d’autant plus incertain que le plus souvent l’écrivant ne sera lu que par ses pairs ou ses disciples. En 1819, Diouloufet n’a véritablement ni disciples, ni pairs.

Acte d’amour névrotique pour une langue condamnée, quelle que puisse être encore sa présence réelle, allégeance désespérée à la mort pourtant refusée, l’écriture de Diouloufet est, comme souvent en pareille matière, écriture pour le seul objet de son désir.

La légende veut qu’il ait été l’heureux époux d’une fille de propriétaires aisés. C’est d’elle qu’il tient son savoir sur les Magnans. Il lui dédie le livre :

Tu, l’Estello de toun villagi,

Moudèle plus parfèt qu’aqueou de Flourian ;

De grâcis, de vertus marveilhous assemblagi,

(Et, ce que disi eici n’es pas certo ! un rouman) ;

Courouso pastouretto, autant bello que sagi ;

Eme graciouseta recebe hui l’ooumagi

De meis pichots et febles chants ...

A travers elle, c’est une représentation de la femme inaccessible qui est poutant mise en place : métaphore de la possession véritable, de l’incarnation efficace de la langue, de l’obligatoire incarnation dans la présence féminine, réelle, charnelle. Langue Mère, certes, mais plus encore Langue-Dame, à laquelle on doit se dévouer, en attendant en retour la reconnaissance impossible, dont, faute d’une reconaissance véritable par les siens, le renaissantisme doit fonder le sens de la vie, et se donner à soi-même un aval.

Aussi bien, la réalité des artisanottos de village et des paysannes, est évacuée, au profit des pastourettos, seules encore qui, dans leurs solitudes méprisées, parlent encore sans honte l’idiome natal. Anetto devient une pastouretto, et pas seulement pour la rime. Sans extrapolations excessives, on peut suivre à travers le travail de précision du vocabulaire effectué par Diouloufet la mise en place de cette évacuation névrotique : en 1815-1816, même si le texte de la Coumplainto d’uno Bargièro su l’Oouragi qu’eissuguerian en Prouvenço, en Abriou 1815, hésite entre les deux acceptions, Bargiero, Pastouretto, c’est le choix du mot usuel qui prime dans le titre. En avril 1839, Avril, bon témoin sans recul ni malice du senti populaire de la langue, écrit dans son dictionnaire : “Pastoureou, Pastouro : berger, bergère, gardien de troupeau, de bêtes à laine. Il n’est d’usage qu’en poésie”. En 1829, rééditant sa complainte, Diouloufet en modifie ainsi le titre : L’Oouragi, ou leis plants d’uno jouino Pastresso Prouvençalo pendent leis cent jours.

Bien évidemment, il y a là travail de dignification du langage dans le retour aux formes pures, dignification poétique dans la grâce pastorale de ces milieux populaires parmi les plus exploités et les plus méprisés, comme il y a fuite affirmée hors du village que la ville contamine, vers un Ailleurs pastoral.

Mais on peut lire aussi dans ce passage de la bargiero à la pastouretto, une impuissance à s’adresser vraiment au réel de la femme et de la vie. L’entreprise d’écriture, dévouée à cette ombre légère, va pouvoir déployer son plaisir solitaire et compensatoire. Ainsi justifiée, mais par là dégagée d’investissement social véritable, donc de tout péril de subversion de l’ordre culturel, l’oeuvre peut faire sens. Retournant entièrement la métaphore, et passant de la pastouretto à la Dame, Diouloufet pose en public idéal la Dame du temps jadis, dans laquelle s’incarne l’Etre de la langue aimée. Provençale inaccessible à laquelle il adresse son discours de fidélité, maîtresse morte.

Il s’adresse ainsi aux Dames de Provence [16], : “Je pourrois leur dire encore, que cette langue aussi riche qu’expressive /.../ a été parlée long-tems par les Dames, aussi célèbres par leur beauté, leur esprit, que par leur naissance, qui composoient autrefois nos galantes et fameuses Cours d’amour (qu’on peut bien comparer, je pense, à nos plus belles sociétés d’aujourd’hui) ; enfin, que ce naïf langage qu’elles négligent, et que Pétrarque appeloit de son temps la lingua del piacere, la langue du plaisir, a cependant encore beaucoup de charmes, de grâces et de piquant dans leur jolie bouche, lorsqu’elles daignent la parler. Mais cependant si nos Dames de Provecne, qui maintenant ont plus l’usage du français que du provençal, me font l’honneur de lire mon poëme, j’espère qu’elles ne se récrieront pas contre une langue que leurs pères ont parlée”.

