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Thèse - La transition du Consultat - 1 le discours sur la langue

jeudi 23 octobre 2025, par René MERLE

René Merle, L’écriture du provençal de 1775 à 1840, inventaire du texte occitan, publié ou manuscrit, dans la zone culturelle provençale et ses franges, Béziers, C.I.D.O. 1990, 1030 p. Texte intégral et corrigé de la thèse soutenue en 1987.
La transition du Consultat - 1 - Le discours sur la langue

Suite de : Thèse, la période révolutionnaire (7)

Le discours sur la langue.

Une remise en ordre.

Le coup d’état de novembre 1799 met fin aux secousses de la Révolution et en consolide les acquis : la France moderne va se mettre en place dans le centralisme restauré. La France souffle : à l’intérieur la paix, civile et religieuse. A l’extérieur, bientôt la paix, possible. Alors, le silence relatif des lettres d’oc est rompu. Inattendues, dispersées, des voix contradictoires témoignent de la nécessaire impossibilité d’une écriture d’oc. Textes qui le plus souvent s’ignorent en tant qu’occitans, textes à déchiffrer dans les mécanismes diglossiques d’auto-dénigrement et de compensation. Encadrée de silence, la brêve fulgurance du Consulat interroge, laboratoire des aliénations à venir.
Mais, déjà, dès 1800, le Montpelliérain Chaptal, ministre de l’Intérieur et maître d’oeuvre de la centralisation, affecte à chaque département un préfet : par l’exemple, la compétence, ils doivent amener à leurs administrés, si peu francisés, à le devenir. Passe dans leur propos comme un éblouissement de l’oeuvre civilisatrice : besogner les départements taillés dans la chair morte des provinces. Dans l’appropriation par la statistique, la différence posée de ceux qui l’on va administrer n’induit pas le dépaysement des grands voyageurs à la Millin, qui va parcourir le Midi en 1804, mais la nécessaire réduction à l’unité. Lumières et progrès, inventaire avant liquidation. La francisation du département se fera par la société d’émulation où le préfet regroupe les élites, par l’école en réorganisation, par l’unique journal départemental, officiel.

Le préfet de Draguignan.

On n’est plus provençal à Draguignan, mais varois. Même si le calendrier lui accole encore les chiffres révolutionnaires, le siècle naît, et avec lui la France moderne. Comme partout dans la ci-devant Provence, l’enfantement a été rude dans le département. On s’est battu de ville à ville et dans les villes, bleus contre blancs, puis bleus contre bleus. On a repoussé les étrangers, Piémontais et Anglais, quand on n’a pas pactisé. Des fortunes se sont faites et défaites. Beaucoup sont partis, d’autres, souvent venus de loin, les ont remplacés. Le monde ancien est mort, le nouveau fragile. Les brigands tiennent les collines, sans idéal désormais que le pillage.
Le préfet Fauchet, ancien jacobin [1], n’est pas là depuis un an qu’il nettoie le Haut-Var. Le chef des brigands d’Aups, un Salonnais, porte sur lui, en talisman [2] "des pièces manuscrites destinées à le préserver d’une mort violente : cette oraison a été faite de la part de Dieu, écrite de sa propre main en lettres d’or et en languedocien, par un enfant âgé de sept ans qui ne parlait pas encore, qui par un miracle publia la présente à chacun. Amen.Signé Jésus Christ”.
Miracle de la transmutation des langues, Dieu parle occitan, comme tout le monde. Sauf l’enfant, parole suspendue, qui ne se dénouera que dans le français [3]. Le talisman nous touche, au delà de la mort qu’il n’a su empêcher.
Mais pour le citoyen Fauchet, préfet, ex-révolutionnaire parisien, le propos est plus l’accession de tous au français que la mort de l’occitan, jugée inévitable. Même s’il fait traduire en provençal les harangues devant les gardes nationales des villages, mobilisées contre les brigands [4].
Fauchet nous intéresse car il est des tous premiers préfets qui, dans la grande vague de statistiques, répondent au début du Consulat, à la demande du ministre de l’Intérieur, donne une représentation et une analyse de la situation linguistique.

“Chapitre XI - De l’Idiome des habitans.

Avant Jules César, on connaissait dans les Gaules trois idiomes différens :
1°. le cantabrique, dont il reste quelques traces dans la Biscaye.
2°. le belge, qui est une des racines de la langue allemande.
3°. le celte, usité depuis la Méditerranée jusques à l’Océan britannique.
On parla le celte, en Provence, jusqu’au quatrième siècle. A cette époque, les Phocéens, plus répandus, firent connaître le grec et les Romains apportèrent la langue latine ; le langage s’adoucit par ce mélange, mais il devint moins pur.
Successivement les Huns, les Vandales, les Goths, les Lombards et les Maures inondèrent la province ; chaque peuple, introduisant ainsi son idiome particulier, il en résulta, vers le dixième siècle, une langue composée de ces divers mélanges, qui prit le nom de Langue provençale.
Le celte est donc le radical de la langue de Provence ; mais cet idiome a dû varier de siècle en siècle, et se mélanger et se confondre, plus ou moins, avec les langues de tous les peuples qui fréquentèrent cette province.
Ainsi, du dixième au dix-septième siècle, le provençal acquit successivement des expressions et des tournures africaines, arragonaises, espagnoles, italiennes, et se fixa enfin, au commencement du dix-huitième, tel qu’on le retrouve dans les fables intéressantes et trop peu connues de Legros [5].
Le gallicisme attaque et mine chaque jour cet idiome, et finira par la faire disparaître.
Il suit, de tout ce que nous venons de dire, que le fond du langage est le même dans tout le département, et principalement basé sur le celte ; mais qu’il doit varier dans chaque contrée, et se rapprocher davantage des langues maure, espagnole et italienne, selon les nations qui l’ont plus particulièrement fréquentée.
L’empereur Julien écrivait que les Gaulois de son temps croassaient comme les corbeaux. On retrouve encore cette prononciation gutturale dans le peuple de Draguignan, et des pays situés au nord de cette ville où les nations étrangères ont peu pénétré.
Les habitans des pays occupés autrefois par les Maures, ont quelques restes de l’accent de ces peuples.
A Grasse et dans ses environs, le langage est un récitatif cadencé susceptible d’être noté avec les caractères de la musique. La même prononciation a été remarquée dans une partie de la Sicile.
L’époque n’est pas éloignée où le provençal sera relégué dans les montagnes du haut département. La langue française a déjà percé dans les villages et les campagnes du sud-est et du centre, et avec elle, la politesse et la douceur des moeurs nationales. Les sciences et les lettres suivront de près. Ce peuple spirituel, riche en talens et en imagination, tiendra enfin, dans le monde social, le rang auquel il est appelé par ses dispositions naturelles”.
Qu’on ne se méprenne pas sur certaines résonances racistes : tout autant que le regard extérieur, et involontairement méprisant du préfet parisien, c’est bien de l’information locale que Fauchet tient, par exemple, sa référence au croassement dracénois. Et plus généralement, toute l’information qui se veut linguistique est compilée hâtivement, à la demande du ministre, et du préfet, à partir de la lecture des deux Bouche [6] dont on retrouve ici les thèmes.
Seule sans doute la fin du chapitre procède directement de la vision du préfet : il ne s’agit pas de contraindre, le régime n’en a pas les moyens, mais de briser une unité ethnique qui, ressentie comme telle de l’extérieur, ne suffit pas pour souder un Peuple.
Fauchet traite prudemment de l’idiome des habitants du département, comme l’indique son titre de chapitre. Mais, dans son chapitre XII [7], c’est bien de tous les Provençaux qu’il traite. Millin ne s’y trompera pas qui écrira [8] : “Il avait fait une étude particulière de la Provence”. Car, en ce domaine, et paradoxalement pour le représentant d’un pouvoir qui a fait éclater les provinces en départements, Fauchet ne peut s’en tenir ici au cadre artificiel du Var.