A vrai dire, hormis ce public idéal et parfaitement imaginaire, Diouloufet n’est que le troubadour de service : l’abbé Davin le salue ainsi devant la société académique en juin 1820 : “Le Poëte-Troubadour, à qui les Muses ont accordé le rare don de parler en plusieurs idiomes le langage des Dieux /.../ s’il a quelquefois négligé la société, nous devons néanmoins lui rendre grâce, d’avoir suppléé bien souvent au vide inquiétant de nos réunions, en nous faisant jouir des charmants morceaux que son talent”, etc. Tout est dit de l’obsessionnel du provençal, devant cette assemblée de nobles propriétaires indiférents ou amusés, dont il trompe l’ennui.

Le travail de l’écrivain.

Le poème est constitué de quatre chants, chacun terminé par un épisode à la manière de Virgile. Les chants suivent le travail des vers à soie et constituent la partie à proprement parler didactique. Deux des épisodes sont directement inspirés des Métamorphoses d’Ovide, un est du cru de Diouloufet, mais imité aussi de l’antique, le dernier est inspiré de la légende du roi René.

La mise en spectacle d’une Provence rurale, si proche des travaux et des jours de l’antiquité littéraire n’est pas encore aussi affirmée que dans les Georgiques provençales à venir [17]. Ce sera là surtout la caractéristique d’oeuvres ultérieures de Diouloufet. Pour l’heure, les Magnans sont plutôt mise en oeuvre d’un réalisme familier, où la distance entre le mot et la chose ne peut, par définition dans le cadre de la compensation diglossique, être la même qu’en français. Ainsi de cette extraordinaire description des vers à soie saisis par l’ardeur amoureuse.

Quand lou matin au beou souleou levant

De soun toumbeou veires vouestre Magnan

Ressuscitar, prendre vido nouvèllo,

Et tout galoys sourtir de soun coucoun,

Batènt de l’alo et déjà parpalhoun ;

Mecouneissènt sa premièro oourigino,

Changeant de noum et de viesti et de mino,

Coumo tant d’autre ... et fasen lou poumpous,

Sus quauquarèn bouttas tout pèlo-mèlo ;

Sourtènt de l’huou es d’abord amourous,

Bèn lou vesès au tour de la fumello

Virar lou mascle et piey la caressant,

Mesclar seis corps, après se maridant ;

Neissoun dirias que per aquelo affaire,

Mangeoun plus rèn, eleis n’an se ni fam ;

Tambèn pereou leis paures ! viscoun gaire,

Et seis amours finissoun leou, pecaire !

Car, sus lou soir leis desmaridares,

Sus un estras, la maire boutares,

Vous fara d’huous, certo ! es uno bènhuranço !

Au galinier lou mascle gitares,

Et puis sa fremo, après sa delivranço.

Ansin finis l’amour et l’allianço

Deis parpailhouns ... Ah ! tout passo es verai,

Amour, plesir, coumo roso de mai ;

Tout luse un temps, luse ..., mai duro gaire.

Aussi jamai lei poulits parpailhouns,

Barjoularan ni veiran sei pichouns.

Autre vertu que les renaissantistes à venir reconnaîtront à Diouloufet, celle de la pureté lexicale retrouvée, du mot national mis à la place du francisme : Diouloufet ne traduit pas, mais il donne en note la traduction de nombreux mots et leur étymologie supposée. Peut-être est-ce cette entreprise qui déconcerta, voire choqua le plus les contemporains, habitués à prendre le patois comme il venait.

Ainsi en 1823 le très raisonnable Spectateur Marseillais, rendant compte du dictionnaire provençal de Garcin, ajoutait cette attaque virulente :

“Les termes vieillis sont écartés, et les termes d’usage rarement omis. Ici, on ne peut s’empêcher de remarquer que le dictionnaire de M.Garcin ne pourrait servir à l’intelligence de certains poètes de nos jours, qui croient faire preuve de l’influence secrète, en accolant des mots que personne n’entend plus et qu’ils ont soin d’expliquer en note. Le provençal ne peut pas encore être regardé comme une langue morte. Quoique moins parlé dans les villes, il est encore dans toute sa pureté dans les campagnes ; c’est donc là que se trouve le trône de l’usage”.

La société civile ne suit pas Diouloufet. Les Magnans ne feront certes pas école. Mais il feront date, d’une certaine façon : après 1819, il ne sera plus possible d’affirmer que le livre en provençal n’existe pas, même s’il s’agit d’un ouvrage qui, sous les apparences de l’entreprise didactique, bonhomme et populaire, s’inscrit contre tout l’air du temps.