“Sous les rapports physiques, les Provençaux forment la nuance et le passage entre les peuples du nord et ceux du midi de l’Europe. Ils ont, en général, les cheveux châtains, quelquefois noirs, rarement blonds, la peau brune, le regard vif et pénétrant, la physionomie spirituelle mais passionnée.
Leur taille est communément robuste, mais moyenne. Incapables d’un long travail, ils n’ont que le premier feu. Ils supportent avec peine le chaud et la soif ; plus facilement le froid et la faim, ce qui est un effet du climat.
Leur caractère est la légereté, l’inconstance et la timidité dans les entreprises.
Ardens (graphie de l’époque), inflammables, exagérés, ils sont francs et braves : on les irrite par la violence.
Le peuple est plus superstitieux que fanatique, et généralement illitéré.
Dans les classes élevées, on trouve la corruption des moeurs des grandes villes, sans en rencontrer l’urbanité : on remarque, en général, plus d’esprit que de lumière, plus d’imagination que de jugement.
Aussi prompt à s’apaiser qu’à s’émouvoir, le Provençal est aisé à conduire ; il se laisse facilement étonner par l’appareil de la puissance. Le gouvernement peut tirer un parti avantageux de cette disposition dans les circonstances difficiles.
Les plaisirs des Provençaux sont les mêmes que ceux du reste de la France ; des danses, des courses et des luttes dans les dernières classes ; les jeux, les spectacles, les assemblées, parmi les personnes aisées ; mais les uns et les autres y portent les nuances du caractère provençal, la légèreté, la vivacité bruyante, mêlée de rudesse et d’inconsidération”.
La description des Provençaux ne procède pas seulement de l’humanisme distant avec lequel les amis jacobins de Fouchet traitent les nègres de Saint-Domingue, où Fouchet avait failli partir. Le discours du despote éclairé de préfecture est celui de l’intégration : intégration aux Lumières, intégration aux “moeurs nationales” dont parle Fauchet. C’est dire que le comportement des classes élevées procède au même titre que celui du petit peuple, d’une spécificité ethnique non française, brutalité, jovialité... L’histoire retiendra, selon les circonstances, l’un ou l’autre terme. En gagnant les élites à la francisation du langage et des moeurs, on réduit une distance nationale, (un Peuple à intégrer), à une distance sociologique (un peuple grossier, mais franc et gai ; pour l’heure, qu’il travaille et à l’occasion combatte bien). On le harangue en français, on traduit en provençal. Ainsi, dans sa campagne de pacification du département, les autorités s’adressent en provençal aux gardes nationaux des villages, et les maires traduisent en provençal [9].
La francisation des élites passera par les mondanités obligatoires, celle de leurs enfants évidemment par l’école. Le préfet a le plus grand besoin de cadres pour mettre en place la francisation et le nécessaire progrès des Lumières. Les forces manquent cruellement : on peut en juger par son chapitre X, “Des Sociétés Littéraires” : “Il n’en existe aucune dans ce département [10] et on ne voit guère la possibilité d’en créer. Les sciences étant peu cultivées dans cette partie de la ci-devant Provence. Eloignée de tout moyen d’instruction, la généralité des hommes aisés portait son émulation vers les professions lucratives. Les lettres y étaient peu honorées et leur culture, découragée par l’opinion publique, y était presque un ridicule.
On y compte cependant plusieurs hommes instruits et connus parmi les savants ; mais leur nombre est trop petit pour que leur réunion pût mériter le nom de société. D’ailleurs, effarouchés par les secousses de la révolution, ils répugneraient peut-être à se rassembler.
On pourrait réussir à composer une société exclusivement occupée d’agriculture. Le préfet, qui en a conçu l’idée, s’occupe de son organisation”.
Que peut signifier le patrimoine dans ces situations d’urgence ? Fauchet ne s’y intéresse que si, d’une certaine façon, il peut susciter le progrès. Même les fouilles qu’il fait entreprendre sur l’emplacement du Fréjus romain doivent témoigner, dans la révélation de la splendeur passée, des possibilités retrouvées d’un présent de prospérité. Rome efface la plaine paludéenne.
Mais le patrimoine d’oc ? Pas un mot sur les troubadours. On ne mentionne, dans l’équivoque, que le poète Gros. Dans la bonne volonté condescendante du passage, le demi-lapsus (Legros) dénote l’absence d’information véritable, donc l’absence de considération.
C’est dire qu’il ne serait pas pensable que les rares hommes de talent sur lesquels le préfet puisse compter s’attardent à ces bagatelles, quand leur mission est d’intégrer leurs compatriotes à la culture nationale.

Un autre regard, Michel d’Eyguières.

Un an après la description de Fauchet, paraît la Statistique du Département des Bouches-du-Rhône [11], par Joseph-Etienne Michel, (d’Eyguières), grand notable érudit, physiocrate avisé, ex-dirigeant fédéraliste.
Le préfet Delacroix, qui sera pratiquement désavoué par Bonaparte et remplacé en 1803 par l’énergique Thibeaudeau, n’a pas vraiment à la différence d’un Fauchet mis en oeuvre l’esprit du nouveau régime [12]. Aussi la Statistique est-elle plus oeuvre individuelle, initiative d’un grand notable du département, et le regard porté sur les compatriotes et sur la langue est-il quelque peu différent de celui du Parisien civilisateur Fauchet.
Ainsi l’ethnotype mis en place par le préfet du Var est-il à la fois avalisé et nié.
“Moeurs : Les moeurs sont bonnes et douces dans ce département. Le libertinage, la débauche n’y sont malheureusement pas inconnues ; mais je dois avouer que l’opinion en fait justice par un mépris fortement prononcé. Une vivacité naturelle, mais franche et brusque, a été quelquefois taxée de grossièreté. C’est une erreur qui naît de l’ignorance du vulgaire ; il juge toujours superficiellement, sans chercher à approfondir les qualités du coeur.
Caractère : Le caractère de ses habitans est familier, franc, loyal, hospitalier, sobre”.
Cette description valorisante et relativement désethnotypée, se renforce d’une description longue et précise des “Usages, Fêtes locales” qui ne tire en rien le tableau vers la mise en spectacle pittoresque, mais renforce la notion de convivialité déjà mise en avant.
De même, en ce qui concerne la langue, tout en reprenant comme le faisaient les informateurs de Fauchet les traditionnelles informations, Michel compense le constat de défaite (qui n’est pas déploration, loin de là) par une apologie conventionnelle mais efficace des troubadours. D’ailleurs, en donnant à son provençal sa juste place dans un ensemble d’oc correctement défini, Michel le replace dans le véritable espace de la création troubadouresque.
“Langue du pays. La Langue du pays est un mélange du gaulois que parlaient nos ancêtres, du grec qu’on parla à Marseille pendant plusieurs siècles, et dans les colonies qu’elle établissait peu-à-peu dans l’intérieur de la Gaule, et enfin du latin que parlaient les anciens Romains. C’est même le latin qui domine aujourd’hui, mais un mauvais latin gâté encore par des termes italiens et catalans, d’un latin corrompu aussi, et qui se glissèrent dans la langue provençale pendant que des souverains de Provence, le furent en même temps de Naples, de Barcelone, etc ; tels que la reine Jeanne de Naples, Bérenger, comte de Barcelone, etc.
Ce mélange en fit une langue particulière, toujours riche et remarquable par une infinité de termes exprimant seuls des choses, qui en nécessitent plusieurs dans la langue française. Elle a encore perdu de son caractère originel par le mélange d’un grand nombre de termes français qu’elle a empruntés depuis la réunion de la Provence à la France. Aujourd’hui la langue française, étant avec raison, la seule reçue dans toute la République, la langue provençale ne peut plus être regardée que comme un idiôme qu’on emploie généralement à quelques nuances près, depuis Nice jusqu’à Bordeaux.
C’est pourtant à cette langue que la poésie doit sa renaissance. L’esprit de chevalerie que nos aïeux rapportèrent et le goût des arts qu’ils prirent dans les croisades, donna naissance en Provence, aux premiers poëtes si célèbres dans le temps, sous le nom de Troubadours. L’Europe végétait alors dans les ténèbres de l’ignorance. Des jeunes seigneurs provençaux adressèrent des vers charmants aux dames. Cette nouveauté les fit rechercher partout. Cet empressement à les voir excita l’émulation et les multiplia. Voilà en peu de mots l’histoire de leur origine ; mais celle du nom de Troubadours qui leur fut donné, est restée inconnue [13]. Quoiqu’il en soit, non-seulement ils s’appliquaient à faire des vers, des couplets, des complimens, des chansons, mais encore ils contribuèrent beaucoup, par la politesse qu’ils mettaient dans leurs procédés et qui naissait nécessairement du désir de plaire, à adoucir les moeurs du temps, qui étaient, partout, dures et sauvages. Bientôt la cour des comtes de Provence, fut distinguée par la politesse, et sa grande réputation le fit introduire peu-à-peu dans toutes les cours de France et d’Italie”.
Ainsi est consacré par ce double senti de la langue présente et de sa dignité passée, l’écartèlement fondamental.

Le chemin d’Honnorat.

En cette année 1800, où le préfet Fauchet arrive à Draguignan et se prépare à y mettre en place les moyens de la formation des élites, plus au nord, dans la haute montagne provençale, aux limites du Piémont, les quelques familles aisées se préparent elles aussi à renouer leurs liens avec la nouvelle préfecture du Var. Traditionnellement, on descendait d’Allos achever ses études à Draguignan ou à Digne. C’est à Draguignan que le jeune Gariel avait fait ses études, après que son père y soit devenu notaire. Or en 1799 S.J.Honnorat a épousé une fille Gariel, qui attend un enfant de lui : Honnorat a seize ans, il est né en 1783, à Allos, dans une famille de cultivateurs modestes.
Honnorat était né un petit peu trop tôt pour que ses études puissent se dérouler, “normalement”, en français. L’abbé Guieu, qui enseignait selon l’usage du temps les rudiments de latin et de français aux enfants de la petite communauté montagnarde, a prêté le serment constitutionnel, puis s’est rétracté et a décidé de fuir en Piémont. Le fils de paysan va donc se retrouver dans un milieu où l’on parle naturellement, et exclusivement, le dialecte. Cinquante ans plus tard, en 1840, présentant son projet de grand-oeuvre [14], Honnorat écrira en introduction, à l’attention des académies du Midi :
“Né dans la partie la plus reculée du département des Basses-Alpes, et à peine âgé de six ans, lorsque la révolution de 1789, en obligeant les ecclésiastiques à aller chercher chez des voisins, cette liberté de conscience que la patrie cessait de leur garantir, vint me priver, avec tous mes concitoyens, des seuls moyens d’instruction qui étaient à notre disposition et à notre portée ; leur éloignement fut cause que livré à moi-même dans un âge où je ne connaissais d’autre langue que le dialecte du pays, je me vis forcé, malgré le vif désir que j’avais de m’instruire, d’interrompre des études à peine commencées. Ayant appris plus tard, qu’il existait un dictionnaire provençal-français, je me hâtai d’en demander un exemplaire, croyant y trouver le moyen de rendre mes idées en français, ainsi que le nom des choses que je savais en provençal, mais vain espoir. Le Vocabulaire [15] en 2 vol. in 4 de 1785, qu’on me procura, fut loin de satisfaire à mon attente, car outre que ce dictionnaire ne contient qu’une partie des expressions d’Aix et de Marseille, et presqu’aucune de celles de la Haute-Provence, il laisse tout à désirer sous le rapport de l’exécution. N’espérant pas cependant de pouvoir en trouver un plus complet, je formai un volume de papier blanc, auquel je donnai la même pagination, et je commençai à y inscrire mes observations, mes corrections et mes additions ; voilà la première idée et l’origine de l’ouvrage que j’ai l’avantage de soumettre aujourd’hui à votre jugement”.
Ce dialecte que parle Honnorat est à bien des égards, par rapport au provençal plus méridional, un véritable conservatoire phonétique. En voici un exemple, tel que le note “phonétiquement” en 1901 l’abbé Pélissier [16] : “De tous tems, de tropèus de regas de la Bassa-Prouvença an estivaa sus las mountagnas d’Aroues. De grosses chins de garda, las preservavon dou dangié de la sauvajuna e das maufatans ; lous menouns, fièrs de pourtar au couel de larges chambis e de grosses redouns, marchavon en tèsta de l’avèr”.
Mais, à quelques kilomètres au sud, Honnorat peut découvrir l’article lei, l’amuisement des consonnes finales (r des infinitifs, s des pluriels, finales de nombreux mots masculins) et le passage de ch à c. L’enfant reçoit donc comme un fait de nature la clé de sa future appréhension en synchronie et en diachronie de la langue d’oc.
On comprend que Honnorat ait pu être déçu du dictionnaire d’Achard, qui ne prend pratiquement pas en compte les parlers de la montagne. Cependant, il peut y trouver matière, doublement, à sa réflexion ultérieure : Achard disait suivre “la prononciation usitée à Marseille” comme “la plus analogue à l’ancien provençal”. Cependant le gavot est le vrai référent de la graphie d’Achard, soucieux de noter la langue en dignité : le r de l’infinitif, le t des participes et des adjectifs masculins, les consonnes finales étymologiques non prononcées, etc, mettent de l’ordre dans le chaos orthographique.
Achard est prudent, il maintient la notation o de la finale féminine atone,“quoiqu’on ne la fasse pas sonner comme l’o”, hésite devant le rétablissement intégral des notations lh ou au, mais enfin sa graphie, “se rapprochant de l’ancienne”, a pour caution le haut-pays :“Les provençaux qui habitent la montagne ont conservé la prononciation finales des lettres R & T, preuve certaine qu’elles existent dans notre langue /.../ En s’éloignant des côtes maritimes, on entend successivement les terminaisons des mots en plus sensibles dans le langage”.
Honnorat reçoit donc une norme ’classique’ adaptée à sa conscience dialectale.
Il apparaît vraisemblable que, pendant les années révolutionnaires, l’acquisition du français par Honnorat s’est faite plus par le tête à tête solitaire avec le Vocabulaire d’Achard qu’avec ses compatriotes : le Rôle du marchand de cocardes d’Allos en 1790 [17] peut témoigner de la prégnance du dialecte dans le français). Encore que, le fait est bien connu, la Haute-Provence était beaucoup plus francisée que le bas-pays, très souvent [18]. C’est sans doute cette francisation esquissée qui fait encore plus cruellement ressentir à Honnorat la privation de français, en rapport avec une prégnance dialectale par ailleurs extrêmement forte : la compétence langagière en français n’est pas exclusive de l’idiome, de même que l’initiation passionnée à la botanique du jeune Honnorat s’est faite dans la découverte spontanée du monde montagnard.
Toute sa vie, Honnorat fondera sa haine de la Révolution sur ses études rendues impossibles, ses oncles religieux obligés de se cacher, le passage continuel des fuyards vers la frontière piémontaise toute proche. Mais dans cette vacillation de l’histoire où s’inscrit son désir d’enfant -classer, comparer, comprendre l’ordre et le sens des choses et des mots qui les désignent, doublement, il trouvera le sens de sa vie de grand botaniste et de grand lexicographe. Comme il trouvera le sens de sa mort, puisque l’apoplexie le terrassera dans l’achèvement, solitaire toujours, de son dictionnaire. Mais pour l’heure, Honnorat n’est que l’exemple de ces talents que le préfet Fauchet rêve de promouvoir. L’exemple absolu, puisqu’il ne possède que la langue natale, et qu’il lui faudra commencer par la renier pour se réaliser.
En 1801, à 18 ans, le jeune autodidacte part à Grenoble rejoindre son beau-frère Gariel [19] qui étudie sous la protection de son oncle Pascalis, grand commis de l’administration militaire. Il faut bien, bon gré mal gré, servir l’ordre nouveau. Honnorat fréquente l’école centrale départementale, qui végète comme partout. Mais il y reçoit les cours de botanique du haut-alpin Villars qui développe son goût affirmé pour l’observation et le classement. Il est d’ailleurs frappant de comparer le profil des deux hommes, tous deux fils de paysans de la montagne, autodidactes volontaires, découvreurs solitaires de la nature et des mots, tous deux placés à l’intersection de deux mondes dont bien des intellectuels de l’époque sont loin d’imaginer, seulement, le contraste.
Honnorat ne demeurera qu’un an à Grenoble. A-t-il été touché par les efforts de son professeur Gattel, puriste de la langue, intervenant abondant sur les questions de correction du langage ? “Le citoyen Gattel, professeur de Grammaire Générale, a soumis à ses compatriotes ses Réflexions sur quelques vices d’élocution familière aux Français, et spécialement aux Grenoblois” [20]. Les professeurs d’Honnorat ont-ils eu le temps de lui faire connaître les Nouveaux Gasconismes corrigés, du Montpelliérain Vila [21] ?
Honnorat quitte Grenoble pour Paris l’année suivante : il va pendant cinq ans y mener une vie studieuse, partagée entre ses études de médecine et de botanique.
“Pendant plus de six années que je passai à Grenoble ou à Paris, pour étudier la médecine et l’histoire naturelle, je ne perdis jamais de vue la langue provençale, quoique je ne l’eusse considérée jusque là que comme un moyen, ou une espèce d’échelle pour arriver à la langue française. Je me procurai tous les ouvrages que je pus rencontrer sur les divers dialectes du Roman ; j’étudiai l’Espagnol, l’Italien et le Portugais qui en font partie, et je me convainquis avec tout le monde, que ces diverses langues, ainsi que leurs idiomes, proviennent toutes d’une mère commune” [22].
En 1802, un second enfant est né. Honnorat fait des séjours annuels à Allos, où son beau-père Gariel sera nommé maire en 1804 et servira efficacement l’Empire. Le jeune homme a-t-il pris connaissance alors de l’ouvrage d’Esmieu [23], assez répandu dans la région ? Esmieu, né aux Mées en 1754, était devenu généalogiste à Marseille, où il avait fréquenté Papon : il est secrétaire-archiviste de la commune aux débuts de la Révolution. Arrêté sous Carteaux comme fédéraliste, sauvé par le 9 thermidor, il se retire aux Mées. Il y composera un dictionnaire provençal-français, demeuré manuscrit, dont Honnorat aura plus tard connaissance [24]. Honnorat peut y lire, dès 1803, de superbes exemples de textes notés selon les normes classiques, comme par exemple ces instructions de la municipalité des Mées au syndic Crose, député à Aix à l’occasion d’un procès en 1550, attestant que l’autonomie graphique a persisté en plein XVIe siècle. Et sans doute le jeune amateur de comparaisons linguistiques trouve-t-il ici matière à réflexions, même si Esmieu se borne à donner le texte brut, assorti d’une traduction : “Comme cet ancien idiome provençal ne serait pas compris de tous les lecteurs, en voici la traduction littérale”. Ce qui est aussi une manière implicite d’affirmer que beaucoup le comprennent sans difficultés.
Il est difficile de savoir comment, et de quelle façon s’est affinée à Paris la conscience linguistique d’Honnorat, quelles lectures il a faites, quels érudits il a pu rencontrer. Le responsable du jardin des plantes, où le jeune étudiant est assidu, est un Bas-Alpin, Deleuze, de Sisteron, qui en 1810 lancera dans le Moniteur l’ouvrage de correction du langage de Rolland, de Gap. Honnorat a-t-il fréquenté les cercles érudits méridionaux ? lu le Troubadour de Fabre d’Olivet ? En tout cas, et le fait mérite d’être relevé car il compte aussi dans la formation d’autres renaissantistes importants de la première génération du siècle, la rupture initiatique avec le pays par le séjour à Paris a été déterminante pour la formation et la prise de conscience linguistique de Honnorat.