L’impact de l’ouvrage peut être tout à fait inattendu. Ainsi, on peut lire, au début d’une pièce manuscrite écrite en décembre 1822 par le Gapençais Théodore Gautier [18] :

“La lenguo prouvençalo, de la quinto la noustro n’es qu’uno variatiou, a subi, tamben que la lenguo francéso, de granchs changeamenchs de siècle en siècle ... Moussu Diouloufet, d’a-z-Aïs ; dins la prefaço de soun pouème des Magnans, ou provo clarament, en fasent counéisse quaouques viels mochs prouvençaous que venoun, en ce que di, dou grec ou dou lati, et beléou soun eissublias din sa villo”.

Le livre, dans la révélation de la langue écrite, et par là même la prise de conscience aiguë de la décadence de la langue réelle, peut amener à une utilisation personnelle et inattendue de l’idiome, connotant le retour sur soi-même et sur l’enfance :“La pièce suivante n’est qu’un cadre bien ou mal choisi, dans lequel j’ai tâché de faire entrer les mots patois de mon enfance et quelques bribes de chansons grivoises qui parurent du temps de l’épiscopat de M. de Maillé. C’est encore de l’histoire”. Les amusements des Gapençais évoquent en effet le Gap de la pré-Révolution, vieux déjà de plus de quarante ans.

Notes

[1Journal de Marseille, 2 janvier 1819.

[2A la séance publique de la société académique d’Aix, le 22 mai 1818, Diouloufet avait déjà lu “un fragment du 4e chant du poème provençal sur le vers à soie”, et dans sa Description des antiquités, monumens et curiosités de la ville d’Aix, L.P.S.S.V (Fauris de Saint-Vincens) écrit en 1818 : “M.Diouloufet, sous-bibliothécaire, est connu par des poésies provençales très agréables ; il a composé dans cette langue plusieurs poèmes, un entr’autres sur les vers à soie”.

[3E.Ripert, La Renaissance provençale, Aix-Paris, 1917. Ripert est parfaitement représentatif d’un des courants du Mistralisme moderne qui pose la reconnaissance littéraire provençale dans l’adéquation d’un registre et d’une langue. Mistral, pourtant le premier concerné à en croire ses célébrateurs, en dira moins long.

[4Ce qui ne signifie pas, inversement, que les libéraux provençaux soient romantiques et anti-classiques.

[5Séance publique, 22 mai 1819. Le Journal de Marseille publie également ce compte-rendu.

[6Sa correspondance avec Raynouard, dossier Raynouard, Musée Arbaud, Aix, montre que Diouloufet lit les Poésies occitaniques et qu’il se charge d’une lettre de Raynouard pour Fabre d’Olivet.

[7Cf.R.Merle, “L’île des Fous”, Amiras, 13,1986,pp.64-71.

[8Ainsi qualifie-t-il aimablement les Parisiens, par exemple dans son conte “Lei dous gavoués à Repentenço”.

[9Le 29 juillet 1819, Diouloufet écrit à Raynouard (Musée Arbaud) : “Je vous remercie infiniment, Monsieur, de la souscription pour 20 exemplaires que vous avez eu la bonté de m’obtenir de la part de son excellence le Ministre de l’intérieur. Mr. de Coëtlogon (Académicien d’Aix) de son côté m’a obtenu celle de tous les Princes ; mais deux Ambassadeurs qui sont à Rome ont souscrit également, Mr Portalis mon ami pour deux exemplaires, et M.de Blacas, que je n’avais pas l’honneur de connoître, pour 10 accompagnés d’un mandat de 70 et d’une lettre très aimable. Aussi la liste des souscripteurs qui sera imprimée à la tête de l’ouvrage sera très brillante ; on y verra tous les plus beaux noms de France et de Provence”.

[10Lettre du 26 décembre 1819.

[11Terme technique de l’élevage des vers à soie.

[12Lettre du 4 mars 1820.

[13C’est du français qu’il s’agit. Diouloufet parvient à mêler dans la formule de péjoration ses deux haines ethniques. On remarquera quelle vision réductrice a Diouloufet de la langue d’oc, vision qui ne sera pas sans conséquences sur la stérilité relative de sa réforme graphique.

[14Lettre du 22 novembre 1819.

[15Lettre du 26 décembre 1819.

[16Diouloufet, Lei Magnans, Avant-Propos.

[17Ainsi de ses Géorgiques provençales dont la première moûture paraît dans la Ruche Provençale, en 1820.

[18T.Gautier, “Les amusement des Gapençais, en patois de Gap de la fin du XVIIIe siècle”, 1822, Bulletin de la Société d’Etude des Hautes-Alpes, 1885, p.303 sq.

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