Le silence de Marseille.

Un auto-reniement ?
Le blanc de l’écrit provençal de Marseille interroge : une des plus grandes, sinon la plus grande des villes méridionales, la capitale de la Provence, de fait sinon de droit, qui jouera dans les années 1820 un rôle si important dans le pré-renaissantisme, ne connaît sous le Consulat aucune activité créatrice ou éditoriale en dialecte.
Le fait est d’autant plus étonnant que le provençal est encore ici, de façon évidente, la langue du plus grand nombre. Les Marseillais cultivés, s’ils écrivent le plus souvent correctement la langue nationale, ne la parlent pas toujours aisément. Gelu exagérait sans doute en écrivant : “A une époque où personne à Marseille ne parlait la langue française, il n’était pas rare de rencontrer de riches armateurs, infiniment capables sous tous les autres rapports, mais très peu versés, comme Mr Denis Foucard, dans les secrets de la syntaxe et de l’orthographe...Sous l’ancien régime, et jusqu’en 1830, il s’est vu à Marseille plus d’un chef de bonne maison absolument illettré” [25]. Mais sa remarque, dont les implications idéologiques sont au coeur de sa démarche désespérée [26], comporte une part de vérité.
De là les deux visions linguistiques, que des témoins sérieux peuvent donner contradictoirement de Marseille.
Pour certains, la ville est double, sociologiquement, géographiquement et linguistiquement. Le Guide de Marseille, publié en 1806 par le libraire Chardon [27], et maintes fois réédité par la suite, la présente ainsi :
“La ville de Marseille se divise en deux parties, dont l’une très belle, neuve, régulière, bien bâtie, ornée de places et de fontaines, ceinte de boulevards, nouvellement plantés d’arbres, répond à sa réputation ; l’autre, sise sur le penchant d’une colline, fait face au port, est très ancienne, assez mal bâtie, malpropre et pourtant peuplée. On donne le nom de Ville Neuve aux beaux quartiers, et de Ville Vieille aux vieux quartiers. Ces deux villes sont séparées par une belle rue ou promenade appelée le Cours, qui joint par ses deux extrémités les rues d’Aix et de Rome, et présente un point de vue dont on parle partout, et qu’on chercherait vainement ailleurs ; et par la place de la Canebière qui d’un côté touche au Cours, et de l’autre à la mer./.../ C’est dans cette nouvelle ville que logent les Négocians (graphie de l’époque), les gens en place, et que les étrangers sont eux-mêmes logés, visités, fêtés, ils y trouvent la bonne société, les plaisirs, le bon ton, la comédie ; pour eux, c’est Marseille : ils comptent pour rien quelques quartiers pauvres, sales et mal habités. C’est une prévention que nous devons détruire. En effet, c’est l’ancienne Marseille qui est la ville des Phocéens, la mère-patrie des Marseillais leurs descendants./.../ Cette portion de la Ville au Nord était autrefois la plus peuplée. Elle l’est encore beaucoup dans les quartiers des Carmes, de l’Oratoire, de la Trinité et dans le nombre prodigieux de traverses qui les croisent. Insensiblement, les habitans aisés abandonnent ces tristes demeures et se portent dans les beaux quartiers pour y être mieux logés et plus à portée de leurs affaires”.
Stendhal peut passer des mois dans la Ville Neuve sans apparemment y entendre le dialecte. La ville neuve est pour beaucoup déjà le lieu du français, la ville vieille restant celui du provençal.
Mais pour les obervateurs plus subtils, et plus attentifs, si la division est manifestement géographique et sociologique, elle n’est pas encore entièrement linguistique : ici le provençal n’est pas seulement la langue du peuple, dont le métissage est d’ailleurs évident (bien des nouveaux venus ne parlent pas provençal), mais la langue d’un Peuple. Les mythiques Marseillais pur-sang de Victor Gelu sont en quelque sorte ceux que présente Chardon dans son Almanach.
Chardon écrit en 1806 de la population marseillaise : “On peut l’estimer aujourd’hui, d’après des données sûres, à 100 mille habitans, dont la moitié tout au plus est marseillaise./.../ La langue favorite du pays est la provençale, c’est à dire un composé des langues grecque, italienne, espagnole et française, assez dur et pourtant expressif ; car depuis que Cesar assujettit Marseille à son Empire, il ne resta plus aucun vestige de la langue grecque que l’on parlait dans cette ville avec tant de pureté : les habitans tiennent beaucoup à cet idiome patois ; il n’y a pas bien longtemps qu’ils n’en connaissaient pas d’autre. Ce n’est que depuis une trentaine d’années que la langue française est généralement accueillie par les Marseillais, et qu’on la parle dans les sociétés. La quantité d’étrangers dont la Ville abonde (nous avons eu l’occasion de la déterminer) a beaucoup contribué à la répandre : bientôt les parens ont cru de leur devoir, comme du bon ton, d’en exiger l’usage de leurs enfans, en sorte que la langue que l’on parle dans toute l’Europe n’est plus étrangère pour la jeunesse Marseillaise. Nous voyons et nous verrons longtems les gens d’un certain âge, les personnes même d’un certain état, des avocats, des prêtres, des négocians, converser, plaider, prêcher, disputer en patois. Il ne faut pas se flatter de les voir renoncer à une habitude aussi forte, aussi naturelle. C’est leur langue pour toujours”.
C’est leur langue pour toujours... Le jeune officier Bernadotte vient d’épouser la jolie fille du négociant Clary. Elle montera avec lui sur le trône de Suède, et recevra à Stockholm, bien plus tard, l’écrivain marseillais Méry, en lui disant [28] : “Mi parlè pas d’un péïs mounté leis figuos maduroun pas et qu’és presquo toujou souto la nègeo ! O moun beou souleou de Mouredoun !”. Il faut bien réaliser que, comme la future reine de Suède, Méry, et tous les auteurs marseillais nés à la fin du 18e et aux débuts du 19e siècles (Gozlan, Barthélémy, etc) sont bilingues [29]. Le dédain souvent affiché pour le dialecte, la prédilection absolue donnée dans un premier temps à l’écriture française, n’empêcheront pas, à l’occasion, des bouffées d’intérêt patoisant dont la source est dans cette enfance bilingue.
Le retour à l’ordre du Consulat offrait à ces milieux bourgeois bilingues l’occasion d’une pratique de l’écrit provençal, dégagée de toute implication socio-politique (langue du peuple, etc), donc de toute crainte d’utilisation contestatrice. L’éclosion de la poésie dialectale dans le foyer montpelliérain est à cet égard révélatrice. Pourquoi donc une ville aussi fidèle que Marseille à la pratique du dialecte, aussi peuplée, aussi importante, ne connaît-elle pas sous le Consulat de pareilles retrouvailles ?
Il est tout d’abord possible de penser que le désintérêt de milieux de commerçants et de négociants pour une création dialectale s’inscrit dans un désintéret général pour la création, et pour la création littéraire en particulier. Ville prosaïque et mercantile, Marseille, de l’avis de beaucoup d’observateurs, raffole de divertissements, ballets, musique, etc, bien plus que de grande poésie. Elle raffole aussi de théâtre, à condition que les situations, les intrigues, y compris celles de la tragédie la plus noble, soient fortes et prenantes. Tout le reste endort. Mais, à tout le moins, dans la considération que l’on peut tirer de sa fréquentation, par rapport à l’éducation des enfants, ce “reste” est connoté de respectabilité, même ennuyeuse, s’il s’agit de création en français, et connoté de trivialité populaire ou d’insignifiance s’il s’agit de dialecte.
En ces débuts de Consulat, l’abbé Féraud, célèbre grammairien, membre de l’Institut, mais pratiquement oublié par les Marseillais,écrit dans un mémoire [30] destiné à l’académie de Marseille, à propos du provençal : “Ce qu’il y a de plus intéressant, c’est que cète [31] langue peut encore contribuer à faciliter et à étendre le commerce chez les nations méridionales. Jamais tant de provençaux ne se sont répandus dans l’Europe, et il en est de tous les états. Leur langue maternèle leur a facilité l’étude des langues italiène et espagnole. Nous touchons au moment de recueillir l’heureux fruit des circonstances, et si cète espérance n’est pas déçue, ces Essais pourront y contribuer de quelque chose”.
Il est vrai que le provençal joue encore souvent le rôle de lingua franca en Méditerranée, et que de sérieux espoirs de reprise commerciale traversent la ville avec le retour, provisoire, de la paix. Mais le phénomène que relève Féraud pouvait-il, débordant la sphère de l’oralité, soutenir une création ? Il ne semble pas en avoir le moins du monde été question. Le dialecte est pour ces notables marseillais de vieille roche leur langue pour toujours, comme l’écrit Chardon, ils le maintiennent à leur façon dans la société civile, mais ne veulent, ni ne peuvent, en assumer la représentation en dignité. Une situation dialectale à la piémontaise ou à la napolitaine n’est pas pensable à Marseille.
Ces bourgeois sont par définition des réalistes. C’était l’un d’eux, Guys, qui en 1786 insistait sur la nécessité d’une éducation proprement marseillaise, toute locale, des élites bourgeoises, mais en français [32]. On comprend que la réorganisation de l’enseignement qui commence à s’opérer soit bien accueillie par ces Marseillais.
La ville, qui avant 1789 se posait déjà en cité des grammairiens de langue française, connaît alors, plus particulièrement à partir de 1803, une poussée créatrice en français qui occulte la pulsion de plaisir d’une écriture dialectale.
En 1803 en effet arrive à Marseille le nouveau préfet Thibaudeau. Il remplace Delacroix, comme lui ex-conventionnel, régicide. Mais Delacroix n’a pas su remplir vraiment sa mission de remise en ordre, de réconciliation et d’acceptation par tous du nouveau régime. “A Marseille, il n’était entouré que d’anciens Jacobins, par goût personnel et les croyant nécessaires pour combattre le brigandage royaliste qui désolait la Provence. Il était très mal avec les nobles et les prêtres” écrit Thibaudeau [33]. En 1803,“après trois ans, le département était à peu près dans le même état qu’à la fin du Directoire. La Révolution du 18 Brumaire était encore à accomplir”.
Dans son entreprise, Thibaudeau va soutenir, mais prendre fermement en mains aussi, les initiatives culturelles marseillaise. Pour cet homme de culture toute française [34], la langue et la culture provençales, à la différence d’autres grands commis d’origine méridionale, ne signifie rien. Son entourage est dans les mêmes dispositions. Les Corses y sont plus importants que les “vrais” marseillais [35]. Thibaudeau va donc encourager vivement les deux initiatives qui peuvent aligner Marseille sur les autres grandes villes françaises.
Il soutient déjà celle du Portique : la société littéraire, fondée par le jeune Dorange [36] en 1803, qui s’appellera ensuite l’Athénée, regroupe une quarantaine de littérateurs locaux [37], dont beaucoup auront pour notre propos une certaine importance dans les années à venir : Alphonse Rabbe, Fabrissy, etc.
Il soutient aussi, et surtout, l’Académie de Marseille renaissante, mais désormais privée de sa vocation provençale. “L’Académie de Marseille avoit, dans ces contrées, quelques membres et quelques correspondans. Avec la division de la Provence en départements, ce genre de communications cessa comme tous les autres”, écrit le préfet du Var en 1801 [38]. L’académie de Marseille mettra du temps à reconquérir ce prestige provençal dont elle jouissait avant 1789.
Dès la fin du Directoire, l’idée d’une renaissance de l’antique académie était lancée, et le Consulat la concrétisera. Mais l’établissement nouveau ne ressemblera pas à l’ancien, foyer uniquement de culture désintéressée. L’Ordre nouveau veut que les sociétés savantes départementales soient des foyers de progrès économique et scientifique. L’annonce du projet [39], en 1799, le dit clairement, dans le style fleuri du “Cit.Jules Gautier [40], de Marseille, auteur de cette notice” :
“Lycée des sciences et arts de Marseille.
D’après les témoignages honorables de Tacite, de Cicéron, de Saint Jérôme, l’ancienne académie de Marseille étoit un foyer de lumières où brilloient dans tout leur éclat les lettres et les sciences ; sa réputation la rendit si célèbre, que les Romains préféroient y envoyr leurs enfans plutôt qu’à celle d’Athènes.
Ce que fit alors Marseille, république, elle peut le surpasser aujourd’hui qu’elle fait partie de la grande république, en ajoutant à le culture des sciences et belles-lettres, celle de toutes les connoissances utiles à l’ordre social.
L’Académie fondée à Marseille dans ce siècle, et presque toutes les académies modernes, rejetoient de leur sein les professions et les arts qui honorent l’industrie françoise, au lieu d’admettre ceux qui y excellent, afin de leur communiquer le flambeau de la théorie, et les aider à porter les productions de leurs manufactures ou de leurs ateliers, au degré de perfection et de gloire qu’elles peuvent atteindre.
La situation topographique de Marseille, et ses relations commerciales directes avec la Turquie, la Grèce, l’Asie et la Barbarie, lui fournissent les moyens d’avoir des personnes instruites dans les ouvrages écrits en langues orientales, dont la traduction peut devenir très-importante à la littérature françoise, et cet avantage ne pourra pas facilement être partagé par les autres grandes communes de France.
Depuis la Révolution, les muses errantes dans Marseille gémissoient en secret comme dans un lieu d’exil, et cherchoient un asyle.
Quoique l’arbre encyclopédique renferme tant de connoissances, qu’il paroisse qu’un seul corps littéraire ne puisse pas entreprendre sa culture entière, la population de Marseille n’est pas assez grande pour disséminer ces travaux en diverses sociétés particulières, et elle est suffisante pour trouver quelques ouvriers dans chaque branche principale ; leur réunion devenoit donc indispensable, il ne falloit qu’en former le noyau, et c’est ce qu’a entrepris un citoyen plus ami des muses que favorisé de leurs dons, en se faisant aider des trois membres de l’Institut national résidants à Marseille, des administrateurs du musée, et de quelques hommes de lettres.
Tout promet que cet établissement deviendra intéressant aux sciences et aux arts, par le désir et les travaux de ses membres pour le rendre utile à la patrie”.
On ne s’étonnera pas de trouver longuement présentés, dans les travaux de l’académie en 1803 [41], le Système général de commerce fondé sur la liberté, par son président Mr Sinety, ainsi qu’un intéressant mémoire, sur les “avantages que retireraient les vaisseaux qui font la traite des nègres, de faire usage pendant leur traversée des Côtes d’Afrique aux Antilles, du ventilateur à force centrifuge rectifié par M.Delyle Saint-Martin”, ancien officier de marine et vice-président de l’académie.
“La prospérité que la continuation de la paix, surtout avec l’Angleterre, devait nécessairement amener dans nos colonies, m’avait porté à chercher les moyens de procurer aux armateurs qui font la traite des nègres, un agent capable de contribuer efficacement au maintien de la santé de ces individus” écrit cet humaniste, car, “malgré tous les soins qu’ils prènent (sic) pour les conserver, en les maintenant propres et les entretenant gais par le chant et par la danse, il en périt constamment un huitième, pendant la traversée”.
La reprise de la guerre allait bientôt ruiner ces honorables entreprises, mais telle était l’académie, toute pénétrée de l’esprit d’efficacité, mercantile et égoïste, de la bourgeoisie commerçante marseillaise. On comprend déjà, dans ces conditions, le silence fait dans cette assemblée sur le provençal, comme sur l’écrit provençal, passé ou présent.
Or un des initiateurs de la Société, et bientôt son secrétaire perpétuel de la classe de Littérature et d’Histoire, et de celle des Beaux-Arts, est Achard, provençaliste éminent, auteur connu du Dictionnaire, François-Provençal et Provençal-François, de 1785. Achard désormais bibliothécaire de la ville, et personnage officiel, aurait eu toute possibilité d’exprimer devant l’académie ses intérêts provençalistes, si les temps n’avaient pas autant changé. Sa discrétion est en fait exemplaire. Il faut tout le détour d’une dissertation inattendue, “Recherches critiques, historiques et littéraires sur l’Ecarlate et la pourpre de Tyr”, communiquée par lui à l’Académie en 1804 [42], pour que le provençaliste, discrètement, montre l’intérêt persistant :
“Je me suis occupé quelquefois de la langue provençale et j’y ai rencontré des expressions qui, malgré qu’elles paraissent impropres et qu’on les attribue à une correction de langage, sont au contraire bien plus adaptées aux choses qu’elles expriment et démontrent évidemment que les idiomes conservent, chez les hommes les moins instruits, les mêmes significations que dans les termes anciens, tandis que les langues savantes s’altèrent beaucoup et que leurs termes ne sont pas toujours appliqués aujourd’hui, à l’objet qu’ils désignaient autrefois. Trompé par les faiseurs de dictionnaires, je crus avec eux que le mot “écarlate” désignait une couleur rouge, et je me moquai dans mon vocabulaire de nos paysans qui disent presque tous : de l’écarlate rouge. Cependant, Messieurs, le tort n’est pas de leur côté ; le mot Ecarlate désignait une étoffe et non une couleur”.
Et Achard en profite, au passage, pour rappeler fugitivement la gloire passée des cours d’amour à une Société académique qui semble parfaitement indifférente.
Mais cette déchirure imprévue dans le blanc du discours tout français nous fait mesurer la force du refoulement. Il faut bien admettre qu’il ne tient pas seulement, en ce qui concerne Achard, à la seule composition et aux seuls intérêts de l’académie. En effet, le bibliothécaire dirige alors un journal officieux, sur le modèle des journaux départementaux officieux, déjà évoqués. “L’ouvrage que j’ai commencé sous le titre de Journal du département des Bouches du Rhône et qui continuera sous le nom de Bulletin des Sociétés savantes de Marseille et des départemens du Midi (si quelque nouvel auteur ne m’enlève ce second titre) est destiné à faire connaître, aux habitans des départemens du Midi, les nouvelles concernant les sciences, les arts et les lettres”.
Aucune mention du provençal dans ce bulletin, sinon cette incidence, relative à l’apprentissage du latin : “Pour apprendre le langage de Ciceron, il ne faut pas commencer par le jargon des Folengi et des Arena [43]. Soutenir le contraire, serait aussi absurde que de vouloir enseigner le français à un étranger, en commençant à lui faire parler le provençal ou le bas-breton”.
Voilà, si l’on en croit les critères d’alors, le provençal en facheuse compagnie. Auto-reniement ou auto-censure ? La réhabilitation métaphorique de 1804 n’engageait à rien, mais montrait que le feu couvait sous la cendre.

Le débat Achard-Féraud.

Après avoir passé ses années d’émigration en Italie, l’abbé Féraud est rentré à Mareille. En 1797, il est désigné, dès la création de l’Institut, comme grammairien de 3e classe. La reconnaissance nationale précède donc la notoriété locale dans une ville qui, pour l’heure, a une vie culturelle des plus réduites. Bien que l’Académie qui se reconstitue doive lui apparaître comme un dangereux nid de jacobins, il pose sa candidature en présentant, à l’appui, son travail inédit sur la langue provençale [44]. Il semble qu’il ait été appuyé par Achard, et, en tout cas, c’est sous le patronage de celui-ci que le vieil abbé place son travail.
Souhaitait-il le faire éditer ? Sans doute. En tout cas, compte-tenu de son thème, il était à peu près certain (et l’impossibilité où était Achard, pourtant mieux placé de ce point de vue que Féraud [45], de faire éditer sa grammaire et son recueil des écrivains provençaux [46], le prouve à l’évidence) que l’entreprise était pratiquement impossible.
Féraud meurt solitaire, et quasi-misérable, en 1807. Casimir Rostan, professeur de belles lettres, “antiquaire” et secrétaire de l’Académie, consacrera quelques lignes [47] à l’activité provençaliste de Feraud (l’essentiel du discours étant occupé par l’étude de l’ouvre française de l’abbé) : on ne peut mieux caractériser la marge dans laquelle sont tenues les initiatives provençalistes et, à travers elles une langue provençale dont l’opacité soulignée interroge, puisqu’il suffirait à l’honorable académicien d’ouvrir ses oreilles pour l’entendre ; mais sans doute, entendre n’est pas connaître, au sens où Féraud avait résolu de donner à cette langue de nature une logique et une structure, à partir d’une véritable description.“Indépendamment des ouvrages que nous avons déjà mentionnés, M.Féraud avait travaillé longtemps à un traité de la langue Provençale ; il avait préparé plusieurs savantes dissertations sur ses différentes branches et sur ses divers dialectes, et il s’était particulièrement occupé des emprunts réciproques que se sont fait les langues provençale et italienne. Le fruit de ses travaux doit être considéré comme perdu pour nous. Ses manuscrits ont été égarés ou détruits, et il ne nous a été représenté que des fragmens informes de cet ouvrage. La langue provençale, qui fleurissait dans les onzième, douzième et treizième siècles, est encore très-peu connue, et elle mériterait d’être étudiée. Mais une espèce de fatalité semble être attachée aux travaux des illustres Provençaux qui s’en sont occupés. L’ouvrage de notre savant Le Fournier, mort en 1743, n’est point parvenu jusqu’à nous ; nous n’avons plus la dissertation, lue par l’antiquaire Carry [48], à l’Académie de Marseille. Les travaux de M.de Se Palaye ne seront probablement jamais publiés, non plus que ceux de notre confrère M.Ricaud, décédé l’année passée. Quant aux projets de l’infatigable Pierre-Joseph de Haitze, sur la langue provençale, ils n’ont pas eu plus de suite que cent autres ouvrages qu’il avait entrepris, et dont il n’a jamais écrit autre chose que les préfaces ou les tables des chapitres. Il nous reste encore deux opuscules du père Mérindol, contenant l’explication de quelques mots provençaux dérivés du grec ; mais une très ample moisson reste encore à faire en ce genre”.
Et Achard ? Rostan a le front de ne pas citer un des académiciens les plus au fait de ces questions.
Il serait donc totalement erroné d’imaginer la moindre retombée publique de l’entreprise de Féraud. Mais notre propos, dans le cadre de cette réflexion, est d’insister sur le second blocage, plus personnel, auquel Feraud a dû sans doute faire face. En effet, son ouvrage, qui se présente comme la continuation de l’ouvrage d’Achard, en est, du point de vue orthographique du moins, la négation.
Contrairement à Achard, qui souhaitait prudemment rendre à l’idiome un statut de langue par l’utilisation des signes grammaticaux et d’une présence de certaines lettres étymologiques, indépendamment de la prononciation, Feraud fonde son travail sur la conviction que les principes qui doivent régir la notation de la langue n’existent pas encore. C’est à lui que revient la mission de les établir en conformité avec l’usage, c’est à dire avec la prononciation.
Quelle que soit sa pratique, semble-t-il uniquement livresque [49], des différentes prononciations, Féraud n’en aspire pas moins, comme pour le français, à la notation d’une prononciation idéale. La commodité du découpage dialectal traditionnellement proposé depuis H. Bouche, lui permet de dégager une prononciation par dialecte, à laquelle l’orthographe de chaque dialecte doit se conformer.
On conçoit que le médecin lexicographe Achard ait prudemment enterré l’entreprise. A la mort de Feraud, personne ne se précipitera pour sauvegarder ses manuscrits.
Il reste que l’oeuvre prendra sens beaucoup plus tard. Nous en avons constaté l’influence sur la genèse, antithétique, des conceptions d’Honnorat. Reybaud et Roumanille, dans leur guerrilla initiale contre Honnorat, auront Feraud comme référence.
Il serait inutile ici, et présomptueux, de reprendre les analyses que J.Stefanini a consacrées à l’oeuvre de Feraud, dans son travail fondamental sur le grammairien marseillais [50]. Nous nous en tenons à cette opposition jusqu’à présent non soulignée Achard-Feraud, dont l’antagonisme mériterait d’être mis en valeur, quel que soit le désintérêt presque total de l’intelligentsia marseillaise et provençale de l’époque pour ces questions.
Afin de faciliter la comparaison des deux démarches, nous donnons dans son intégralité l’Avant-Propos de Féraud, qui n’est accessible que dans la dispersion des citations proposées par J.Stefanini.
“On peut voir dans la Préface du nouveau Dictionnaire Provençal une partie de ce qu’on peut dire à l’avantage de la Langue Provençale. Nous ne le répéterons point ici : nous nous contenterons de dire, et c’est assez, qu’elle est en quelque sorte la Mère de la Langue italiène et de l’Espagnole, et qu’elle peut contribuer encore aujourd’hui à faciliter à nos compatriotes l’étude de ces deus langues, avec lesquèles elle a encore beaucoup de raport et d’analogie. Ceus qui ont lu les Histoires litéraires savent que la Langue provençale forma le célèbre Pétrarque et contribua à former aussi Bocace, les deus Pères de la Langue italiène ; que la Provence fut possédée succéssivement par les deus maisons d’Anjou Rois de Sicile et de Naples et Marseille par les comtes de Barcelone ; et les deus Siciles ensuite par les Rois d’Aragon, que le Provençal, porté à Naples et en Sicile passa de là en Catalogne et en Aragon et contribua ainsi à épurer l’Italien et l’Espagnol dans ces tems à demi-barbares pour le langage, qu’enfin il fut la première aurore de la littérature française dans ces siècles grossiers. On sait que la cour d’Amour, séante à Aix et l’Académie des Jeus Floraus de Toulouse et les Troubadours ambulans furent longtems les délices de l’Europe polie.
Ce qu’il y a de plus intéressant, c’est que cète langue peut encore contribuer à faciliter et à étendre le comerce chez les Nations méridionales. Jamais tant de Provençaus ne se sont répandus dans l’Europe et il en est de tous les états. Leur Langue maternèle leur a facilité l’étude des Langues Italiène et Espagnole. Nous touchons au moment de recueillir l’heureux fruit des circonstances ; et si cette espérance n’est pas déçue, ces Essais pourront y contribuer de quelque chôse. Nous portons nos vues et nos espérances plus loin. Nous pensons que cet ouvrage plein de recherches fournira des matériaux à une grammaire générale du moins pour les langues modernes laquèle roule moins sur les étimologies dont on a fait un grand abus que sur la mécanique de ces langues, sur leurs raports et sur leurs différences. Plus jeune nous avions fait une esquisse assez détaillée d’un ouvrage de ce genre, que d’autres travaus et d’autres disgraces nous ont empêché de continuer et de perfectionner. Come beaucoup d’autres nous avons perdu sinon les plus bèles du moins les plus riches anées de la vie, dix ans de perdus à notre âge ; mais ils n’ont pas été tout à fait perdus. on en verra peut être des preuves.
Cependant cète langue, abandonée au peuple et à quelques Amateurs, depuis si longtems parlée et rarement écrite n’a point encore de principes fixes, du moins, qui soient connus. Ses règles, son génie n’ont point encore été développés. Les diférens dialectes, qui se sont formés dans son sein, en augmentent la confusion. Aucun Auteur, que je sache, ne l’a étudiée par principe ; et son orthografe et sa prononciation sont encore arbitraires [51].
Nous en avons fait une étude réfléchie et suivie dans un tems d’un três grand loisir, où nous nous occupions des Langues Italiène et Espagnole, sans la conaissance desquèles on ne peut former que des idées incertaines de la Langue provençale. c’est ce qui a produit cet Essai de Gramaire et de Glossaire. Nous n’en dirons pas davantage pour le présent, quoique nous eussions beaucoup à en dire encore”.
A l’évidence, le fantasme de la terre vierge, du continent des mots à organiser, possède Feraud comme il possèdera tant d’érudits. Quels que soient les rêves d’utilité sociale, sans doute fondés sur une espérience de l’intercommunication provençalo-italienne pendant l’exil, et le vieux thème de la lingua franca méditerranéenne [52], il apparaît que ce qui passionne Feraud est la comparaison des langues neo-latines, la mise en place d’une véritable grammaire générale. Sans doute le fantasme de la terre vierge se double-t-il ici de celui d’une vérité fonctionnant à l’état de nature, sans le poids normatif dont le français a été chargé. Le contraste entre la langue de grande création passée (création dont J.Stefanini montre bien que Feraud ignore tout), et l’absence totale de principes qui lui semble caractériser le présent n’est absolument pas expliqué : dans ce vide historique s’engouffre l’entreprise de la salvation individuelle de la Langue, dont Achard, plus prudent ou plus lucide, s’était gardé.
Il convient également de noter un autre point de contradiction, sinon d’opposition entre les deux hommes. Le paradoxe d’Achard est de réintroduire, d’une certaine façon, une norme classique et générale de toute la langue d’oc, dans le cadre strictement protégé d’un seul parler occitan, le provençal, sans même que soient évoquée la présence d’autres parlers, l’existence d’un ensemble plus vaste.
Feraud nie la vertu d’une graphie unique de la langue, mais n’en a pas moins une vision large et unitaire de cette langue : à la mention des dialectes provençaux, à l’intérieur desquels, comme Achard et tout naturellement il donne la priorité à ceux de la Basse-Provence, ramenant la dominance socio-économique, donc culturelle, à celle de l’ancienneté, il ajoute celle du languedocien, appréhendé à travers Mondonville et Goudouli. Ainsi écrit-il au début de l’Essai :
“Nous indiquerons surtout les variations des divers dialèctes, qui come, dans la langue Grèque litérale, partagent la Langue Provençale. Dans cele-ci, on en compte quatre principaus, qui se divisent en plusieurs aûtres. Le premier et sans contredit le plus ancien et l’origine de tous les autres, est celui, qui règne sur toutes les côtes de la mer depuis Marseille jusqu’à Nice, qui forme un dialecte particulier. Aix prétend en être la capitale : Marseille le lui dispute : non nostrum ... tantas componere lites. Le second triomphe sur les bords du Rhône depuis Arles jusqu’au St Esprit ; Avignon en est le centre, et Arles d’un côté et Nîmes de l’autre sont les Divisions principales. Le troisième est celui de la Haute-Provence, qui s’étend jusqu’à Embrun. Le quatrième enfin est celui du Haut-Languedoc, depuis Narbone jusqu’à Bordeaux ; Toulouse en est le centre”.
C’est à l’intérieur de ce cadre que Feraud va mener sa démarche purificatrice, qui anticipe dans son terrorisme sur tous les normateurs à venir.
“Remarques critiques sur l’ortografe des Poètes Provençaux :
Les Poètes sont les seuls Auteurs imprimés, que nous ayions ; et ils sont en petit nombre. Si leur ortografe est mauvaise, ils induisent en érreur ceux qui étudient le provençal et surtout les Etrangers qui veulent l’apprendre.Ces Poètes n’ayant ni modèles ; ni principes pour se guider, ou se sont formés des Règles arbitraires, ou se sont copiés les uns sur les autres. Il est bon de relever leurs érreurs, en atendant que dans une nouvèle edition de leurs ouvrages nous réformions sur des principes fixes leur manière d’écrire défectueuse.
Nous devons pourtant respecter les diférens dialèctes et ne pas traiter de faûtes une ortografe, qui n’est pas la notre et qui est conforme à la prononciation respective de ces Dialectes”.
Le principe est bien difficile à appliquer : qu’on en juge seulement par cette remarque sur la notation arlésienne (Coye) de la finale féminine atone, ou : “Ou c’est une mauvaise prononciation, qui règne en éfèt parmi le Peuple, ou c’est une bien mauvaise ortografe”.
L’entreprise, inachevée, éclaire sur l’absence de support social dans la vie marseillaise, mais elle montre aussi pourquoi ce support social ne peut être libéré : comme on le constatera si souvent par la suite, et jusqu’à la toute récente décennie de déchirements graphiques qu’a connue le milieu renaissantiste provençal, l’anathème est jeté sur l’écrivain provençal, l’autre, dont provient tout le mal : évacuées les responsabilités de la domination diglossique, de la situation politique et sociale de la langue dans la France telle qu’elle s’est faite, et telle qu’elle est. Si le provençal n’est pas reconnu comme il devrait l’être, c’est à cause de l’absence de principes graphiques des auteurs provençaux. Eternelle illusion sur les mérites salvateurs d’une solution graphique juste. Et qui plus est, évacuation de tout antagonisme avec la dominance linguistique française que Feraud, comme tous ces enseignants de français qui bâtiront le tissu civil du renaissantisme, ne peut en aucune façon se permettre de critiquer.
Dans l’introduction de sa Notice sur Feraud, C.Rostan s’adresse ainsi aux académiciens : “Ses ouvrages jouissaient d’une grande réputation, et leur utilité grammaticale ne saurait être contestée. Dès leur publication, ils ont fait autorité pour la langue française et sont devenus véritablement classiques. Comment se fait-il que leur auteur ait passé les dernières années de sa vie, dans l’obscurité et dans un dénuement presque absolu, qui a livré les jours de sa vieillesse aux atteintes cruelles de la misère et du besoin ?”.
On peut penser que, au delà de l’indifférence prodigieuse de la grand ville commerçante pour l’entreprise intellectuelle dès lors qu’elle dérange, de quelque façon que ce soit (et à coup sûr Féraud dérangeait par sa mise en cause de l’orthographe française), au delà des antagonismes politiques à peine suturés, Feraud représentait, comme Achard également, mais d’une autre façon, le spécialiste du problème qu’il ne fallait pas poser, celui de l’idiome natal.

SUITE : Thèse. La transition du Consulat - 2 - La création occultée ou rejetée


[1] Fauchet est né à Saint-Quentin en 1752. Etudes à Paris. En 1793, il est chef du bureau central de l’administration de la police à Paris. Il représente la France aux Etats-Unis après Thermidor. Premier préfet du Var en 1800.

[2] E.Poupé, L’affaire des brigands d’Aups, brumaire an IX, Draguignan, Latil, 1906. Il s’agit de ce talisman contre-révolutionnaire que nous évoquions supra in “Révolution”.

[3] Comment ne pas être frappé du rôle majeur des Provençaux Itard, Siccard, dans le traitement de l’aphasie, le traitement des sourds-muets ! Fabre d’Olivet sera de même passionné par cette restitution de parole, et sera poursuivi pour exercice illégal de la médecine. Quelle langue rendaient-ils à ceux qui en étaient privés ?

[4] Lorsque le préfet Fauchet parvient à mobiliser quelques centaines de gardes nationaux des localités de l’ouest varois pour lutter contre les brigands, le général Guillot les harangue, mais le Maire de Saint-Maximin, présent avec ses hommes, doit traduire ses propos en provençal. Cf. M.Agulhon, La vie sociale en Provence intérieure au lendemain de la Révolution, op.cit., p.390.

[5] Le préfet veut évidemment parler de T.Gros.

[6] Les conseillers de Fauchet on bien lu C.F.Bouche, et son Essai sur l’Histoire de Provence, Marseille, 1785, lui même inspiré de la Chorographie de H.Bouche, Aix, 1664.

[7] Constitution physique, Caractère et moeurs des habitans.

[8] Millin, Voyage dans les Départemens du Midi, Paris, 1808.

[9] Cf. supra.

[10] Il en existe bien l’embryon d’une à Toulon, mais Fauchet s’en défie : elle lui apparaît trop jacobine encore

[11] Statistique du Département des Bouches-du-Rhône ?, par Joseph-Etienne Michel, (d’Eyguières), administrateur de ce département pendant les années 1790, 1791 et 1792, membre de la société académique des sciences de Paris, Paris, Valade, an XI, 1802.

[12] “La révolution du 18 brumaire était encore à accomplir”, écrira le préfet Thibaudeau, nouveau préfet des B.d.R., de son arrivée en 1803. “Après trois ans, le département était à peu près dans le même état qu’à la findu Directoire”, Thibaudeau, Mémoires, p.83.

[13] Il est étonnant de voir un Provençal cultivé ne pas reconnaître la racine trobar

[14] S.J.Honnorat, Projet d’un Dictionnaire Provençal-Français ou Dictionnaire de la Langue d’Oc ancienne et moderne, Digne, Repos, 1840.

[15] Il s’agit manifestement des deux tomes du dictionnaire d’Achard

[16] Abbé J.E.Pelissier, Histoire d’Allos depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, Digne,Chaspoul et Vve Barbaroux, 1906, pp.561-566.

[17] Cf. supra, “Révolution 1790”

[18] Les préfets du Consulat et de l’Empire en font la remarque

[19] La persistance de liens amicaux entre Honnorat et son beau-frère nous a heureusement permis de connaître les manuscrits du docteur, conservés par la famille Gariel

[20] Le Magasin Encyclopédique, t.VI, 1801

[21] L’ouvrage figure en tête de la liste des ouvrages de correction du langage que dresse Honnorat dans les Annales des Basses-Alpes, dès leur lancement en 1838. Ses manuscrits bibliographiques montrent qu’il le connaissait

[22] S.J.Honnorat, Projet d’un Dictionnaire Provençal-Français ou Dictionnaire de la Langue d’Oc ancienne et moderne, Digne, Repos, 1840.

[23] Notice Historique et Statistique de la Ville des Mées, par Jean-Jacques Esmieu, citoyen de la même ville, Digne, Farjon, 1803

[24] “Il est peu important”, en dira-t-il sans autres commentaires. Notices Bibliographiques manuscrites

[25] Note de Jaque Figoun, datée de 1854

[26] La partie apparaît perdue à Gelu lorsqu’il écrit ces lignes, et sans doute le souvenir du passé est-il en compensation quelque peu mythifié

[27] Tableau historique et politique de Marseille ancienne et moderne ou Guide fidèle du Voyageur et des Négocians dans cette Ville, Marseille, Chardon, 1806, an IIe de l’Empire. Ch.IV, “Division de la Ville, Beaux Quartiers”

[28] Les propos de la Reine de Suède sont rapportés par S.Berteaut, Méry, Souvenirs d’un vieux Marseillais, Marseille, Cayer, 1873, pp.47-49.

[29] Dans son Caducée, op.cit., I, p.256, Cauvière rapporte une anecdote qu’il tenait de Gozlan, le romancier désormais parisien. L’exemple d’intégration linguistique de Gozlan (né en 1803) est d’autant plus intéressant que Gozlan était le fils de négociants israélites de Gibraltar venus s’établir à Marseille. Ils commerçaient comme beaucoup avec le Levant, et avaient donc fait donner des cours d’arabe et de grec à leur fils. Mais quand celui-ci rencontre un vrai commerçant arabe, qui lui parle un autre langage que le professeur, le petit Gozlan demeure interloqué. Comme son père le somme de répondre, il s’écrie : Sabi pas cé qué me dias ! et fond en larmes.

[30] Cf.infra, “Le débat Achard-Féraud”

[31] Féraud applique ses principes de simplification orthographique formulés avant 1789.

[32] Sur Guys, Cf. le chapitre I. En 1804, l’Académie de Marseille salue la mémoire de Guys qui vient de mourir à Zante, où il s’était retiré depuis les orages. Il avait longtemps pratiqué le levant pour ses affaires.

[33] Thibaudeau, Mémoires, Paris

[34] Thibaudeau était député de la Vienne à la Convention. Voici le jugement qu’il porte sur les Provençaux, jugement qu’il faut considérer avec tout le recul du temps (Thibaudeau écrit plus de trente ans après avoir quitté Marseille, et toute une littérature sur les Méridionaux a déferlé) : “Le Provençal a de l’esprit naturel et de l’imagination, il est sensuel, il aime les plaisirs bruyants, les violents exercices, les fortes émotions, la lutte, la danse, les courses, la musique, le jeu, la chasse. Républicain dans le moyen-âge à Marseille, Arles, Tarascon, il supporte encore impatiemment le joug du Pouvoir et des lois, il est prompt à se révolter, facile à subjuguer, moins capable de liberté que de licence. Ce caractère est modifié par diverss causes locales. A Aix, ville de noblesse et de Parlement, on est grave, sérieux, empesé. A Marseille, on est léger, ouvert, joyeux. On est pesant et apathique dans la visinage des marais, laborieux et alerte dans les montagnes. Le Marseillais appelle les Français, en termes de mépris : Franciots. Lui demande-t-on à Paris, à l’étranger même, s’il est Français, il répond : je suis de Marseille”, Mémoires, p.104

[35] Par exemple, le chef de la police, Permon. Cf. infra, “L’Empire”

[36] Dorange, 1786-1813, lance le premier des nombreux cercles poétiques français de Marseille

[37] Nous y retrouvons Terrasson, l’auteur présumé des Marins du Midi, (Cf.supra, “Révolution, après Thermidor”)

[38] Fauchet, Description abrégée du département du Var, Paris, an IX

[39] Magasin encyclopédique, an VIII, t.IV, p.367

[40] J.Gautier était un important négociant de Marseille

[41] Mémoires publiés par l’Académie de Marseille, t.1, Marseille, Soc.typographique, an XI, 1803

[42] Mémoires publiés par l’Académie de Marseille, t.2, Marseille, Achard, p.61 sq

[43] Il est piquant de voir Arena doublement en cause, pour son latin macaronique, et pour son provençal

[44] Dans son Histoire de l’Académie de Marseille, Marseille, Achard, 1826-1843, 2eme partie, pp.33-34, Lautard précise que Féraud “offrit, en se présentant, en qualité de candidat, ses Essais de Grammaire et de glossaire de la langue provençale, pour servir d’introduction et de supplément au Dictionnaire provençal”. Sur l’histoire de ce manuscrit, nous renvoyons à J. Stefanini, Un provençaliste marseillais, l’abbé Féraud, Aix, 1969, et à notre bibliographie. Les citations que nous en donnons ici sont tirées du manuscrit que nous avons retrouvé à la B.M.de Grenoble

[45] Non seulement à cause de son poste de secrétaire de l’Académie, mais parce que son fils est imprimeur à Marseille à partir du Consulat

[46] Cf. supra, sa lettre à l’abbé Grégoire en 1794

[47] Casimir Rostan, “Notice sur M.Jean François Féraud, Membre de l’Académie de Marseille”, Mémoires publiés par l’Académie de Marseille, t.6, 1810, pp.43-57

[48] Félix Cary, avocat, Marseille, 1699-1754. Cf. Dissertation sur les langues parlées à Marseille, Musée Arbaud, M D 69 (37)

[49] Toute son étude est fondée sur le dépouillement des auteurs en langue d’oc

[50] Jean Stefanini, Un provençaliste marseillais, l’abbé Féraud, Aix, 1969

[51] Féraud dénie ainsi à Achard d’avoir parlé d’un lieu de pouvoir sur la langue, et les héritiers d’Achard feront de même (Cf.infra Lou Bouquet Prouvençaou en 1823). Féraud occupe ce lieu, mais pas plus que tous ceux qui viendront après lui décréter,sans dire au nom de quel droit. La force, et l’infinie dérision de l’entreprise renaissantiste, sera toujours de poser son occupation de ce lieu de pouvoir en fantôme du véritable pouvoir culturel exercé par la société française organisée

[52] Le thême du provençal, lingua franca, est un lieu commun d’expérience. Jean de Cabanes (B.M.Méjanes Aix, ms 161), P.Gardy, L’écriture occitane..., op.cit.,p.654) écrivait : “& que meme leis habitants dei couëstos dau Levant & dau Pounent per mantenir un coumerce soulide eme nautres, an déshérita sa lengo naturello, per s’en faire uno conformo à la nouëstro, noumado au jour d’huy lengo franco : de sorto qu’en toutei aqueleis Escalos, qu parlo prouvençau es tengu estre dau Païs”.